

Le conflit qui se déroule actuellement au Liban – et plus largement, au Moyen-Orient – est doublement meurtrier. Certes, il y a d’abord les victimes, les dégâts matériels, ainsi que leurs conséquences économiques sur le monde entier. Mais, au-delà, une certaine logique binaire anime les esprits de part et d’autre, et elle paraît bien plus destructrice à long terme.
Dans la rhétorique habituelle, les guerres sont présentées comme le moyen le plus court pour traiter une problématique insoluble. Le résultat, au cours du siècle écoulé, prouve pourtant le contraire. Les guerres ont engendré une multitude de problèmes, et ce quel qu’ait été leur bien-fondé. La solution militaire n’est plus suffisante pour trancher, et la gestion politique de l’après-guerre, surtout américaine, a pour le moins été catastrophique depuis Saigon.
La guerre actuelle entre l’Iran et le Hezbollah d’une part, et les États-Unis et Israël de l’autre, dépasse largement le contexte libanais. La traiter uniquement à travers la lorgnette libanaise (les armes du Hezb) serait une erreur, et ce en dépit de l’exaspération parfaitement justifiée vis-à-vis de la situation totalitaire créée par le parti pro-iranien au Liban tout au long de quatre décennies.
Mais l’ennemi (Israël) de mon ennemi (le Hezbollah) n’est pas mon ami. Un dérapage dans certains positionnements actuels supposent qu’il faille choisir, dans cette guerre, entre l’un des deux camps, dans l’objectif de régler des comptes intérieurs.
Dans la foulée, le discours prend par moments une tournure sectaire — et renoue avec les vieux démons des vindictes intercommunautaires, qui plus est à l’aune de la crise inédite que le pays traverse, avec le déplacement de population provoqué par l’hubris démesuré israélien dans l’impunité la plus totale.
C’est oublier que toutes les communautés libanaises ont fait la même erreur, à savoir celle d’être, in fine, amalgamée à un projet d’hubris qui a créé chez chacune d’elles, tour à tour, un sentiment de défaite et d’abattement insupportable.
La question chiite n’est pas née hier. Elle a été mue par une volonté de reconnaissance sociale après des décennies de marginalisation de la construction étatique. Ne trouvant d’écho, les chiites ont abandonné leur projet moderniste et se sont orientés vers des formes identitaires d’organisation à forte connotation sociale. Et cette organisation a brisé les structures traditionnelles sans que l’État ne soit assez fort pour les remplacer.
Si le Hezbollah ne représente pas toute la communauté chiite, il en représente toutefois une partie, par conviction ou par nécessité structurelle. Et l’autre partie de la communauté ne peut sans doute pas rester neutre ou insensible, malgré son manque d’engouement pour le parti, face à une agression sanglante et systématique qui touche leurs proches et leurs biens. Surtout s’il n’existe aucune alternative politique pour leurs permettre de sortir de la catastrophe dans laquelle ils ont été entraînés bon gré mal gré.
Le lien entre les chiites et le Hezbollah dépasse le simple contexte noir/blanc, du fait des liens de sang d’une part et des spécificités de la rivalité mimétique entre les communautés libanaises au sein de l’espace public de l’autre. Le Hezb, et avant lui Amal, ont longtemps joué sur le trauma chiite de l’exclusion hérité des iniquités du passé. Du reste, le parti s’est employé à marginaliser, exclure ou laminer tous les opposants chiites libanistes à la doctrine khomeiniste de la wilayat el-faqih, dans toutes ses composantes, de l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine à l’intellectuel libéral Lokman Slim, en passant par la gauche libanaise souverainiste.
Le Hezbollah a ainsi sciemment, depuis des décennies, établi une confusion voulue entre les deux niveaux d’appartenance — nationale et communautaire, ce qui, du reste, a été le modèle de tous les partis durant la guerre, obnubilés par une seule chose: la conquête du pouvoir. La différence, c’est que le Hezb l’a fait exclusivement comme étant une satrapie de la nouvelle Perse, qui en a tiré les dividendes politiques et matérielles.
Pourtant, entre le Hezbollah et l’Iran d’une part, et Israël de l’autre, il y a un troisième camp: le Liban, la légitimité libanaise. Et, quelle que soit sa fragilité, c’est le seul qui mérite d’être suivi.
Si l’État libanais est rachitique depuis 1973 à cause des guerres et des tutelles, et tente de se remettre sur pied tant bien que mal actuellement, il n’en reste pas moins qu’il est la seule garantie du pays pour tous les Libanais, quelles que soient leurs communautés.
Toute la complexité de l’État libanais est dans le fait qu’il est appelé à gérer non seulement des individus, mais également des communautés, des groupements humains, des régions, des cultures. Un État simple ne peut être que réducteur et un État réducteur est, par définition, un État totalitaire qui, ne pouvant être en harmonie avec une société complexe, va tenter de la refaçonner à sa guise, de la simplifier. C’est l’écueil dans lequel sont tombées chacune des parties communautaires qui ont voulu façonner un Liban à leur image, dans l’exclusion et la marginalisation des autres composantes du pays.
L’État libanais reste la seule garantie, oui.
À condition que ses communautés – et, avec, leurs leaders respectifs qui continuent de se comporter comme des chefs de clans issus des temps féodaux et revêtus d’une mission historique divine de restauration de la grandeur et de la sécurité de leur horde – fassent enfin une allégeance définitive à l’État et à l’idée du Grand Liban dans ses frontières reconnues internationalement — sans conditions et sans compromissions à quiconque. Et à condition que l’État, aussi, prouve qu’il assume sans vaciller sa responsabilité de préserver le Liban, dans le respect de la Constitution.
Le Liban ne peut pas sortir vainqueur d’une guerre dont il ne maîtrise aucun des éléments, et le jihad du Hezbollah est absurde – tout autant, du reste, que l’idée selon laquelle Israël pourra totalement annihiler une milice eschatologique qui se nourrit de morts et de martyrs. Le pays du Cèdre n’est, après tout, que le terrain-abcès d’une crise qui dure depuis 1969, sinon depuis 1948, et qui porte sur son unité, sa souveraineté, sa paix — ainsi que la condition sine qua non pour sanctuariser ces dernières : la neutralité positive à l’égard des conflits de la région, dans le cadre du respect du bien commun de son voisinage arabe, du droit international, et des droits fondamentaux de l’être humain.
À un moment, il faudra que le canon se taise, et qu’il y ait un retour à la réalité. Et même s’il paraît difficile de croire que le Hezb renoncera à son bravado suicidaire et épique, voire gigantomachique, il faudra que ceux des responsables libanais qui ont encore un peu de prise sur les événements, cessent de contempler le désastre et proposent, dans le cadre, d’un vaste aréopage transcommunautaire, une initiative politique susceptible de permettre à la communauté chiite de sortir du piège binaire sournois dans lequel l’Iran les enferme depuis des décennies – Israël ou moi, les sunnites ou moi, etc.
La tyrannie du Hezb n’a que trop duré, mais, expérience du passé à l’appui, ce n’est certainement pas une autre entreprise tyrannique - qui plus est venue de l’extérieure - qui en viendra à bout, mais un projet inclusif de paix fondé sur les éléments constitutifs d’un État et les valeurs fondamentales de la République. Sinon, gare au retour du refoulé! D’autant que les composantes libanaises et la communauté internationale ont laissé faire, par action ou omission, intérêt ou volonté de ne pas prendre le taureau par les cornes… pour «éviter la guerre civile». Ce projet, qui a existé entre 2000 et 2005 pour rétablir l’axe unité-souveraineté face à Assad, n’existe pas à l’heure actuelle. Rien n’a été fait pour le créer, les composantes politiques étant toutes obnubilées par leurs gains politiques étroits à court terme.
La seule feuille de route plausible pour sortir de la folie meurtrière devrait être la suivante: fin des hostilités, désarmement du Hezbollah et restauration de l’autorité de l’État sur l’ensemble de son territoire à travers le déploiement intensif de l’armée à la frontière, en concomitance avec le retrait israélien des territoires occupés, puis négociations de paix sous l’égide de l’ONU, et statut de neutralité bienveillante pour le Liban.
L’alternative est la disparition du Liban, avec, encore une fois, la «paix des autres», sur son cadavre — et les nôtres. Nous n’en avons qu’un seul. Ne contribuons pas à sa destruction, mais à son salut.
René Maheu observait en 1975 que le Liban avait réussi à produire un «style de civilisation» fondé sur le dialogue et le vivre-ensemble ; une société qui, malgré ses inégalités, restait «la moins inhumaine du monde», disait Georges Naccache.
Ce Liban-là, un monde en déliquescence, ravagé à présent par les mêmes angoisses identitaires qui ont prévalu à sa destruction, en aurait rudement besoin.