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Société

Qui a peur des Juifs du Liban?

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L'Étoile de David peinte sur un mur à l'intérieur de la synagogue Magen Abraham, située dans l'ancien quartier juif de Wadi Abu Jamil, à Beyrouth (Photo JOSEPH EID/AFP).
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Publié oct. 25, 2026 - 01:06

La vocation de refuge dont le Liban se réclame doit se mesurer à sa capacité de protéger le droit de tous ses citoyens à vivre librement, sans avoir à dissimuler leur identité, à justifier leur présence ou à prouver sans cesse leur loyauté. Lorsqu’une communauté s’en va parce que ses membres ne parviennent plus à envisager un avenir sûr dans leur propre pays, le Liban perd une part de ce qui fait son sens et de sa capacité à accueillir la différence. Les discours sur la diversité et le vivre-ensemble ne sauraient compenser cet échec.

Ces questions ont nourri le débat consacré au livre de Nada Abdel Samad, Quand les balcons juifs de Wadi Abou Jamil se sont éteints, à l’Université américaine de Beyrouth (AUB), organisé par le département d’histoire et d’archéologie et l’Association des étudiants en histoire et en archéologie. Cette rencontre a mis en lumière ce que nous préférons souvent ne pas voir: comment un quartier juif a disparu de la mémoire collective et comment le départ d’une communauté libanaise a été relégué au rang de simple note de bas de page, malgré tout ce qu’il révèle de notre société, de notre État et de notre discours politique.

Aujourd’hui, l’AUB est peut-être l’un des rares endroits au Liban, sinon le seul, capable d’accueillir un tel débat. Elle offre un espace universitaire où les questions sensibles peuvent être examinées sans être réduites à des slogans ou à des appartenances politiques, et où l’étude de l’histoire des Juifs libanais ne constitue pas en elle-même un motif de suspicion. Réunir étudiants, historiens et grand public autour de ce sujet réaffirme le rôle de l’université dans la protection de la liberté de pensée. À mesure que le débat indépendant devient plus difficile, accueillir une telle discussion relève d’une responsabilité culturelle et nationale.

Nada Abdel Samad reconstitue un univers social à travers les témoignages, les souvenirs et les détails du quotidien, sans céder à la nostalgie d’un prétendu âge d’or de Beyrouth. Son livre interroge la manière dont les gens vivaient, dont leurs voisins les percevaient et dont la présence autrefois familière d’une communauté a fini par paraître étrangère ou par être passée sous silence. Il s’agissait de citoyens libanais qui participaient pleinement à la vie des quartiers, des écoles, des marchés et des milieux professionnels du pays. Ils partageaient avec leurs voisins des amitiés, des moyens de subsistance et des liens d’affection, tout en ayant leurs propres désaccords et ambitions. Leurs souvenirs étaient enracinés au Liban, où reposaient également les membres de leurs familles. Le médecin qui soignait les familles du quartier, le commerçant qui ouvrait sa boutique chaque matin et le voisin dont le balcon s’est éteint apparaissent comme des êtres humains que le discours politique a ensuite réduits à des catégories.

Au cours du débat, une participante a évoqué les souvenirs que sa famille gardait d’un médecin juif ayant soigné certains de ses proches. Un souvenir aussi proche de nous peut pourtant prendre les allures d’une découverte. Lorsque l’existence de Juifs libanais devient une surprise, nous devons nous demander ce que nous avons fait de notre histoire et quelle éducation politique a pu conduire à considérer des concitoyens comme des étrangers dans leur propre pays. Nous parlons de diversité tout en effaçant les communautés qui lui donnaient une réalité concrète.

Le livre aborde également les formes d’antisémitisme que certains de ceux qui se disent libanais continuent de nourrir ou d’excuser. Elles se manifestent dans les plaisanteries, dans la remise en cause de l’identité libanaise des Juifs, dans l’idée qu’un Juif serait nécessairement un agent ou un sioniste, ou encore dans l’accusation selon laquelle évoquer cette histoire reviendrait à servir Israël. Elles prennent aussi des formes plus explicites: refuser aux Juifs le droit d’appartenir à leur pays ou les tenir collectivement responsables des politiques d’un État qui ne les représente pas nécessairement.

Ces attitudes confondent judaïsme, sionisme et Israël, faisant de la religion ou de l’origine une preuve de culpabilité politique. Elles reproduisent un postulat dangereux dont se nourrit le sionisme lui-même: l’idée que les Juifs partageraient un destin politique unique, quelles que soient leurs positions, leurs allégeances et leurs expériences. Refuser de reconnaître un Juif libanais comme Libanais revient, sans le vouloir, à cautionner l’affirmation selon laquelle les Juifs n’auraient d’autre patrie qu’Israël. Un Juif libanais ne devient pas israélien du seul fait de sa religion, pas plus que ses choix politiques ne sauraient être ramenés au sionisme.

Nous devons défendre les droits des Palestiniens et la souveraineté libanaise, et résister à l’occupation, sans rendre les Juifs collectivement responsables des actes d’un État. Combattre l’antisémitisme ne nous oblige ni à fermer les yeux sur les souffrances palestiniennes ni à absoudre Israël de ses crimes. Défendre la Palestine n’exige ni de haïr les Juifs ni de nier leur histoire. Une lutte pour la justice tire sa force de son refus du racisme et de sa capacité à distinguer la critique d’un État du jugement porté sur des individus en raison de leur religion ou de leur origine.

La question «Pourquoi parler des Juifs du Liban aujourd’hui?» révèle une incapacité à comprendre notre responsabilité envers notre histoire. Une telle recherche n’a pas à solliciter l’autorisation des marchands de slogans, pas plus qu’elle ne doit attendre la fin des guerres pour devenir légitime. Une université doit soulever les questions que d’autres voudraient étouffer, soumettre les récits dominants à un examen critique et faire ressurgir les expériences absentes de la mémoire collective. Redonner un nom au médecin et une histoire à la famille permet de confronter les stéréotypes à l’expérience vécue. Faire de la recherche elle-même un objet de suspicion laisse l’ignorance prospérer et permet à la peur de dicter les limites du savoir.

Retrouver cette histoire suppose aussi de distinguer la mémoire de la nostalgie et la documentation de la justification. Il ne s’agit pas d’absoudre le passé de ses contradictions. Il s’agit de se demander pourquoi nous n’avons pas su reconnaître le départ des Juifs libanais comme une perte nationale, et comment cet échec a façonné notre conception de l’appartenance. Cette responsabilité incombe à l’historien et à l’écrivain, mais aussi aux lecteurs et aux citoyens qui acceptent les silences de notre mémoire collective.

Cette réflexion doit tenir compte de la diversité des expériences et des raisons qui ont poussé au départ. Les Juifs sont partis par vagues successives, dans des circonstances différentes et vers des destinations diverses. Certains ont tenu à rester. Ces expériences ne peuvent être enfermées dans un récit unique, pas plus que chaque départ ne peut être qualifié d’expulsion directe. Mais nous ne pouvons davantage nier les pressions politiques et sociales qui ont rendu leur maintien au Liban de plus en plus difficile. L’absence d’un ordre officiel d’expulsion ne prouve pas la réussite du vivre-ensemble. Un citoyen peut conserver ses droits sur le papier tout en perdant tout espoir d’avenir dans son propre pays.

C’est dans la vie des gens que se trouve le véritable critère. Peuvent-ils exercer leurs libertés sans crainte? L’État les protège-t-il en tant que citoyens? Peuvent-ils être différents sans devenir suspects? Celui qui doit prouver chaque jour sa loyauté s’est déjà vu refuser une pleine citoyenneté. Lorsque des personnes craignent de révéler leur religion, leurs origines ou leurs opinions, nous devons nous interroger sur les conditions qui les obligent à se dissimuler pour être en sécurité.

Le départ d’un si grand nombre de Juifs libanais a affaibli la diversité du pays et révélé la fragilité des relations humaines abandonnées aux aléas des mobilisations confessionnelles. Les liens de voisinage ont besoin d’institutions qui les protègent, de lois équitables et d’une éducation qui encourage l’esprit critique. La nostalgie ne signifie pas grand-chose si les mécanismes d’exclusion demeurent intacts. Protéger la diversité n’est pas une faveur qu’une majorité pourrait accorder ou retirer à sa guise. C’est protéger le Liban lui-même. Chaque communauté poussée au départ appauvrit la mémoire, les compétences et les relations du pays; chaque identité contrainte au silence rétrécit l’espace public pour tous.

Aujourd’hui, chaque fois qu’un citoyen libanais sent sa liberté, son mode de vie ou son droit à la parole menacés et cherche un endroit où il pourra vivre en restant lui-même, la même question ressurgit. Les circonstances et les responsables peuvent différer, mais la perte touche le pays tout entier. Qu’avons-nous fait pour qu’un citoyen en vienne à penser que son avenir sera plus sûr hors de sa patrie qu’en son sein? Ceux qui partent emportent avec eux leurs compétences et leurs relations, laissant derrière eux une société moins capable d’accueillir la différence.

On émigre pour des raisons économiques, professionnelles ou familiales, et partir peut être un choix libre et légitime. Mais l’une des expériences les plus cruelles consiste à aimer son pays, à vouloir y rester et à ne plus pouvoir malgré tout y envisager une vie libre et sûre. La réussite à l’étranger devrait nous amener à nous demander ce qui a empêché ces personnes de construire leur vie chez elles. Célébrer les succès des émigrés ne doit pas masquer notre responsabilité dans les conditions qui les ont poussés au départ.

Ceux d’entre nous qui sont restés doivent se demander ce que nous avons perdu lorsque nos voisins sont partis, et ce que nous avons fait tandis que leur place dans le pays devenait de plus en plus précaire. Le silence qui entoure les départs peut durer des années, entretenu par des explications qui soulagent nos consciences. Retrouver ces histoires nous oblige à regarder en face la peur qui a séparé des citoyens de leur patrie, ainsi que l’indifférence qui a fini par banaliser leur départ.

Le livre de Nada Abdel Samad refuse d’enfermer cette perte dans le passé. Lire l’histoire de Wadi Abou Jamil nous oblige à penser aux autres balcons qui, aujourd’hui peut-être, sont en train de s’éteindre. Les communautés ne disparaissent pas en un seul instant. Le processus commence lorsque leur présence devient suspecte, lorsque la citoyenneté devient tributaire de preuves de loyauté et lorsque des individus doivent continuellement démontrer qu’ils ne sont pas ce que les autres imaginent d’eux.

Le Liban que nous voulons a besoin d’un État qui protège les libertés de ses citoyens, et de citoyens qui refusent que le droit de leurs voisins à rester dans leur pays puisse être négocié. Il a besoin d’une mémoire collective qui ne craigne pas la complexité, et d’une éducation qui explique comment les relations quotidiennes unissaient des communautés dont les histoires ne peuvent être comprises isolément. La diversité est une condition de la vitalité du pays.

Lorsque les balcons juifs se sont éteints, le Liban a perdu une part de lui-même. Le livre de Nada Abdel Samad nous restitue cette perte sous la forme d’une interrogation sur le présent et sur l’avenir. Protéger ce qui demeure commence par une évidence qu’il faut reconnaître clairement: ce pays appartient à tous les siens. Leur appartenance est un droit qui n’exige la permission de personne. Défendre leur diversité, c’est défendre le Liban lui-même.

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