


Certains voyages s’achèvent avec le retour à l’aéroport. D’autres commencent véritablement après le retour.
Des semaines ont passé depuis notre visite à Rome, mais beaucoup de détails sont restés avec moi.
Ce fut une courte visite, mais elle m’a fait regarder le Liban depuis une autre distance.
Qui nous a ouvert les portes de Rome?
Derrière cette visite, il y a un effort qui mérite d’être mentionné.
Bernard Selwan Khoury et Jessie Karam ont joué un rôle essentiel dans l’organisation des rencontres et dans l’ouverture de portes à Rome, à travers un programme qui n’était pas une simple succession de rendez-vous protocolaires, mais une tentative de faire entendre une voix libanaise différente dans des cercles académiques, politiques et vaticans.
Par l’intermédiaire de COSMO Monitor, l’étape principale a débuté le 8 septembre à l’université LUISS, lors d’un colloque intitulé «Le Liban en transition: regards sur l’avenir du pays», sous le patronage de la Med-Or Italian Foundation. Les rencontres politiques se sont ensuite succédé à Rome et à la Chambre des députés italienne, jusqu’au Vatican.

L’importance de ce qu’ont fait Bernard et Jessie ne résidait pas seulement dans l’organisation des rendez-vous, mais dans la possibilité qui nous était offerte de dire directement, sans intermédiaires, ce que nous estimons que l’étranger doit entendre au sujet du Liban.
Nous sommes partis avec beaucoup de Liban dans nos bagages.
Nous avons emporté avec nous le Sud et ses guerres, l’État dont nous rêvons sans parvenir jusqu’à présent à achever sa construction, les armes désormais présentes dans toute discussion sur l’avenir du pays, et la crainte de voir les chiites libanais réduits, aux yeux de l’étranger, à une seule image, comme si des millions de personnes partageaient une seule opinion et un seul choix politique.
Et nous avons surtout emporté le désir de dire qu’il existe un autre Liban, qui n’apparaît pas toujours dans les journaux télévisés.
À LUISS: comment les autres nous voient-ils?
Pendant le colloque, j’observais l’assistance autant que j’écoutais les interventions.
Que savent-ils du Liban? Que voient-ils lorsqu’ils entendent son nom?
La guerre? Le Hezbollah? Israël? L’Iran? L’effondrement? Ou voient-ils encore un pays qui peut être sauvé?
C’est là que j’ai redécouvert quelque chose que nous oublions lorsque nous sommes plongés dans les polémiques quotidiennes de Beyrouth: le monde ne vit pas les détails que nous vivons.
Vu de l’extérieur, le tableau est plus condensé et plus dur.
Il y a un État censé décider, une armée censée protéger, des institutions censées gouverner. Et, en face, il y a des armes et une décision militaire qui échappent à ces institutions.
D’où cette question simple:
Qui décide au Liban?
Nous ne sommes pas allés à Rome pour dire que les chiites sont contre le Hezbollah. Ce ne serait pas vrai.
Nous n’y sommes pas allés non plus pour prétendre représenter la communauté chiite. Personne n’a le droit de s’arroger le monopole d’une communauté entière, ni nous ni les autres.
Nous sommes allés dire que les chiites libanais ne forment pas un bloc unique, qu’il existe parmi eux des personnes qui veulent un État entier, et non un demi-État, et qui pensent que protéger les chiites ne consiste pas à les isoler de leur patrie, mais à les ramener au cœur du projet national.
De là est venue la phrase qui nous a accompagnés:
«Nous sommes Libanais avant d’être chiites.»
À la Chambre des députés italienne
Au cours de nos rencontres politiques, notamment à la Chambre des députés italienne, il était clair que le Liban continuait de susciter de l’intérêt malgré toutes les crises et les guerres qui occupent le monde.
Ce qui m’a frappé, c’est l’unanimité, lorsqu’il était question du Liban, entre les partisans de la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, et ses adversaires, malgré leurs profondes divergences.
Mais cet intérêt n’avait rien de sentimental.
Personne ne nous a dit que le monde viendrait sauver le Liban.
Et c’est une bonne chose.

Il est temps que nous cessions d’attendre des autres qu’ils construisent l’État que nous n’avons pas construit nous-mêmes.
Ce qui ressortait clairement des discussions, c’est que le Liban est aujourd’hui lu à l’intérieur d’un tableau régional et international plus vaste: l’Iran, Israël, la Méditerranée, l’Europe, la sécurité, les migrations, la paix et les transformations qui redessinent le Moyen-Orient.
Et c’est là que réside le danger.
Le monde avance vite. Si le Liban ne trouve pas sa place dans ces transformations, les autres ne s’arrêteront pas pour nous attendre jusqu’à ce que nous ayons réglé nos différends.
«Heureux les artisans de paix»
Puis vint le Vatican.
Là, le sentiment était différent.

A partir de la droite: Jad Akhawi, Sayyed Ali al-Amine, le cardinal Pietro Parolin, Cheikh Mohammad Ali al-Hajj al-Amili, Dr. Wajih Kanso.
Nous sommes entrés pour rencontrer le cardinal Pietro Parolin au sein d’une délégation composée du cheikh Mohammad Ali al-Hajj al-Amili, du docteur Wajih Kanso, de Sayyed Ali al-Amine et de moi-même.
Une délégation de personnalités chiites libanaises entrant au cœur du Vatican pour parler non pas des droits des chiites, mais du Liban.
En entrant, j’ai dit au cardinal Parolin que nous étions là pour tenter de mettre en pratique le message que le pape avait porté au Liban et aux Libanais:
«Heureux les artisans de paix.»
J’ai ajouté que nous voulions également remercier le Vatican pour la béatification du patriarche Elias Hoyek.
Je lui ai dit que, pour nous, Hoyek n’était pas seulement un patriarche maronite ou une figure de l’histoire de l’Église, mais l’un des pères fondateurs de l’idée du Grand Liban, l’homme qui avait porté la cause du Liban à la Conférence de la paix à Paris et défendu sa création.
La réaction du cardinal m’a alors frappé.
Il s’est arrêté sur ces paroles et s’y est intéressé.

Il semblait que le lien entre une délégation chiite libanaise, le patriarche Hoyek, le Grand Liban et le message du pape aux artisans de paix revêtait pour lui une signification particulière.
À partir de ce moment, la rencontre est sortie du cadre protocolaire et s’est transformée en une discussion plus chaleureuse et plus profonde, au point que le cardinal nous a demandé de nous asseoir et de rester plus longtemps que le temps initialement prévu.
Ce fut peut-être, pour moi, la plus belle image de tout le voyage.
Quatre Libanais chiites assis au Vatican, parlant d’un patriarche maronite comme de l’un des pères de leur patrie.
N’est-ce pas, au fond, l’idée même du Liban?
Hoyek n’appartient pas aux seuls chrétiens
La conversation sur Hoyek est restée dans mon esprit après notre départ du Vatican.
Il y a plus d’un siècle, la question était: comment faire naître le Grand Liban?
Aujourd’hui, elle est devenue:
Comment le préserver?
Les frontières ont été tracées, l’État a été proclamé, la Constitution a été adoptée, mais l’idée même du Liban a encore besoin, à chaque génération, de personnes pour la défendre.
Pour moi, en tant que Libanais chiite, il n’y a aucune contradiction à considérer le patriarche Hoyek comme une partie de mon histoire.
S’il est l’un des pères fondateurs du Liban, il n’appartient pas à une communauté.
Il fait partie de l’histoire nationale de chaque Libanais.
C’est précisément ici que notre phrase «Nous sommes Libanais avant d’être chiites» devient davantage qu’un slogan politique.
Elle devient aussi une manière de lire notre histoire.
Qu’ai-je vu au Vatican?
J’ai eu le sentiment que le Vatican regarde le Liban depuis une distance différente de celle depuis laquelle nous nous regardons nous-mêmes.
Nous, nous voyons le gouvernement, les armes, les frontières, l’électricité, l’économie, la prochaine guerre et le prochain compromis.
Là-bas, il existe aussi une autre idée du Liban.
Un petit pays, extrêmement complexe, qui a néanmoins réussi, malgré les guerres et les divisions, à demeurer un lieu où le musulman et le chrétien se rencontrent sans que l’existence de l’un soit conditionnée par l’effacement de l’autre.
Ce n’est pas une vision romantique du Liban.
C’est l’une des raisons essentielles de son existence.
Il était donc important, pour nous, que le Vatican entende cela de la bouche de Libanais chiites.
Défendre la formule libanaise n’est pas la tâche des seuls chrétiens.
Et défendre le vivre-ensemble n’est pas une concession que le musulman fait au chrétien, ou le chrétien au musulman.
C’est défendre notre patrie à tous.
Et de Rome… je pensais au Sud
Pendant le voyage, j’ai beaucoup pensé au Sud.

Le cardinal Pietro Parolin et Jad Akhawi.
La distance produit quelque chose d’étrange. Elle permet parfois de voir ce que l’on ne parvient pas à voir lorsqu’on se trouve au cœur de l’événement.
On pense aux villages, aux maisons, à la terre, aux gens qui ont payé et continuent de payer des prix immenses, et à cette question que nous ne devons pas esquiver:
Jusqu’à quand les habitants du Sud paieront-ils le prix de décisions qui les dépassent?
Pour moi, l’État n’est pas une idée théorique.
Et la souveraineté n’est pas un mot destiné aux discours.
Je suis le fils de ce milieu, et je sais ce que signifie voir un village se transformer en champ de bataille, une maison devenir un élément d’une dépêche militaire, et la géographie, les souvenirs et la famille entrer tout entiers dans les calculs du conflit.
C’est pourquoi je refuse qu’après tout ce qui s’est passé, nous revenions à la même équation, puis attendions un résultat différent.
Le Sud a besoin d’un État.
D’un État réellement présent sur le terrain.
Il a besoin d’une armée qui le protège, d’institutions qui le reconstruisent, d’une diplomatie qui défende son territoire, et d’une décision de guerre et de paix qui n’appartienne qu’au Liban.
Qu’avons-nous rapporté?
Certains me demandent: qu’a accompli cette visite?
Nous ne sommes pas revenus avec des accords.
Nous n’avons pas obtenu de promesses magiques.
Et nous n’étions d’ailleurs pas partis en chercher.
Je n’aime pas non plus exagérer l’importance des visites politiques et transformer chaque rencontre en «événement historique», comme nous le faisons si souvent au Liban.
Mais quelque chose a été accompli.
Nous avons dit directement à ceux que nous avons rencontrés qu’il existe des Libanais, parmi lesquels des chiites, qui refusent que le choix se résume au Hezbollah ou à l’hostilité envers la communauté chiite.
Nous rejetons cette équation.
Il existe une autre option, qui est en réalité l’option naturelle:
L’État.
Un État qui ne se venge de personne, qui ne remplace pas une arme par une autre, ni une tutelle par une autre.
Un État dans lequel le chiite, le chrétien, le sunnite et le druze peuvent sentir que l’armée est leur armée, la Constitution leur Constitution, les institutions leurs institutions, et que la loi ne leur demande pas leur confession avant de leur accorder leurs droits et de leur imposer leurs responsabilités.
Le retour à Beyrouth
Mais l’impression la plus importante du voyage fut peut-être celle que j’ai ressentie au retour.
Lorsque l’avion atterrit à Beyrouth après quelques jours passés à parler du Liban à l’étranger, on regarde par le hublot d’une manière différente.
Ce petit morceau de terre pour lequel nous nous battons depuis des générations semble trop petit pour supporter tous nos grands projets.
Et trop précieux pour que nous le perdions.
De Rome et du Vatican, je suis revenu plus convaincu encore que le monde peut aider le Liban, mais qu’il ne le construira pas à notre place.
L’Italie peut aider.
Le Vatican peut soutenir.
Les Arabes, les Européens et les Américains peuvent se tenir aux côtés de l’État, de l’armée et de l’économie.
Mais personne au monde ne peut prendre à notre place la décision la plus importante:
Que nous voulions, nous, devenir un État.
Deux phrases sont donc restées avec moi de ce voyage.
La première, je l’ai prononcée en entrant à notre rencontre avec le cardinal Parolin:
«Heureux les artisans de paix.»
La seconde, nous l’avons emportée de Beyrouth à Rome, puis ramenée avec nous de Rome à Beyrouth:
«Nous sommes Libanais avant d’être chiites.»
Entre ces deux phrases se trouve peut-être toute la question.
Faire la paix plutôt qu’attendre la prochaine guerre.
Et construire une patrie avant de construire les barricades des communautés.
Car, après Rome, la question n’est plus de savoir ce que le monde peut faire pour le Liban.
La question est devenue plus difficile:
Que sommes-nous prêts, nous, à faire pour le Liban?