
Un règlement sévère peut-il devenir une nécessité pour sauver l’État?

Lorsque les États entrent dans l’heure du péril existentiel, la question n’est plus de savoir comment vaincre, mais comment prévenir l’effondrement total. En ce sens, le débat libanais en cours autour de l’initiative lancée par le président Joseph Aoun pour ouvrir la voie à des négociations directes entre le Liban et Israël sous parrainage international déborde les frontières de la polémique politique ordinaire, et pose une question plus profonde qui touche aux limites du réalisme possible lorsque l’État lui-même se trouve menacé dans sa cohésion et dans sa capacité à subsister.
Cette initiative a suscité une fracture manifeste entre ceux qui y voient une tentative réaliste de mettre fin à l’effondrement et d’empêcher l’extension du conflit, et ceux qui estiment que toute négociation conduite sous la pression des armes et dans un rapport de forces déséquilibré risque de se muer en un règlement sévère imposé au Liban et laissant des effets durables sur sa souveraineté et son avenir politique. En de tels moments, l’histoire revient proposer ses précédents: celui d’États ou de régimes politiques qui se sont trouvés devant un choix d’une extrême difficulté, celui d’accepter un accord douloureux pour conjurer l’effondrement total.
Au lendemain du triomphe de la révolution bolchevique en 1917, la nouvelle direction russe se trouva face à une réalité brutale: un État épuisé, une armée en décomposition, une économie à bout de souffle après des années de guerre mondiale. En cet instant, Vladimir Lénine comprit que la poursuite de la guerre contre l’Allemagne risquait de précipiter la chute du nouveau pouvoir avant même qu’il eût pu asseoir ses fondements ; aussi chargea-t-il Léon Trotsky de négocier la fin du conflit.
La décision, cependant, ne s’imposa pas aisément. La direction bolchevique se divisa sur la nature de la posture à adopter. Lénine plaidait pour l’acceptation de la paix, fût-elle dure et humiliante, estimant que la priorité consistait à sauver la révolution et à gagner le temps nécessaire à la reconstruction de l’État. Trotsky, pour sa part, tenta d’adopter une formule intermédiaire fondée sur l’arrêt des combats sans pour autant signer un traité infamant, tandis qu’un courant au sein du parti, mené par Nikolaï Boukharine, rejetait toute entente avec l’Allemagne et appelait à poursuivre ce qu’il nommait la «guerre révolutionnaire».
Les réalités militaires tranchèrent rapidement le débat. L’armée allemande reprit son offensive et progressa en territoire russe sans rencontrer de résistance digne de ce nom, contraignant la direction bolchevique à accepter la signature du traité de Brest-Litovsk en 1918.
Le traité était sévère: il contraignit la Russie à céder de vastes étendues territoriales et à subir d’importantes pertes économiques, à tel point qu’on le qualifia alors de paix infamante. Lénine n’en jugea pas moins que cette étape, contrainte et provisoire, était destinée à protéger l’entreprise politique de plus grande envergure: la survie de la révolution elle-même.
Et de fait, moins d’un an plus tard, l’Allemagne était vaincue et le traité tombait de lui-même, tandis que le pouvoir bolchevique parvenait à se consolider, à engager la guerre civile et à en sortir vainqueur. Depuis lors, cet épisode est devenu un exemple classique dans l’histoire politique: celui de l’acceptation d’un accord dur pour sauver un projet ou un État menacé d’effondrement.
Cet exemple est aujourd’hui fréquemment convoqué dans les débats politiques libanais, notamment dans le contexte de la guerre ouverte avec Israël et des répercussions catastrophiques qui frappent le pays. Le Liban traverse une situation d’une extrême fragilité: une économie en ruine, un tissu social lézardé, des millions de citoyens menacés de déplacement ou de pauvreté depuis que leurs villes, leurs villages et leurs maisons ont été détruits — autant de pressions colossales qui pèsent sur le tissu social et menacent l’unité et la cohésion du pays.
Dans un tel contexte, certains avancent l’idée que le réalisme politique peut parfois imposer d’accepter des arrangements difficiles ou inégaux pour mettre fin à la guerre et prévenir l’effondrement de l’État et de la société. À l’opposé, nombreux sont ceux qui récusent cette perspective et estiment que tout accord déséquilibré risque de se muer en diktat permanent, consacrant le déséquilibre des rapports de force et fragilisant durablement la souveraineté de l’État.
Ce débat se nourrit également d’une lecture des précédentes expériences libanaises avec Israël, où les différentes étapes de négociation et d’entente montrent que la marge de manœuvre libanaise s’est réduite progressivement à mesure que le déséquilibre des rapports de force s’accentuait et que la capacité de l’État à maîtriser pleinement les composantes de sa puissance se dégradait. De l’accord du 17 Mai, qui portait des dimensions politiques et sécuritaires considérables mais s’effondra avant d’être appliqué, à l’Accord d’avril qui organisa les règles d’engagement sans s’attaquer au fond du conflit, en passant par la résolution 1701 du Conseil de sécurité et l’ensemble des ententes et des arrangements sécuritaires qui lui succédèrent dans le but de contenir les hostilités, les réalités du terrain et du champ politique poussaient graduellement vers des conditions toujours plus restrictives pour la marge d’action libanaise.
À partir de cette perspective, certains observateurs considèrent que la question ne porte pas seulement sur la nature d’un éventuel accord aujourd’hui, mais aussi sur le point de savoir si les conditions actuelles — pour dures qu’elles soient — pourraient demeurer moins coûteuses que celles qui seraient imposées demain si la dégradation militaire et politique se poursuivait et si le déséquilibre des rapports de force s’approfondissait encore.
Le dilemme libanais ne tient pas seulement aux conditions d’un règlement possible, mais aussi à la persistance d’un discours politique qui continue de refuser d’admettre les limites de la puissance et de confondre réalisme et capitulation — alors même que la perpétuation de cette logique risque d’entraîner conjointement la société et l’État dans un approfondissement de l’effondrement, et de rendre le coût de tout arrangement ultérieur plus sévère encore pour le Liban, politiquement, économiquement et du point de vue de sa souveraineté.
La différence entre l’époque de Brest-Litovsk et la nôtre réside cependant aussi dans la nature du système international. En 1918, il n’existait aucun cadre institutionnel mondial capable de parrainer les accords ou d’en garantir l’exécution. Aujourd’hui, en dépit de toutes les lacunes et des dysfonctionnements qui affectent l’ordre international, l’existence des Nations Unies et d’un réseau de mécanismes diplomatiques et juridiques peut offrir un minimum de garanties. Dans le cas du Liban, le parrainage international, conjugué à la tutelle arabe, pourrait constituer un filet de sécurité pour tout accord éventuel, contribuant à garantir l’engagement des parties et à réduire le risque que cet accord ne s’effondre ou ne se réduise à une simple trêve provisoire.
Mais toute discussion sérieuse sur un éventuel règlement au Liban se heurte directement à la question des armes hors du cadre de l’État, qui constitue le nœud le plus lourd de conséquences dans la définition de la position de négociation du Liban et des limites de sa capacité à honorer tout accord futur. La présence du Hezbollah en tant que force militaire détenant un pouvoir de décision opérationnel qui déborde le cadre institutionnel de l’État confère à toute négociation un caractère intrinsèquement double: d’un côté, une négociation entre l’État libanais et Israël ; de l’autre, un débat intérieur non résolu sur la question de qui détient le dernier mot en matière de guerre et de paix. Sans que cette contradiction ne soit traitée, tout arrangement risque de demeurer précaire, car le succès d’un accord ne dépend pas des seuls textes, mais de l’existence d’une autorité unique capable de monopoliser la décision souveraine et d’assumer les engagements qui en découlent.
C’est pourquoi la question qui se pose aux Libanais aujourd’hui n’est pas seulement de savoir si un règlement est nécessaire ou possible, mais comment le formuler dans un cadre international qui en garantisse la pérennité et préserve le Liban de se retrouver une fois encore théâtre d’un conflit ouvert.
Car en définitive, le problème n’est pas qu’un accord soit dur, mais que son refus aujourd’hui ouvre la voie à des conditions plus dures encore demain. Les États ne se mesurent pas seulement à leur capacité de résistance, mais aussi à leur aptitude à reconnaître le moment où sauver ce qui peut encore l’être devient la condition même de leur survie.