


Sylviane Zehil, New York
Le premier scrutin à bulletins de couleur, organisé le 16 octobre au Conseil de sécurité, a révélé les oppositions des grandes puissances aux trois favoris dans la course à la succession d’António Guterres. Aucun ne semble désormais assuré de pouvoir franchir l’obstacle du veto. À moins de trois mois de l’échéance, les tractations diplomatiques s’intensifient, tandis que l’administration Trump entend peser sur le choix d’un secrétaire général capable de transformer profondément les Nations unies.
À New York, la course à la succession d’António Guterres vient de prendre une tournure décisive. Les bulletins rouges ont parlé, sans pour autant révéler tous leurs secrets. Pour la première fois depuis le lancement du processus de sélection, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité ont laissé entrevoir leurs oppositions aux principaux prétendants à la direction des Nations unies.
Le verdict du sixième scrutin indicatif, organisé le vendredi 16 octobre, est révélateur: les trois candidats arrivés en tête ont chacun recueilli deux votes défavorables de membres permanents disposant du droit de veto. Un résultat qui complique singulièrement leur parcours et pourrait ouvrir la voie à de nouvelles candidatures.
Au-delà de cette bataille diplomatique se joue une question autrement plus fondamentale: qui dirigera l’ONU à un moment où son avenir, ses moyens financiers et jusqu’à sa raison d’être font l’objet de profondes remises en question?
Trois favoris, six vetos potentiels
Les résultats montrent que la Costaricienne Rebeca Grynspan conserve son avance avec neuf votes favorables, cinq défavorables et un «sans opinion». Trois membres permanents soutiennent sa candidature, mais deux autres s’y opposent. La Guyanienne Carolyn Rodrigues-Birkett arrive derrière elle avec huit votes favorables et un «sans opinion». L’Argentin Rafael Grossi, directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), recueille également huit voix favorables. Tous trois se heurtent au même obstacle: deux voix défavorables provenant des cinq membres permanents.
Le scrutin du 16 octobre revêt une importance particulière. Contrairement aux cinq consultations précédentes, il distinguait les bulletins rouges réservés aux États-Unis, à la Russie, à la Chine, à la France et au Royaume-Uni, des bulletins blancs attribués aux dix membres élus du Conseil.
Ce mécanisme permet de déceler les vetos potentiels tout en préservant l’anonymat des États concernés. Un vote défavorable exprimé sur un bulletin rouge n’est pas encore un veto formel, mais il constitue un avertissement sérieux. Pour être recommandé à l’Assemblée générale, un candidat doit obtenir au moins neuf voix sur quinze, sans opposition d’un membre permanent lors du vote officiel. À ce stade, seule Rebeca Grynspan atteint le seuil des neuf voix, sans toutefois échapper à la menace d’un blocage.
La candidate costaricienne a réagi sur son compte X avec prudence, préférant souligner la constance de ses soutiens. «Les résultats rapportés me placent une nouvelle fois en tête, avec un soutien constant depuis le premier scrutin organisé en juillet. Je continuerai à travailler avec chacun des membres afin de construire le consensus nécessaire.»
«Nous avons mis l’ONU au régime»
Mais c’est surtout la réaction de l’ambassadeur américain auprès des Nations unies, Mike G. Waltz, sur son compte X, qui donne à ce scrutin toute sa dimension politique. Pour Washington, la désignation du prochain secrétaire général ne se limite pas à une question de personnes. Elle doit accompagner une transformation profonde de l’Organisation, conformément aux priorités de Donald Trump. «Il est absolument essentiel que nous réussissions ce processus. Cette institution a un besoin urgent de réformes et le président Trump a besoin d’un partenaire sur la scène internationale pour faire avancer la paix», a-t-il déclaré à l’issue du scrutin. Avant de se lancer dans une formule révélatrice: «Nous sommes donc en train de rationaliser et d’alléger cette institution. Nous avons mis l’ONU au régime.»
Le message est clair: Washington souhaite un secrétaire général capable de réduire les dépenses, d’alléger la bureaucratie et de recentrer l’Organisation sur la paix et la sécurité internationales. «Les droits humains sont importants. Le développement est important. Mais tous ces domaines ont besoin de la paix et de la sécurité comme de l’oxygène pour pouvoir respirer», a encore souligné l’ambassadeur américain.
Cette approche reflète la vision de Donald Trump qui ne rejette pas nécessairement les Nations unies, mais entend en redéfinir radicalement le fonctionnement.
Lors de son discours devant la 81e Assemblée générale, le 22 septembre, le président américain avait reconnu que «les Nations unies disposent d’un potentiel immense», avant de leur reprocher d’imposer «le programme de l’extrême gauche défendu par des bureaucrates mondialistes que personne n’avait élus». «Il n’existe pas de gouvernement mondial», a-t-il martelé, réaffirmant sa conception d’un ordre international fondé avant tout sur la souveraineté des États.
L’argent, autre levier de pression américain
Cette volonté de réforme s’accompagne d’une pression financière considérable. Si les États-Unis ont versé 725 millions de dollars au budget ordinaire de l’ONU en septembre, ils restaient, redevables de 1,312 milliard de dollars au 16 septembre, selon Reuters. Ce versement de 725 millions de dollars a néanmoins permis aux États-Unis de repasser sous le seuil critique de l’article 19 de la Charte de l’ONU, leur évitant ainsi de perdre leur droit de vote à l’Assemblée générale. Washington a maintenu que de nouveaux paiements dépendraient de la poursuite des réformes.
Le choix du prochain secrétaire général s’inscrit dans un rapport de force où les contributions financières deviennent aussi un instrument de pression diplomatique. Mike G. Waltz a résumé les critères américains en trois mots: « Réforme, réforme, réforme.»
Ivonne Abdel-Baki désavouée
Le scrutin a également été marqué par le revers spectaculaire d’Ivonne Abdel Baki, personnalité politique équatorienne d’origine libanaise, dont la candidature tardive avait été présentée par les Tonga le 17 août. Elle n’a recueilli qu’une seule voix favorable contre quatorze votes défavorables, dont ceux des cinq membres permanents. Un résultat qui compromet très sérieusement ses chances d’accéder à la tête de l’Organisation.
Sur le réseau X, elle a néanmoins continué de défendre sa conception d’une diplomatie discrète, privilégiant la prévention des crises. «La véritable diplomatie se mesure aux conflits qu’elle permet d’éviter, et non aux communiqués de presse… Je ne suis pas candidate au poste de secrétaire général pour obtenir un titre, mais pour accomplir une mission», a-t-elle déclaré.
Vers l’entrée de nouveaux candidats?
L’absence de consensus autour de trois favoris pourrait désormais relancer la compétition. Selon PassBlue, plusieurs membres du Conseil souhaitent accélérer le processus avant l’expiration du mandat de Guterres, le 31 décembre. Les candidatures les moins bien placées pourraient être encouragées à se retirer, tandis que de nouveaux noms circulent dans les milieux diplomatiques. Parmi eux, celui de Lana Nusseibeh, ministre d’État émiratie et ancienne ambassadrice auprès des Nations unies, ainsi que celui de Courtenay Rattray, diplomate jamaïcain et directeur de cabinet d’António Guterres.
D’autres personnalités sont évoquées, notamment Sigrid Kaag, diplomate néerlandaise, qui a été première femme vice-première ministre, ministre des Finances et des Affaires étrangères, et qui a également dirigé le parti progressiste D66 et exercé les fonctions de coordinatrice spéciale de l’ONU pour le Liban. Figure également Vuk Jeremić, ancien ministre serbe des Affaires étrangères qui a été élu président de la 67e session de l’Assemblée générale de l’ONU et candidat malheureux au secrétariat général en 2016.
Ces hypothèses ne constituent pas, à ce stade, des candidatures confirmées. Elles témoignent néanmoins des efforts possibles pour trouver une personnalité susceptible de surmonter les oppositions des grandes puissances.
La question de la rotation géographique demeure sensible. Les trois favoris appartiennent au groupe des pays d’Amérique latine et des Caraïbes (GRULAC), qui revendique son tour à la tête de l’Organisation. Mais ce principe informel ne saurait, à lui seul, surmonter les vetos des membres permanents.
Une bataille pour le visage de l’ONU de demain
À moins de trois mois du départ d’António Guterres, la succession reste donc ouverte. Le scrutin du 16 octobre a confirmé une réalité bien connue des diplomates: aux Nations unies, il ne suffit pas de recueillir le plus grand nombre de voix pour l’emporter. Encore faut-il ne déplaire à aucune des cinq puissances disposant du droit de veto.
Pour Washington, l’enjeu est d’autant plus important que Donald Trump entend faire de cette succession un levier de transformation de l’Organisation. Pour les autres membres, il s’agit de préserver un équilibre délicat entre les exigences de réforme, les intérêts des grandes puissances et la vocation universelle des Nations unies.
Le prochain secrétaire général devra composer avec ces contractions, tout en restaurant la crédibilité et la capacité d’action d’une institution fragilisée par les crises internationales et les contraintes financières. Les bulletins rouges ont révélé les premières lignes de fracture. Reste à savoir si les grandes puissances sauront les dépasser pour choisir un secrétaire général capable de défendre l’ONU sans devenir l’instrument de l’une d’entre elles.

















