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Politique

L’abolition de la peine de mort: le long combat d’Ibrahim Najjar et Élie Keyrouz

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Des étudiants de plusieurs universités libanaises appelant, lors d’un sit-in organisé le 11 octobre 2013, à l’abolition de la peine de mort. Une loi en ce sens a finalement été adoptée en 2026. (Bilal Jawich / Anadolu via AFP)
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Par Nayla Assaf
Publié sept. 16, 2026 - 15:24

L’abolition de la peine de mort au Liban n’est pas le fruit de démarches entreprises en 2026. Elle est l’aboutissement d’un long cheminement politique et juridique, marqué par des initiatives successives, des blocages et des années de débats. Deux personnalités ont plus particulièrement mené ce combat: l’ancien ministre de la Justice Ibrahim Najjar et l’ancien député membre du directoire des Forces libanaises Élie Keyrouz.

 

Pour M. Najjar, tout commence en 2008, lorsqu’il est nommé ministre de la Justice. Quant à M. Keyrouz, son combat s’est notamment concrétisé à travers une proposition de loi, déposée en 2012. C’est quatorze ans plus tard que le Liban abolira finalement la peine capitale. Entre ces deux temps forts, 2008 et 2012, beaucoup de choses auront changé, mais les convictions resteront les mêmes.

 

Lorsque M. Najjar est pressenti pour entrer au gouvernement en 2008, il demande le ministère de la Justice, conformément à sa formation d’avocat. À son arrivée, le greffier en chef lui remet un dossier contenant les signatures d’anciens responsables et lui demande de signer la confirmation de l’exécution de 17 condamnés à mort.

 

«Ma réaction a été immédiate: “Tu ne tueras point”. Je lui ai dit: “Non, je ne signe pas”.» M. Najjar précise qu’il a été catégorique.

 

Dans la foulée, il appelle le juge Chucri Sader, alors chef du service de législation et de consultation au ministère (qui avait été anciennement son étudiant) et lui demande de préparer un projet d’abolition de la peine de mort. «Le lendemain, je l’avais entre les mains.»

 

Cette décision n’était pourtant pas celle d’un militant engagé de longue date dans la cause «abolitionniste». M. Najjar affirme n’avoir jamais été activiste des droits de l’homme. La question de la peine capitale lui paraissait jusque-là relativement abstraite. Son éducation philosophique, littéraire et juridique l’avait toutefois sensibilisé aux idées d’Emmanuel Mounier sur le personnalisme et sur l’éminente dignité de la personne humaine.

 

«Je n’avais jamais imaginé être confronté à une telle décision dès mon entrée en fonction», dit-il.

 

Son projet prévoyait de commuer la peine de mort en travaux forcés à perpétuité. À ce moment-là, il ne savait même pas combien de condamnés à mort se trouvaient dans les prisons libanaises. Il savait seulement que 17 exécutions étaient envisagées.

 

Une conviction philosophique et personnelle

 

Sa position dépasse alors rapidement le seul volet juridique. «C’était une conviction philosophique et personnelle, indépendamment même de la religion, relève M. Najjar. Je crois que jamais je n’aurais pu prendre la décision d’exécuter quelqu’un. Je ne pouvais pas imaginer qu’un homme puisse condamner quelqu’un à mort, au Liban ou ailleurs. Pour moi, c’était une conviction absolue.»

 

Cette conviction est également confrontée à la question la plus difficile: que faire lorsque la personne condamnée a commis un crime particulièrement grave?

 

M. Najjar souligne qu’il a pensé à l’atrocité que représente l’exécution d’une personne. «Je ne pouvais pas imaginer mettre quelqu’un à mort, quelles que soient les raisons», dit-il.

 

Il ne sait pas encore que cette décision allait l’amener à rejoindre le mouvement abolitionniste international. Il découvre progressivement l’ampleur du débat en Europe et dans d’autres régions du monde, ainsi que le rôle joué par les États et les organisations internationales dans la promotion de l’abolition de la peine de mort.

 

Au Liban, en revanche, l’adhésion est loin d’être acquise.

 

M. Najjar expose sa position à ses alliés politiques, notamment aux Forces libanaises, et obtient l’appui du leader du parti, Samir Geagea. Fort de cet appui, il convoque les différents groupes parlementaires et organise trois réunions pour tenter de rallier les députés à son projet.

 

Il découvre alors que les positions sont loin d’être homogènes. Son prédécesseur au ministère de la Justice, Bahige Tabbara, était favorable à la peine de mort, à l’instar de l’ancien Premier ministre, Salim Hoss, même si ce dernier avait refusé de signer lui-même une exécution et avait laissé le soin à son vice-Premier ministre, Michel Murr, de le faire à sa place. «Pour moi, lorsqu’on s’oppose à une exécution, il faut assumer cette opposition jusqu’au bout», estime M. Najjar à ce propos.

 

Il savait en revanche que le leader druze, Kamal Joumblatt, était favorable à l’abolition de la peine capitale et avait découvert par la suite que d’autres personnalités avaient déjà défendu cette cause. Le débat s’inscrit aussi dans une histoire plus ancienne et plus douloureuse: en 2004, sous la présidence d’Émile Lahoud, deux condamnés à mort avaient été exécutés publiquement à Baabda.

 

L’absence d’adhésion

 

M. Najjar présente donc son projet aux différents groupes parlementaires et leur demande de le soutenir. Mais ce qui domine le débat n’est pas, indique-t-il, la confrontation ouverte, mais l’absence d’adhésion. «La plupart des groupes musulmans me répondaient qu’ils allaient étudier la question et demander l’avis du mufti ou de responsables religieux, précise-t-il. Je n’ai donc pas obtenu une adhésion massive. La plupart des groupes chrétiens avaient appuyé la démarche, ainsi que les druzes.»

 

Le débat prend ensuite une dimension publique. À l’occasion de la Journée internationale contre la peine de mort, le 10 octobre, l’ambassade de France, à l’époque de feu l’ambassadeur Denis Piéton, l’invite à prendre la parole. M. Najjar y affirme qu’il ne signera jamais une condamnation à mort et n’exécutera jamais un condamné.

 

C’est à partir de ce moment qu’il comprend que sa position va le mettre en contact avec les mouvements abolitionnistes, les organisations internationales et plusieurs États.

 

Quelques jours plus tard, une délégation espagnole de haut niveau demande à le rencontrer. M. Najjar pense d’abord qu’elle a pour intention de discuter du Tribunal spécial pour le Liban (TSL), alors au cœur de l’actualité. Mais la délégation l’interroge plutôt sur sa position concernant l’abolition de la peine de mort. Elle avait auparavant rencontré à cet égard le président Michel Sleiman, le chef du Parlement Nabih Berry et le Premier ministre Fouad Siniora.

 

M. Najjar apprendra par la suite que le président Sleiman avait refusé de soutenir l’abolition de la peine capitale, en raison notamment des crimes perpétrés par des terroristes contre des militaires libanais sur la place de Tripoli. Fouad Siniora aurait, de son côté, invoqué la position de l’islam sur la peine de mort. Quant à Nabih Berry, il aurait indiqué que si le Parlement votait une loi abolissant la peine capitale, il l’accepterait, sans toutefois exprimer sa position personnelle. «J’ai alors compris à quel point mon projet serait difficile à faire adopter», se souvient M. Najjar.

 

L’expérience internationale

 

Le contexte du Tribunal spécial pour le Liban contribue également à nourrir sa réflexion. M. Najjar indique avoir appris que lors de la constitution du TSL, la France et les Nations unies avaient exigé que le tribunal n’applique pas la peine de mort prévue par la législation libanaise.

 

«Cela m’a beaucoup fait réfléchir, se rappelle l’ancien ministre. Pour l’assassinat de Rafic Hariri, le Liban avait accepté que le tribunal ne puisse pas appliquer la peine de mort prévue par son droit positif.»

 

Dans le même temps, la question lui est directement posée au sein du Conseil des ministres. Le représentant du Hezbollah au sein du gouvernement, Mohammad Fneich, l’interpelle sur son refus de signer une exécution. « Monsieur le ministre, comment vous permettez-vous de ne pas signer l’exécution d’une peine de mort alors que la loi positive le prévoit? Vous êtes obligé d’appliquer la loi», lance Mohammad Fneich. La réponse de M. Najjar est sans ambiguïté: «Je ne signerai pas, quelles que soient les conséquences.»

 

Le projet ne sera finalement pas adopté. M. Najjar parle davantage de «non-adhésion» et de critiques plutôt que de véritables tensions. «Le projet était en quelque sorte mort, mais il avait existé et avait posé la question», souligne-t-il. Cette première bataille ne s’arrête toutefois pas avec son départ du ministère. Quelques jours après la visite de la délégation espagnole, il est invité par le Premier ministre espagnol José Luis Rodríguez Zapatero à rejoindre la Commission internationale contre la peine de mort, à la demande de Federico Mayor et de Robert Badinter.

 

Il accepte et rejoint une commission aux côtés, notamment, de Badinter, Mayor et Mohammad Bedjaoui. Il en devient progressivement l’un des responsables et en est aujourd’hui le vice-président.

 

Cette expérience internationale transforme également son regard sur la question. «Avec le temps, j’ai compris que la peine de mort était une question à la fois politique, juridique, humaniste et humanitaire.»

 

Il observe sur ce plan que la peine capitale peut être utilisée, par certains régimes non démocratiques, comme un moyen de gouverner par la peur contre des opposants ou d’autres catégories de personnes. Il s’intéresse aux pratiques de plusieurs pays, parmi lesquels la Syrie, l’Iran, l’Égypte, le Japon, la Chine et les États-Unis. Il constate également que certains pays musulmans peuvent souhaiter abolir la peine capitale, mais craignent que cette décision soit perçue comme un reniement de leurs traditions.

 

Pour autant, l’évolution internationale lui paraît irréversible. Plus de 145 pays ont aujourd’hui aboli la peine de mort en droit ou en pratique. «À mon sens, souligne-t-il, cette abolition doit connaître le même sort que l’esclavage au XIXe siècle: il faut l’abolir partout.» Il raconte à cet égard avoir tenté de se rendre en Iran pour défendre cette position. «Ils ont toujours refusé de me recevoir, certes gentiment, mais ils ont refusé.»

 

La démarche d’Élie Keyrouz

 

Au Liban, parallèlement, d’autres acteurs poursuivent le combat. Parmi eux, Élie Keyrouz, ancien député, membre du directoire des Forces libanaises, qui a présenté une proposition de loi visant à abolir la peine de mort en son nom et au nom du bloc parlementaire des Forces libanaises. Il avait également adressé aux médias, le 4 mars 2009, une note écrite sur la nécessité d’abolir cette peine, avant de déposer à nouveau une proposition de loi le 6 mars 2012.

 

Pour M. Keyrouz, cette démarche n’était liée à aucune circonstance politique, sociale ou juridique particulière. Elle reposait sur un principe fondamental: la peine capitale porte atteinte au droit à la vie, qu’il considère comme «un droit absolu et immuable».

 

Il invoquait également la Constitution libanaise, la Déclaration universelle des droits de l’homme, l’évolution du droit international et la philosophie de la peine. Un autre argument lui paraît essentiel: l’impossibilité de réparer une erreur judiciaire après l’exécution d’un condamné.

 

«L’abolition de la peine de mort reste fondamentale pour la justice, car nous ne sommes pas pour une justice qui torture et tue», affirme-t-il.

 

Sa réflexion est aussi nourrie par sa conception chrétienne de la personne humaine. «Je suis parti de la conception de l’Église concernant la peine de mort, qui découle de sa vision de l’être humain», explique-t-il, estimant que l’homme conserve une dignité qui ne peut être réduite au crime qu’il a commis.

 

Pour M. Keyrouz, l’abolition devait enfin participer à la modernisation du droit libanais et à son rapprochement avec l’évolution internationale.

 

Mais quatorze années vont encore s’écouler avant que cette démarche ne trouve son aboutissement. «Nous avons eu 14 ans de retard et nous sommes en retard dans toutes nos affaires», constate Élie Keyrouz. Il rappelle que la proposition de loi était restée pendant des années entre les mains de la commission parlementaire de l’Administration et de la Justice, en attendant d’être inscrite à l’ordre du jour de la séance plénière de l’Assemblée.

 

M. Keyrouz cite dans ce cadre l’exemple de la France, où la peine de mort a été maintenue pendant deux siècles avant son abolition en 1981 sous François Mitterrand, à l’initiative du ministre de la Justice de l’époque Robert Badinter. «Pourquoi ce retard?» avait demandé Badinter aux députés français.

 

Pour M. Keyrouz, la question résonne aujourd’hui avec l’expérience libanaise. En 2026, le processus finit par aboutir.

 

Un faisceau d’influences

 

M. Najjar estime que l’abolition de la peine capitale représente «presque un miracle». Il souligne dans ce contexte que l’amnistie adoptée au Liban ne suffisait pas à elle seule. «Il fallait qu’elle soit accompagnée de l’abolition de la peine de mort, car lorsqu’une peine de mort est prononcée, on ne peut pas simplement l’amnistier de manière générale.»

 

Il voit dans l’aboutissement de la réforme le résultat d’un «faisceau d’influences»: le gouvernement, le ministre de la Justice, les associations et les différents acteurs ayant travaillé au fil des années sur le dossier.

 

Le rôle de la commission parlementaire de l’Administration et de la Justice constitue pour lui l’un des moments les plus marquants de cette dernière étape. Le bâtonnier de l’Ordre des avocats de Beyrouth l’avait chargé de représenter l’ordre au Parlement. M. Najjar assiste à la réunion de la commission et découvre, indique-t-il, une unanimité qui lui paraît alors presque inimaginable.

 

«J’ai constaté avec surprise que le miracle était en train de s’accomplir: les quelque 40 députés et personnalités présents étaient unanimement en faveur de l’abolition, rapporte M. Najjar. Je ne vous dis pas ma joie et mon bonheur…»

 

Le 1er juin, alors qu’il se trouvait à Madrid pour une réunion de la Commission internationale contre la peine de mort, il annonce à ses collègues que l’abolition de la peine capitale au Liban est imminente. Elle finit par être promulguée au Journal officiel.

 

M. Najjar se félicite également d’avoir demandé que l’article premier de la loi reprenne la formulation choisie par Robert Badinter en France en 1981: «La peine de mort est abolie.» Pour lui, une étape supplémentaire reste à franchir: inscrire cette abolition dans la Constitution.

 

La rencontre avec le pape François

 

La victoire législative ne clôture donc pas totalement son combat. M. Najjar s’interroge également sur la peine qui vient remplacer la peine capitale et critique l’introduction de la perpétuité incompressible.

 

Cette question renvoie à un autre moment important de son parcours international: sa rencontre avec le pape François au Vatican, en décembre 2019, en présence d’une délégation regroupant notamment des chefs de gouvernement, des présidents de la République et d’anciens ministres de la Justice.

 

M. Najjar retient deux éléments de cette rencontre, qui a duré 50 minutes: d’abord, le soutien de l’Église catholique à l’abolition de la peine capitale et la décision du pape de donner ses instructions pour que l’abolition de la peine de mort soit inscrite dans le catéchisme; ensuite, une réflexion sur la perpétuité incompressible. Pour le pape François, souligne Ibrahim Najjar, lorsqu’une personne est condamnée à une peine perpétuelle dont elle ne peut jamais sortir, la possibilité de sa rédemption disparaît. La peine peut alors devenir, d’une certaine manière, une forme de mort civile.

 

C’est sur cette base que M. Najjar réclame aujourd’hui la suppression de la perpétuité incompressible dans la législation libanaise. Il estime, sur ce plan, que l’abolition de la peine de mort ne signifie pas l’absence de sanction. Elle pose une autre conception de la justice: punir le crime sans supprimer définitivement la vie et sans fermer toute possibilité de réhabilitation.

 

M. Keyrouz partage cette vision d’une abolition comme étape de civilisation. Il estime désormais que le Liban doit montrer à d’autres pays arabes qu’un État peut abolir la peine capitale sans renoncer à la justice.

 

M. Najjar, quant à lui, considère que son combat commencé en 2008 a finalement trouvé son aboutissement, sans que cela efface les années de critiques et de résistances.

 

«Je n’ai jamais reculé ni hésité, affirme M. Najjar. Pour moi, l’abolition de la peine capitale est une consécration civilisationnelle et il faut maintenant que les pays arabes nous imitent.» Il évoque ainsi une récente sollicitation à se rendre en Malaisie et à y rencontrer le Premier ministre afin de présenter l’expérience libanaise.

 

Mais l’ancien ministre Najjar tient aussi à rappeler que ceux qui ont porté cette cause au fil des années ne sont pas seulement ceux qui se trouvent aujourd’hui sur la ligne d’arrivée. «Le bien est fait et j’en suis très fier et heureux», dit-il. Et d’affirmer: «Un jour l’histoire saura ceux qu’il faut retenir.»

 

Son regard se porte enfin sur les critiques qu’il a essuyées durant des années. Il affirme notamment avoir été critiqué par des proches de Raymond Eddé, dont la position sur la peine capitale était différente.

 

Mais, relève-t-il, les mentalités ont profondément évolué. «Depuis 75 ans, les choses ont beaucoup changé, précise-t-il. Nous avons compris que la peine de mort peut être utilisée comme un moyen de gouverner et d’occulter les défauts des gouvernants.» Il résume dans ce cadre, en quelques mots, ce qui reste au cœur de son engagement depuis cette journée de 2008 lorsqu’il avait refusé de signer les 17 exécutions: «Il ne faut pas confondre gouverner et tuer. Il faut avoir le courage de bien gouverner et celui de ne pas tuer.»

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