


Le secrétaire à la Sécurité et à la Protection du citoyen Omar García Harfouch (d'origine libanaise), accompagné de Claudia Sheinbaum, présidente du Mexique, lors d'une conférence de presse suite à la mort de Nemesio Oseguera Cervantes, alias « El Mencho », chef du cartel de Jalisco. (Gerardo Vieyra/NurPhoto via AFP)
Dimanche 22 février 2026 : Nemesio Oseguera Cervantes, alias « El Mencho », chef du Cartel Jalisco Nueva Generación (CJNG), a été abattu par l’armée mexicaine. La riposte du cartel a été presque immédiate : barrages routiers, incendies de véhicules et actes de violence dans l’État de Jalisco ainsi que dans plusieurs autres régions du pays.
Selon une cartographie réalisée par la plateforme Dataint, des événements violents ont été recensés dans au moins 22 États, avec un impact particulièrement marqué à Jalisco, Puebla, Michoacán, Tamaulipas et Baja California. La réaction consécutive à l’opération a mis en lumière l’ampleur réelle du cartel dans de nombreuses régions : son contrôle territorial, son implantation dans les économies légales comme illégales et, surtout, la solidité de sa structure organisationnelle ainsi que sa capacité de mobilisation immédiate.
Ce tournant peut être comparé à l’arrestation de Joaquín « El Chapo » Guzmán, survenue le même jour douze ans plus tôt.
« Il s’agit sans aucun doute du coup le plus important porté au crime organisé sous l’administration de la présidente Claudia Sheinbaum », affirme Edgar Guerra, spécialiste du crime organisé, de la violence et de la sécurité, dans un entretien accordé à Levant Time.
L’hydre aux cent têtes
L’opération ayant conduit à la mort d’« El Mencho » constitue une arme à double tranchant. Comme le souligne Emiliano Alba, analyste en sécurité et criminalité organisée, à court terme le gouvernement de Claudia Sheinbaum peut capitaliser politiquement sur cet événement comme une victoire dans la lutte contre le narcotrafic, envoyant ainsi un message à l’opinion publique nationale et aux États-Unis : « Quelque chose a été fait».
Cependant, les effets structurels sont d’une autre nature. « Concrètement, nous allons assister à une nouvelle réorganisation au sein du cartel. De violents conflits internes pour la succession sont à prévoir », explique Alba.
Nemesio Oseguera occupait une place centrale au sein du CJNG et n’avait pas de successeur clairement désigné. Pour Alba, la chute du chef représente une vulnérabilité conjoncturelle, mais non un effondrement structurel. « C’est une faiblesse opérationnelle temporaire, mais l’organisation demeure », insiste-t-il, rappelant que le CJNG ne repose pas uniquement sur une figure centrale, mais sur un appareil consolidé, doté de réseaux territoriaux, financiers et politiques assurant sa continuité.
L’analyste souligne que l’expérience historique montre que la stratégie de « décapitation » des organisations criminelles produit souvent des effets contre-productifs : « Couper la tête de l’hydre en fait surgir d’autres. » Fragmentation, luttes territoriales et violence liée à la succession sont des dynamiques bien connues au Mexique.
Ce constat est d’autant plus pertinent que, selon Alba, la stratégie du secrétaire à la Sécurité et à la Protection citoyenne, Omar García Harfuch, s’était progressivement éloignée de l’élimination ciblée des dirigeants pour privilégier le démantèlement des structures. « Il ne s’agissait plus de décapiter les cartels, mais d’attaquer leurs réseaux politiques, financiers et territoriaux », précise-t-il, en référence à des opérations comme Enjambre, visant les alliances politiques et les réseaux de protection institutionnelle.
Deux scénarios se dessinent : soit le CJNG poursuit ses activités sans son chef, soit il sombre dans une guerre interne pour le contrôle du pouvoir. Dans ce dernier cas, l’impact sur la sécurité publique serait direct. « Nous assisterions à une hausse des homicides », avertit le spécialiste David Saucedo auprès de l’AFP.
Les États-Unis : le voisin encombrant
Pour Edgar Guerra, le contexte international est déterminant. « On ne peut comprendre la politique de sécurité du gouvernement de Claudia Sheinbaum sans considérer la pression exercée par les États-Unis. L’administration de Donald Trump a exercé une forte pression sur le Mexique : saisies de fentanyl, contrôle migratoire accru, exigences opérationnelles renforcées. Tout cela fait partie du même ensemble de demandes. »
Le gouvernement mexicain a d’ailleurs confirmé que l’opération avait bénéficié d’un appui américain en matière de renseignement.
« Ce n’est pas seulement un problème mexicain ou jaliscien. C’est un problème mondial », souligne Guerra.
Il ajoute : « Les États-Unis figurent parmi les principaux consommateurs de drogues illicites et l’un des principaux producteurs d’armes. Cela alimente les incitations économiques et matérielles du narcotrafic. Il s’agit donc d’un problème partagé, mais avec une responsabilité structurelle évidente du côté américain. »
Une guerre sans fin
La « guerre contre la drogue » n’est pas nouvelle au Mexique. Du mandat de Felipe Calderón à ceux qui ont suivi, la confrontation directe avec les cartels s’est imposée comme une constante depuis près de vingt ans. Pourtant, loin de réduire durablement la violence, le pays a traversé des cycles répétés de fragmentation criminelle, de recomposition territoriale et d’expansion des économies illicites.
Selon l’Institut national de statistique et de géographie (INEGI), 33 241 homicides ont été enregistrés en 2024, dont 71,8 % par arme à feu. Sous Felipe Calderón (2006–2012), 122 462 assassinats ont été comptabilisés ; sous Enrique Peña Nieto (2012–2018), 157 158 ; et sous Andrés Manuel López Obrador (2018–2024), 202 336.
Face à cette réalité, Alba estime qu’une approche exclusivement fondée sur l’affrontement est insuffisante. « Les stratégies contre le crime organisé doivent être globales. Il ne s’agit pas seulement de combattre les organisations, mais de restaurer l’autorité de l’État dans ces territoires et de garantir la sécurité des populations. Cela dépasse largement l’usage de la force. »
Guerra partage ce diagnostic : le problème est profondément institutionnel. « Des responsables politiques et des fonctionnaires locaux et régionaux protègent ces groupes et ont permis leur consolidation. Démanteler ces réseaux de protection sera essentiel. » À cela s’ajoute un facteur clé : l’impunité. « Le crime organisé prospère au Mexique parce que l’impunité est structurelle. Sans elle, ces organisations ne pourraient se maintenir. »
Dans ce contexte, la mort d’« El Mencho » ne constitue pas une rupture décisive, mais une nouvelle étape d’un conflit prolongé. Plus qu’une fin, elle marque le début d’une recomposition interne souvent synonyme de violence accrue.
Comme le résume Alba : « Nous pourrions assister à un moment de calme, comme une accalmie dans l’œil du cyclone, mais seulement à court terme. Ensuite viendra la réorganisation. »
Ainsi, ce qui apparaît aujourd’hui comme une victoire politique pourrait annoncer une nouvelle phase de reconfiguration violente. La question n’est plus de savoir s’il y aura des conséquences, mais lesquelles, où et avec quelle intensité. Pour des millions de Mexicains, le doute demeure : est-ce la paix avant la tempête ?