

La sécurité maritime dans la mer Rouge et le détroit de Bab-el-Mandeb, et par extension dans la Corne de l’Afrique, constitue un intérêt commun aux puissances régionales, notamment l’Égypte, l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis, la Turquie, et Israël.
Mais ces puissances ne s’accordent ni sur les acteurs locaux chargés de sécuriser les routes maritimes, ni sur les moyens de répondre aux attaques, ni sur le rôle que chacune devrait jouer. Une opération militaire jugée nécessaire par certains peut ainsi être perçue par d’autres comme une escalade. La liberté de navigation est donc un objectif partagé, mais ses modalités restent contestées.
Ces États, rapprochés par leurs intérêts économiques, sans effacer leurs rivalités politiques, peuvent coopérer face à une menace ponctuelle tout en soutenant des partenaires rivaux sur les rives de la mer Rouge, dans la Corne de l’Afrique et au Yémen.
Riyad et Abou Dhabi: une différenciation plutôt qu’une rupture
La relation saoudo-émiratie constitue l’un des principaux facteurs d’évolution de l’équilibre régional. Les deux pays partagent de nombreux intérêts sécuritaires et économiques communs, mais leur conception de l’influence diverge.
Riyad recherche une stabilité fondée sur des autorités centrales gouvernementales reconnues, tandis qu’Abou Dhabi accorde davantage de place à des partenariats souples et structurés, étatiques ou non étatiques, ayant des infrastructures et des potentiels spécifiques.
Toutefois, cette divergence n’est pas une règle absolue. Les politiques saoudienne et émiratie varient selon les circonstances et comportent des ajustements pragmatiques, sans que l’un d’eux ne privilégie les mêmes instruments sur tous les théâtres.

Cette capture d’écran, extraite d’images de vidéosurveillance, montre une attaque des Houthis contre l’aéroport international d’Abha, en Arabie saoudite, le 7 octobre 2026. Le royaume a été la cible d’attaques répétées des Houthis, déplaçant ainsi le centre de gravité de la guerre au Moyen-Orient, déclenchée en février par les frappes américano-israéliennes contre l’Iran. (AFP)
Leur concurrence devient néanmoins sensible lorsque leurs partenaires locaux poursuivent des objectifs contradictoires. Au Soudan, à titre d’exemple, les divergences concernent les rôles respectifs des Forces Armées Soudanaises (FAS) et des Forces de Soutien Rapide (FSR) dans l’avenir politique du pays.
En Somalie, elles portent sur l’articulation entre la souveraineté du gouvernement fédéral de Mogadiscio, soutenu par l’Arabie Saoudite, et les relations directes des Emirats avec les autorités séparatistes du Somaliland.
Au Yémen, les divergences entre Riyad et Abou Dhabi portent sur l’organisation du pouvoir au sein du camp anti-houthi et la question du sud, pendant la guerre de 2015 – 2022. Cette question du sud constitue un conflit politique distinct de la lutte contre les Houthis. Elle trouve ses racines dans l’unification du Yémen du Nord et du Yémen du Sud par la force en 1990, dont l’issue a nourri un sentiment durable de marginalisation parmi les populations sudistes, qui revendiquent une meilleure représentation politique, un partage plus équitable des ressources et, pour certains mouvements, le rétablissement d’un État sudiste indépendant.
Créé en 2017, en pleine guerre, et soutenu par les Émirats Arabes Unis, le Conseil de transition du Sud (CTS) a incarné une composante majeure du projet indépendantiste, sans représenter l’ensemble des aspirations sudistes.
Malgré leur opposition commune aux Houthis, le CTS et le gouvernement internationalement reconnu et soutenu par l’Arabie Saoudite restaient divisés sur l’avenir du pays.
La dissolution du CTS a été officialisée début 2026, à la suite de l’usage de la force militaire par le gouvernement légal et la force aérienne de Riyad, mais le CTS continue d’exister de facto et les aspirations autonomistes ne sont pas effacées, de même que les divergences saoudo-émiraties: Riyad privilégie le maintien d’un Yémen unifié, tandis qu’Abou Dhabi appuie des forces sudistes influentes dans des territoires côtiers stratégiques du sud-est du pays.

L’avenir du Sud demeure donc un enjeu structurel: un règlement avec les Houthis ne saurait garantir une paix durable sans une solution politique inclusive concernant le statut et le rôle des territoires méridionaux.
Ces différends ne rendent pas impossible la coopération entre l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis face aux Houthis et dans la région, mais en modifient les conditions: leur entente repose moins sur une vision régionale uniforme que sur une gestion permanente des désaccords.
Au Soudan: l’internationalisation et les acteurs locaux
La guerre soudanaise concentre plusieurs rivalités régionales, mais ne saurait être expliquée uniquement sous cet angle. En effet, les belligérants locaux disposent de leurs propres structures de pouvoir, ressources économiques et stratégies militaires. Les soutiens extérieurs prolongent ou transforment leurs capacités sans supprimer leur autonomie.

Le risque principal est l’enracinement d’une économie de guerre alimentée par l’exploitation et la contrebande de l’or soudanais, ainsi que par des circuits transfrontaliers d’approvisionnement en armes, munitions et carburant.
Le contrôle des mines d’or, des routes commerciales et des points de passage frontaliers procure aux Forces Armées Soudanaises (SAF) et aux Forces de Soutien Rapide (FSR) les revenus et les moyens logistiques nécessaires pour poursuivre les combats, malgré leur coût humain.

Les initiatives diplomatiques restent limitées si les puissances régionales qui appellent publiquement à la paix continuent, directement ou indirectement, à financer, armer ou ravitailler les belligérants.
De même, l’attachement affiché à l’unité du Soudan ne signifie pas un accord sur son avenir politique: préserver les frontières ne règle ni le partage du pouvoir entre les SAF, les groupes armés (1) et les représentants civils, ni la question de l’intégration ou du démantèlement des FSR, ni celle du contrôle civil sur les forces de sécurité.
Un règlement durable exige donc bien plus qu’un compromis entre les soutiens régionaux des deux camps: il doit mettre fin aux circuits économiques qui entretiennent la guerre, répondre aux causes politiques du conflit et donner à la société soudanaise une place réelle dans la détermination de son avenir.
Le Somaliland : la convergence de plusieurs contentieux
Le Somaliland séparatiste cristallise des enjeux distincts: le premier est sa revendication d’une reconnaissance en contradiction avec l’intégrité territoriale de la Somalie, le deuxième est la recherche par Addis-Abeba d’un accès à la mer, et le troisième se situe au niveau des intérêts des investisseurs portuaires. La superposition de ces enjeux accroît le caractère sensible de toute initiative diplomatique.

Le port de Berbera, développé par l’entreprise émiratie DP World, offre au Somaliland des revenus et à l’Éthiopie une alternative portuaire à Djibouti. Pour les Émirats, Berbera est un point d’appui logistique et un levier d’influence régionale.
Les tensions s’accentuent lorsque les accords avec l’Ethiopie reconnaissent de facto le Somaliland comme Etat indépendant ou prévoient un accès militaire au port de Berbera.
Mogadiscio y voit une atteinte à sa souveraineté. L’Égypte s’inquiète surtout des ambitions éthiopiennes d’accès à la mer par Berbera, tandis que la Turquie soutient l’intégrité territoriale somalienne et garde en même temps d’excellentes relations avec l’Ethiopie.

Il faut néanmoins, en cherchant à diminuer les tensions, distinguer concession portuaire, coopération sécuritaire et implantation militaire, car les arrangements commerciaux, les engagements de sécurité et les questions de reconnaissance ne produisent pas les mêmes effets juridiques et politiques.
Des partenariats croisés qui empêchent la bipolarisation
La région ne se divise pas nettement en deux blocs. En effet, comme cela a été mentionné ci-dessus, la Turquie entretient d’excellentes relations aussi bien avec Mogadiscio qu’avec Addis-Abeba.
Les Émirats entretiennent des liens économiques majeurs avec l’Égypte tout en développant leur partenariat éthiopien. Riyad peut concurrencer Abou Dhabi sur certains dossiers et rechercher avec lui une coordination sur d’autres.
Ces relations croisées constituent des freins à l’escalade. Elles augmentent le coût d’une confrontation ouverte et préservent des possibilités de médiation. Elles peuvent aussi créer des malentendus lorsque les acteurs interprètent un partenariat économique comme une garantie d’alignement stratégique.
Les États-Unis, l’Europe, le Japon et la Chine interviennent dans cette trame sans en contrôler tous les ressorts. Washington cherche à coordonner entre ses partenaires et à limiter les crises.
Les dispositifs européens et asiatiques répondent eux aussi à leurs intérêts propres. Le danger immédiat n’est donc pas nécessairement la formation de blocs rigides. Il réside dans l’enchaînement d’initiatives locales, de perceptions de menaces et de réactions militaires.
Un incident frontalier, une attaque maritime ou un accord mal interprété peut, par exemple, joindre des crises jusque-là distinctes. La gestion des perceptions devient dès lors aussi importante que celle des capacités.
(à suivre)
(1) Le paysage soudanais est extrêmement compliqué et la guerre n’oppose pas simplement SAF et FSR, mais elle implique également des milices alliées aux deux camps et d’autres neutres. Les milices alliées aux SAF sont : la Force conjointe du Darfour regroupant trois milices alliées, le Mouvement de Libération du Soudan, la brigade islamiste Al-Baraa Bin Malik et le Mouvement Populaire de Libération du Soudan-Nord. À l'inverse, les milices alliées aux FSR sont le Third Front (Tamazuj) et diverses milices arabes (ex-Janjawid du Darfour). Enfin, de puissantes factions rebelles historiques préservent leur autonomie territoriale et restent neutres, notamment le Mouvement Populaire de Libération du Soudan-Nord, branche Abdelaziz El-Hélou dans les monts Nouba, et le Mouvement de Libération du Soudan-Abdul Wahid, solidement retranché dans le Jebel Marra.























