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Mille plateaux

Leonard Cohen, le poète qui voulait embrasser les fêlures (I)

Dix ans après sa mort, l’oeuvre du chanteur canadien reste d’une actualité frappante

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Photo DIEGO TUSON/AFP
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Publié nov. 7, 2026 - 13:53

Dans un entretien au New Yorker publié le 10 octobre 2016, quelques semaines avant sa mort, Leonard Cohen affirmait solennellement qu'il était «prêt à mourir». «J'espère que ce n'est pas trop inconfortable. C'est quasiment fini pour moi», ajoutait-il.

Sarcastique et désabusé, Cohen l’avait toujours été. Son public était averti. Aussi n’y avait-il vu qu’une boutade supplémentaire d’un homme de 82 ans. Celui-là même qui s’excusait auprès de son public, lors de ses tournées les plus récentes – il avait repris, contraint, le chemin de la scène en 2008 après avoir été complètement ruiné par sa manager alors qu’il se trouvait retranché dans sa retraite spirituelle au monastère bouddhiste de Mount Baldy, au-dessus de Los Angeles – de «ne pas encore être mort».

Ce que le monde ignorait en 2016, c’est que Cohen était ravagé depuis deux ans déjà par une leucémie, un mal qui avait déjà emporté sa mère Masha, et qu’il savait que ses heures étaient comptées. Aussi s'empressait-il de «mettre sa maison en ordre» et de «compléter ses travaux», en profitant des tours d'horloge que la Faucheuse voulait bien lui consentir.

Pour une fois, la farce n’en était pas une.

Devant l'effroi suscité quand même par ses paroles – le ton de l’entretien accordé à David Remnick avait quelque chose d’à la fois apaisé, lumineux, rompu et lugubre, comme une impression générale de rideau final –, il affirmait quelques jours plus tard, lors de la conférence de presse à l'occasion de la parution de ce qui serait son album-chant du cygne, You Want It Darker, sourire cohénien aux lèvres, le visage décharné mais serein, le ton facétieux: «J'ai dit que j'étais prêt à mourir. J'ai exagéré. J'ai toujours versé dans l'auto-dramatisation. J'ai l'intention de vivre pour l'éternité.»

Cohen souriait, moqueur jusqu’au bout. Mais il était clair que le sort était jeté. Son corps le portait à peine et il était contraint de s’appuyer sur une canne. Seule son élégance restait intacte. Et, naturellement, sa voix chaudement abyssale. Et, malgré son corps qui craquait, son esprit s’efforçait quand même de faire entrer la lumière!

C'était le 13 octobre 2016.

Moins d’un mois plus tard, le 7 novembre 2016, il rendait l'âme à son domicile de Los Angeles.

Des suites d’une chute.

Une chute!

Le comble pour un homme dont toute l’œuvre était articulée sur l’acceptation de ce qu’il appelait «l’invincible défaite»…

Cependant, pari tenu.

Leonard Cohen n’a pas menti.

Dix ans plus tard, il vit effectivement toujours. 

Au gré, notamment, des reprises à n’en plus finir de ses chansons, notamment Hallelujah, devenue culte après avoir été rejetée par sa maison de disques, Columbia, avec l’ensemble de l’album Various Positions, au moment de sa sortie en 1984. Cohen vit. Sur les plateformes de streaming, ou encore à travers la longue liste de documentaires, les livres, les expositions et les hommages musicaux qui lui sont incessamment consacrés partout dans le monde, dans toutes les langues. Ou encore sur les murs des gratte-ciel de Montréal, sa ville natale...

Et, du coup, cette «éternité» ne paraît plus vraiment hors de portée.

Cohen est rentré «chez lui», sans «son fardeau et son costume», à «la maison» du Père… mais il est encore là.

Partout.

Prophète, mais pas faux

«Prophète du gloom», disait-on de lui depuis ses débuts en 1967, parce que «sa musique est à se trancher les veines». Affirmation parfaitement stupide, mais qui a toutefois gagné en intensité à travers les décennies. «Leonard Cohen? Dieu merci, mais non! Trop déprimant.» Or refuser d’écouter Cohen, c’est, quelque part, refuser l’idée que la musique, et l’art généralement, puissent refléter les émotions humaines, avec leur lot de spleen, de désillusions et de défaites. C’est refuser de confronter ses propres émotions par le biais de l’art. Pourquoi la sodade fait-elle tellement peur au XXIe siècle, dans ce monde liquide kidnappé par l’instantanéité et le virtuel? Pourquoi l’art devrait-il être confiné à n’être qu’un exutoire pour la fête et la joie, et pas une méditation philosophique sur l’existence? Et qui a décidé que l’obscurité ne pouvait pas générer la plus grande source de lumière…? Qui plus est chez Cohen, où les ténèbres sont sans cesse confrontées à la lumière de la compassion et de l’amour…?

Qu’importe. Les goûts et les couleurs...

Son ouvrage de 1966, l’avant-gardiste Beautiful Losers, avait bien été qualifié de «porn trash» par la critique… même si certains chroniqueurs, plus lucides, l’avaient comparé à James Joyce.

Alors prophète, Leonard Cohen?

À bien des égards, oui. Même s’il est plus à classer du côté des angoissés que des mégalomanes.

Preuve en est, le monde que le poète et chanteur canadien a laissé derrière lui ne ressemble que trop à celui qu'il avait entrevu, avec cette lucidité languissante, lancinante, presque léthifère, hantée par les fantômes du passé, quelque trente-quatre ans auparavant.

D’ailleurs, au lendemain de sa disparition, en novembre 2016, Donald Trump remportait l'élection présidentielle américaine, accomplissant une prédiction dont le vieux poète mourant avait amusé son entourage quelques jours plus tôt. L'anecdote prête à sourire. Elle avait amusé ses proches, qui avaient attribué cette conviction aux effets du cannabis médical qu'il consommait pour soulager ses douleurs. Non seulement Leonard avait eu raison. En plus, c’est comme s’il avait choisi le bon moment pour tirer son ultime révérence. Ironie suprême: l’élection de Trump poussera la famille à retarder l’annonce du décès. Même dans la tombe, Cohen embrassait discrètement l’humilité de l’ultime défaite. Et, si l’occasion de témoigner de la scène et de toute l’absurdité de ce qui suivrait au cours de la décennie suivante lui avait été offerte, il aurait sans doute souri, amusé par l’ampleur de l’effroyable mascarade.

Et, peut-être même, chanté le blues.

Au moment de célébrer le dixième anniversaire de son décès, en novembre 2026, le trumpisme vient de subir une défaite cuisante aux midterms.

Faut-il y voir un pied-de-nez posthume de Leonard Cohen à l’homme qui cherchait, malgré les réticences de la famille du chanteur, à s’approprier son Hallelujah coûte que coûte pour ses meetings populaires ?

Sans doute pas.

Si les États-Unis, portés par l’euphorie de la détrumpisation, redécouvrent à présent le sens de «Democracy is coming to the USA», écrite par le chanteur au début des années 1990 et mise en exergue lors de l’investiture de Bill Clinton (1993), puis évoquée par certains chroniqueurs à l’occasion de l’élection de Barack Obama (2008), Cohen, plus terre-à-terre, sait pertinemment que le monde est fait de flux et de reflux et que l’Histoire, loin d’obéir à un sens quelconque, ne fait que reproduire les errances de l’homme lui-même. C’est juste que l’Amérique, «berceau du meilleur comme du pire», a «les moyens du changement» et, disait-il, la «soif spirituelle» nécessaire à ce dernier.

Lui, perdu devant son petit écran, porterait humblement quand même «son petit bouquet de fleurs sauvages» en espérant le meilleur… mais en attendant inéluctablement le retour du pire.

Sans pour autant s’y soumettre comme à une fatalité.

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