
Camps de réfugiés: de la gestion des divergences à la construction d’espaces communs


L’importance du plan de gouvernance des camps palestiniens au Liban ne réside pas uniquement dans les mesures administratives ou sécuritaires qu’il pourrait proposer pour organiser les relations entre l’État et les camps, mais aussi dans l’occasion politique et sociale qu’il offre de redéfinir les relations libano-palestiniennes et de les faire passer d’une logique de conflit, de séparation et de confrontation à une dynamique de dialogue, de rapprochement, d’interaction et de construction d’intérêts communs.
L’approche participative, qui devrait constituer le fondement de ce processus, ne consiste pas tant à recueillir des avis, à enregistrer des positions ou à élargir le cercle des participants aux réunions qu’à adopter une philosophie politique et sociale fondée sur la création d’espaces communs et la recherche de points de convergence entre des parties qui conservent leurs identités, leurs convictions et leurs divergences politiques et idéologiques, mais qui peuvent coopérer sans que l’une exige de l’autre qu’elle renonce à ses particularités ou à ses convictions.
Le principe central de cette approche consiste à porter le dialogue à un niveau qui dépasse les affrontements politiques et partisans immédiats, en faisant du droit international, des conventions relatives aux droits de l’homme, aux droits de l’enfant et aux droits des femmes, des libertés fondamentales, ainsi que de la Constitution libanaise, des lois en vigueur et des instruments internationaux pertinents, un socle commun permettant d’encadrer les divergences, de définir les responsabilités et de rechercher les meilleurs moyens de mettre en œuvre les droits et obligations reconnus.
Il ne s’agit pas de demander aux Libanais et aux Palestiniens de partager une même lecture politique de l’histoire ou les mêmes orientations idéologiques, mais de leur permettre de coopérer sur les questions qui régissent leur vie commune, en s’appuyant sur des références juridiques et humanitaires qui transcendent les appartenances partisanes et les affiliations aux différentes factions. C’est en cela que l’approche participative constitue une philosophie visant à développer la capacité de parvenir à des consensus, et non un moyen d’imposer l’accord ou d’effacer les divergences.
Le lancement du plan national de gouvernance des camps palestiniens, le 30 octobre, a replacé la question des relations libano-palestiniennes au cœur du débat politique et médiatique. Les positions exprimées publiquement au cours de la première semaine ont montré que les discussions ne se limitaient pas à la question des armes ou à l’étendue de l’autorité sécuritaire de l’État, mais portaient également sur les droits civils et sociaux, les conditions de vie dans les camps, les responsabilités des institutions libanaises, palestiniennes et internationales, ainsi que sur la nature de la participation à l’élaboration des solutions.
Du côté libanais, l’accent a été mis sur la responsabilité de l’État d’étendre son autorité et de faire appliquer la loi sur l’ensemble de son territoire, ainsi que sur le fait que l’organisation de la sécurité ne saurait être dissociée de l’amélioration des conditions de vie et de la situation sociale des réfugiés, ni du règlement des problèmes accumulés dans les camps et leurs environs. L’importance d’une coordination entre les institutions officielles et les organismes palestiniens et internationaux a également été soulignée, de même que la nécessité de ne pas réduire le plan à des mesures sécuritaires déconnectées des dimensions sociales et humanitaires.
En contrepartie, les positions palestiniennes exprimées publiquement ont fait apparaître une disposition à reconnaître les responsabilités et la souveraineté de l’État libanais, tout en soulignant que le règlement de la question sécuritaire ne devait pas servir de prétexte pour reporter la reconnaissance des droits civils et humains, ni pour ignorer les particularités de la société palestinienne et son droit de participer aux décisions qui concernent sa vie et son avenir. La nécessité d’un dialogue réciproque a également été mise en avant, ainsi que celle de fonder les relations sur une définition claire des droits, des devoirs et des responsabilités, plutôt que sur l’imposition de mesures unilatérales.
Dans les débats médiatiques et les milieux de défense des droits, plusieurs préoccupations ont été soulevées concernant la question des armes, les garanties relatives aux droits, la représentation palestinienne et les limites du rôle des institutions libanaises et internationales. Des revendications ont également porté sur le droit au travail, à la propriété et à la transmission des biens par héritage, ainsi que sur la protection sociale. Elles ont aussi souligné la nécessité de prendre en considération les conditions de vie, de santé et d’environnement à l’intérieur des camps, sans se contenter de formuler des mesures réglementaires sans incidence concrète sur la vie des habitants.
L’importance de ces positions ne réside pas dans le fait qu’elles traduiraient un consensus déjà établi, mais dans la mise en évidence de points de convergence sur lesquels il est possible de s’appuyer, de questions qui doivent être posées et de préoccupations auxquelles il convient de répondre. Il importe donc de dépasser la question de savoir qui détient la position juste pour se demander comment transformer les points communs en règles pratiques de coopération et comment gérer les divergences sans détruire l’espace qui rapproche les deux parties.
Il est impossible de comprendre la complexité des relations libano-palestiniennes sans revenir à l’accord du Caire de 1969, aux circonstances politiques, sécuritaires, arabes et régionales qui l’ont entouré, ainsi qu’à la situation particulière des armes et à l’encadrement de la présence palestinienne armée au Liban. La guerre du Liban, avec l’effondrement des institutions de l’État et l’imbrication des conflits locaux et régionaux qui l’ont accompagnée, a ensuite fait de ce dossier une composante d’une crise nationale plus large.
Toutefois, évoquer cette période aujourd’hui ne devrait pas avoir pour objectif de reproduire ses divisions ou d’en faire une nouvelle source de confrontation. Les circonstances et les cadres de référence ont changé. Il s’agit désormais de construire une relation régie par les institutions de l’État et par le droit, tout en préservant les droits humains et nationaux des réfugiés palestiniens.
La Constitution libanaise, l’accord de Taëf et la vision libanaise unifiée sur les questions relatives aux réfugiés palestiniens de 2017, ainsi que les instruments internationaux pertinents, constituent une base à partir de laquelle cette relation peut être examinée. Cela ne signifie pas qu’il faille placer tous ces textes sur un même plan juridique, mais reconnaître que chacun possède son statut et sa fonction propres, et qu’un dialogue sérieux suppose de déterminer le cadre de référence approprié à chaque question.
Il ne s’agit pas de choisir entre souveraineté et droits, ni d’opposer les responsabilités sécuritaires aux revendications sociales et humanitaires. L’État libanais est responsable de sa souveraineté et de l’application de ses lois, tandis que le réfugié palestinien est titulaire de droits humains et civils qui ne sauraient être réduits à son statut politique ou sécuritaire. De même, le droit au retour et l’identité nationale palestinienne ne sont pas incompatibles avec la nécessité d’organiser, conformément à la loi, la vie quotidienne des réfugiés au Liban.
Dès lors, le traitement de la question des armes et celui des droits civils et sociaux doivent suivre des voies clairement définies et complémentaires, sans que l’un devienne une condition permettant de suspendre l’autre ou un instrument de pression réciproque. L’objectif est de construire la confiance et de définir les responsabilités, et non de produire de nouvelles équations conflictuelles.
Les six mois consacrés aux consultations revêtent une importance particulière, dans la mesure où ils offrent l’occasion de passer d’une discussion sur le plan à un dialogue plus large sur les relations entre les sociétés libanaise et palestinienne. Cette occasion ne devrait pas se limiter à recueillir des observations sur un projet gouvernemental ou à consigner les réserves des parties concernées, mais se transformer en un processus d’interaction permettant de découvrir les intérêts communs et de développer la capacité de coopération.
La participation n’est pas simplement un mécanisme administratif ou technique destiné à améliorer les décisions, pas plus qu’elle ne constitue une invitation à soumettre des positions préétablies à une consultation populaire. Elle relève d’une philosophie fondée sur la reconnaissance des divergences et sur la recherche d’un niveau supérieur de références communes auxquelles chacun puisse se rapporter, indépendamment de ses affiliations partisanes ou de ses convictions politiques et idéologiques.
Cela signifie que le dialogue ne devrait pas chercher à convaincre le Libanais d’abandonner ses préoccupations nationales, ni à demander au Palestinien de renoncer à son identité et à ses droits, mais à déterminer comment protéger ces droits et organiser les responsabilités à travers des règles juridiques communes. Chaque partie peut conserver ses convictions et ses positions tout en coopérant avec l’autre sur les questions relatives à la vie quotidienne, au travail, à l’éducation, à la santé, aux droits, aux libertés, à la sécurité et à la stabilité.
Le recours au droit international, aux conventions relatives aux droits de l’homme, aux droits de l’enfant et à l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, ainsi qu’à la Constitution libanaise, aux lois en vigueur et aux résolutions pertinentes des Nations unies, permet de déplacer le débat du terrain des confrontations partisanes vers celui de la recherche d’une meilleure application des droits et des obligations. Ces références n’effacent pas les divergences politiques, mais leur fixent des règles qui empêchent qu’elles ne se traduisent par une atteinte aux droits des individus et des groupes.
Il convient toutefois de distinguer la nature des différentes références juridiques et leur degré de force obligatoire, ainsi que les déclarations et principes internationaux qui constituent une base de dialogue. Il ne s’agit pas de placer tous les textes sur un même plan juridique, mais d’utiliser chaque référence dans son domaine propre, de s’en remettre au droit lorsque celui-ci constitue le cadre applicable et aux principes humanitaires lorsque la protection de la dignité et des libertés est en jeu.
L’approche participative, ainsi comprise, ne concerne pas uniquement les institutions et les dirigeants. Les relations entre les deux peuples ne sont pas façonnées par les seuls gouvernements, partis et factions, mais également par les communautés locales, les municipalités, les syndicats, les universités, les organisations culturelles et de défense des droits, les associations de femmes et de jeunes, ainsi que par les individus qui subissent quotidiennement les conséquences des politiques et des décisions.
La contribution de ces acteurs ne se limite pas à formuler des observations. Elle s’étend à l’élaboration d’une compréhension commune des problèmes, à la proposition de solutions pratiques et à l’instauration d’une confiance que les seules décisions officielles ne sauraient garantir.
Les parties prenantes à ce processus ne se limitent pas à l’État libanais et aux instances représentatives palestiniennes. Elles comprennent également l’État de Palestine, les Nations unies et l’Union européenne, ainsi que les institutions internationales, les organisations de la société civile et les communautés locales concernées.
Chacun de ces acteurs possède son rôle et ses responsabilités. Le défi consiste cependant à faire interagir ces différentes contributions dans un cadre clair, respectueux de la souveraineté du Liban, des droits palestiniens et des obligations internationales, sans réduire les deux sociétés au rôle de simples destinataires de décisions élaborées loin d’elles.
Il est essentiel que ces six mois deviennent une période de dialogue sérieux, et non un simple délai procédural absorbé par les réunions et les polémiques. Cela suppose de faire preuve de mesure dans les prises de position, d’éviter de raviver les divisions partisanes et idéologiques chaque fois qu’une question controversée est soulevée, et de laisser place à une discussion orientée vers la recherche de convergences et de consensus possibles.
Il faut également que la participation s’inscrive dans un processus continu et que les sociétés libanaise et palestinienne aient la possibilité de prendre part aux discussions sur les questions soulevées, plutôt que de se contenter d’écouter les décisions prises par les instances dirigeantes.
L’objectif est de créer des espaces de dialogue entre les camps et leur environnement libanais, ainsi qu’entre les institutions et les organisations de la société civile, et d’aborder les questions de la vie commune comme une responsabilité partagée, dans le respect des différences de statut juridique et politique propres à chaque partie.
La question qui devrait guider cette étape n’est pas de savoir comment triompher dans nos désaccords ou démontrer la justesse de nos positions partisanes, mais comment parvenir à une meilleure application des lois, des constitutions, des droits et des libertés qui constituent nos références communes.
Comment faire du respect de la loi une garantie aussi bien pour le Libanais que pour le Palestinien ? Comment passer d’une logique de revendication, de plaidoyer et de contestation réciproque à une logique de partenariat, de responsabilité et de coopération?
Passer à une logique de consensus ne signifie ni supprimer les désaccords ni éluder les questions difficiles. Cela ne signifie pas non plus que les relations libano-palestiniennes doivent être exemptes de divergences. Les sociétés vivantes ne partagent pas nécessairement les mêmes visions et les mêmes intérêts, mais elles peuvent élaborer des règles permettant de gérer leurs différences et d’empêcher que celles-ci ne se transforment en conflits permanents paralysant toute possibilité de coopération.
L’avenir des relations entre les deux peuples ne devrait pas rester prisonnier de l’accord du Caire, des conséquences de la guerre du Liban ou des clivages qui ont marqué les périodes précédentes.
De même, le lancement du plan de gouvernance ne devrait pas devenir une nouvelle occasion de reproduire les oppositions entre souveraineté et droits, entre l’État et les camps, ou entre l’identité nationale palestinienne et l’appartenance libanaise.
Il s’agit de construire un espace commun qui préserve les différences sans leur permettre de détruire les possibilités d’interaction, et qui place le droit, les droits fondamentaux et les libertés au-dessus des positions partisanes et idéologiques fluctuantes.
Un espace dans lequel le Libanais puisse défendre la souveraineté de son État et le Palestinien rester attaché à ses droits et à son identité nationale, tout en permettant aux deux parties de coopérer pour parvenir à une vie plus stable, plus digne et plus juste.
Les six prochains mois ne constituent pas simplement une période destinée à finaliser un plan gouvernemental, mais une occasion de mettre à l’épreuve la capacité des sociétés libanaise et palestinienne à construire une nouvelle relation fondée sur un dialogue sérieux, le recours aux références juridiques et humanitaires et le développement d’intérêts communs.
Il ne s’agit pas que l’une des parties renonce à ses convictions pour pouvoir coopérer avec l’autre, mais que toutes deux acquièrent la capacité de coopérer malgré leurs divergences.
C’est là que réside la véritable valeur de l’approche participative : quitter les espaces de conflit, de séparation et d’affrontement pour ceux du dialogue et du rapprochement ; passer de l’attachement à des positions qui entravent la communication à la recherche de convergences permettant le consensus ; et substituer à la gestion des crises héritées du passé la construction d’un avenir commun qui préserve les droits, la dignité et la souveraineté de tous.





















