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Religion

La centralité de la langue syriaque dans la tradition maronite: la place de la liturgie (5/7)

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Par Amine Jules Iskandar
Publié sept. 29, 2026 - 13:19

La civilisation humaine s’est construite grâce à la faculté de transmission. La tradition – du latin tradere, transmettre – se place au cœur du progrès. Elle est, pour reprendre Le Corbusier, «la chaîne ininterrompue de toutes les novations et, par-là, le témoin le plus sûr de la projection vers l’avenir»(1).

 

Dans Sacrosanctum Concilium(2), le concile Vatican II rappelle que «la liturgie exprime la foi de l’Église telle qu’elle a été transmise par les siècles».

 

La liturgie

 

La tradition se transmet dans la liturgie, véritable synthèse de tous les arts. Tous les sens y sont mobilisés: l’espace, la lumière et l’acoustique sont pensés pour servir le rite. Comme l’écrivait le père Pavel Florensky, «dans l’église, l’espace devient théologie»(3). Le parfum de l’encens est symbole de la prière qui monte vers Dieu, «Que ma prière devant toi s’élève comme l’encens» (Ps 140,2). La fraîcheur de la pierre des églises anciennes est en soi la mémoire tactile des siècles. La chaleur des cierges incarne la lumière du Christ, vainqueur des ténèbres. Le chant est prière; «Chanter, c’est prier deux fois», selon la formule attribuée à saint Augustin(4).

 

La tradition liturgique ne relève pas seulement de l’esthétique; elle exprime l’identité dont la langue constitue le centre. Perdre la langue liturgique, c’est affaiblir la conscience d’appartenir à un peuple spirituellement distinct, mais aussi altérer le message dans sa singularité. Certaines traductions des textes liturgiques s’éloignent dangereusement du sens original syriaque. Elles font violence parfois à la profondeur théologique et à la beauté poétique des formules anciennes. Perdre la langue, c’est perdre une manière unique de s’adresser au divin.

 

L’héritage se situe ainsi au cœur de la transmission de la foi et de la liturgie. Il constitue une garantie contre les dérives d’une spiritualité dépourvue de sens et de discernement, facilement instrumentalisable. Simone Weil dénonçait le déracinement comme l’une des maladies majeures de la modernité, produisant des individus disponibles pour toutes les formes de manipulation idéologique(5). La tradition fournit ainsi les bases solides et les lignes directrices permettant d’orienter et d’assurer la solidité de la personne et de la société.

 

L’enracinement

 

Alasdair MacIntyre soutient que la foi, la morale et la rationalité sont toujours enracinées dans une tradition vivante. Les détacher de l’identité, de l’histoire et de la culture, au nom d’un universalisme abstrait, revient à les priver de sens(6). La foi demeure intelligible uniquement dans un contexte concret. Il n’existe pas, selon lui, de spiritualité universelle «pure», hors-sol. L’universel ne s’atteint que par le particulier.

 

La tradition constitue une «lignée conceptuelle» vivante et évolutive, essentielle à la rationalité pratique et à la moralité, et s’opposant au relativisme et au libéralisme radical actuel. La laïcité promue par ce dernier tend à restreindre la foi au domaine individuel, isolé et déconnecté de la société, de l’appartenance et de l’héritage. Cette séparation absolue entre la foi et l’identité – une foi réduite à une opinion personnelle – devient inintelligible et engendre une forme d’émotivisme.

 

«Lorsque la morale est détachée de son incarnation sociale dans des pratiques et des traditions, elle se fragmente et perd toute autorité rationnelle», écrit MacIntyre. Appliquée à la spiritualité, cette approche montre que la foi dépourvue d’identité sombre dans le sentimental et devient insignifiante. Il s’opère alors un glissement de la foi vers l’idéologie.

 

La foi ne s’oppose donc nullement à la raison. La rationalité, comme le discernement, constitue au contraire une condition de la foi. Le sentimental relève de l’idéologie, tandis que la morale, la tradition et l’identité participent à la construction spirituelle qui conduit au véritable universalisme.

 

L’universel

 

Langue, histoire, culture et mémoire collective forment les repères de l’homme, les fondements de son identité et, par conséquent, son accès à l’universel. Dans sa critique du faux universalisme, Charles Taylor affirme qu’il n’existe aucun accès au bien, au vrai ou au spirituel en dehors d’un horizon culturel permettant la lecture du monde et son évaluation. La tentative de produire une spiritualité universelle en effaçant les identités conduit à une perte de sens et à une fausse neutralité(7). Ce qui n’est pas enraciné dans une identité ne peut prétendre à l’universel; il ne produit qu’une abstraction.

 

Taylor souligne le caractère relationnel et incarné de l’identité, qui rend possible le discernement et la connaissance du bien(8). En dehors de ce cadre, nous sommes principalement face à une idéologie de l’application prétendument neutre de normes universelles.

 

Nier les identités au nom de l’universel revient souvent à imposer une identité dominante sous couvert de neutralité. C’est ce qui menace les maronites lorsqu’ils sous-estiment l’importance existentielle de leur langue syriaque. Le véritable universalisme naît de la coexistence d’identités enracinées, et non de leur dilution. La négation de l’héritage culturel et linguistique ne produit qu’un leurre: une abstraction conduisant à la substitution de la foi par l’idéologie.

 

(1) – Le Corbusier, La Charte d’Athènes, Paris, Éditions de Minuit, 1957.

 

(2) – Concile Vatican II. Sacrosanctum Concilium: Constitution sur la sainte liturgie. 4 décembre 1963.

 

(3) – Pavel Florensky, The Pillar and Ground of the Truth, 1914; et Paul Florensky, La colonne et le fondement de la vérité, L’Âge d’Homme, 1994.

 

(4) – Saint Augustin évêque d’Hyponne, Les Confessions, Livre IX, trad. L. Moreau, Ernest Flammarion, 1914.

 

(5) – Simone Weil, L’Enracinement, Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, Paris, Gallimard, 1949, p. 41.

 

(6) – Alasdair MacIntyre, After Virtue: A Study in Moral Theory, Notre Dame, University of Notre Dame Press, 1981, p. 222-225; et Après la vertu: Étude de théorie morale, PUF, 2013.

 

(7) – Charles Taylor, Multiculturalism and the Politics of Recognition, Princeton University Press, 1992; version française: Multiculturalisme: Différence et démocratie, Flammarion, 2009.

 

(8) – Ibid; Taylor écrit: «Mon identité est définie par les engagements et les appartenances qui constituent l’horizon à partir duquel je peux déterminer ce qui est bien, ce qui a de la valeur, ce que je dois faire.»

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