

Le syriaque a été maintenu vivant au Liban grâce aux hymnes maronites. Ils ont porté la langue avec tout l’héritage, la conscience et l’imaginaire qu’elle a inlassablement véhiculés à travers les siècles. Ces hymnes constituent l’expression la plus accomplie et la mieux transmise parmi les différentes manifestations du patrimoine syriaque. Leur origine remonte aux IVe-Ve siècles avec saint Éphrem et saint Jacques de Saroug. Ils ont accompagné la naissance du christianisme oriental, son développement et son enracinement dans cette terre.
Ils sont également porteurs d’une haute antiquité cananéenne-phénicienne, araméenne et mésopotamienne. Par leur diffusion, ces hymnes ont surtout transmis la langue syriaque dans toutes les paroisses et dans les cœurs de la diaspora.
Le trésor
Les hymnes syriaques sont les garants de la survie d’un héritage inestimable qui continue de résonner sous les voûtes de nos églises et dans les processions paroissiales. Eugène Roger, Jean de la Roque, Laurent d’Arvieux, Volney, Gérard de Nerval, Alphonse de Lamartine, Henri Lammens, Ernest Renan, ainsi que de nombreux orientalistes et missionnaires ont évoqué ces hymnes syriaques qui maintiennent vivante cette langue porteuse d’une culture et d’une spiritualité spécifiques.

Saint Jacques de Saroug.
Si l’école s’est désistée de sa mission nationale de transmission de la culture et de l’héritage, et si l’Église a pu faillir dans la diffusion de cette valeur, le chant syriaque demeure l’expression la plus stable de la continuité avec un passé fondateur. Il incarne la spécificité, la personnalité et, par conséquent, le sens même de l’existence. Ces hymnes constituent ainsi un patrimoine vibrant et vivant.
La forêt du chant syriaque forme un univers, un vaste trésor. C’est d’ailleurs ainsi qu’est désigné son répertoire, connu sous le nom de Beit Gazo: le trésor. «Le haut Moyen Âge est à peine l’Occident, c’est la forêt d’un Orient qui connaît les chants syriaques avant de recevoir les chapes byzantines», écrivait André Malraux. Il s’agit d’une profusion de créativité musicale venue du fond des âges, qui anime encore les paroisses du Liban et maintient cette montagne vivante à travers ses épreuves et son calvaire.
Le chant sacré syriaque maronite
En musique comme en architecture, en littérature, en écriture, en peinture et en sculpture, la tradition maronite repose sur le principe d’austérité, condition de transparence et de vérité. L’architecture ne tolère la sculpture que lorsqu’elle possède une valeur scripturaire et un message sotériologique. L’écriture ne supporte pas la virtuosité calligraphique et cherche à demeurer aussi pure que le Verbe qu’elle incarne. La peinture, dans sa dimension iconographique, est destinée à la lecture spirituelle plutôt qu’à la simple délectation esthétique.
Selon ces mêmes principes, le chant syriaque et sa musique transmettent le message chrétien dans le dépouillement et l’humilité. Il s’agit d’une recherche permanente du sens et de l’absolu. L’artiste s’efface devant l’œuvre, et le chanteur prête sa voix à une tradition qui le dépasse. Les prouesses techniques sont volontairement écartées, car leur encombrement est perçu comme une entrave à la transparence et, par conséquent, à l’accueil du divin.

Un manuscrit syriaque de saint Jacques de Saroug désigne le roi Abgar V (Abgar u-Komo) comme «le fils des Araméens» dans son Homélie sur Gouria et Shamouna: «Deux perles précieuses, qui étaient un ornement pour l’épouse de mon seigneur Abgar, fils des Araméens.»
Chaque tradition possède un esprit propre auquel elle doit demeurer fidèle. Les prouesses vocales et la virtuosité technique, valorisées dans certaines cultures, n’ont pas lieu d’être dans la tradition maronite. Le qolo, la voix, la strophe-type ou Tonus princeps, dans l’austérité du chant maronite, est beaucoup plus exigeant à soutenir que dans les formes plus mouvementées. Cherchant à éviter cette difficulté, certains chanteurs se réfugient dans la virtuosité afin de dissimuler d’éventuelles défaillances.
Les altérations
La pureté constitue le fondement du chant maronite en langue syriaque. Elle se perd cependant dans les traductions arabes. Il est, en effet, techniquement difficile de remplacer une langue comme le syriaque ou le dialecte libanais, dotés de cinq voyelles (a, é, i, o, ou), par l’arabe, qui ne connaît que trois mouvements vocaliques (harakat).
Le compositeur est alors contraint de compenser cette limitation par des ornements vocaux, introduisant ainsi un maniérisme fondamentalement étranger à l’esprit du christianisme syriaque, et plus particulièrement dans sa version maronite érémitique. La théologie maronite recherche Dieu dans la vérité absolue, débarrassée de tout superflu. Elle demeure fidèle à ses origines monastiques ascétiques et à son héritage vétérotestamentaire.
Plusieurs facteurs peuvent ainsi altérer le chant syriaque lorsqu’il est traduit. Le rythme, d’abord, impose souvent des compromis importants pour conserver le nombre de syllabes: l’idée est alors sacrifiée afin d’insérer des mots compatibles avec le rythme mélodique. Le choix de l’arabe peut ensuite favoriser l’intrusion d’instruments orientaux, qui s’accompagnent inconsciemment de leurs propres traditions musicales. Enfin, la méconnaissance de la culture maronite, de ses valeurs et de son esprit accentue les déformations.
Pour toutes ces raisons, la compréhension du patrimoine culturel et l’enracinement dans la tradition de l’Église antiochienne syriaque maronite s’avèrent cruciaux. Le syriaque n’est pas seulement une langue liturgique; il constitue l’héritage des ancêtres, et la mémoire vivante d’un passé fondateur de l’identité spirituelle et culturelle maronite.
Le syriaque porte les textes bibliques et patristiques, conserve les mélodies originales et maintient intactes les formules sacrées dans leur force poétique et théologique. Langue de prière héritée des Pères, il recèle un trésor poétique et théologique aux nuances intraduisibles. Reflet d’une spiritualité et d’une vision du monde, il ne peut être remplacé ni dans son contenu ni dans sa forme.