

La langue, en tant que vecteur de culture nationale, peut devenir un instrument de libération, comme chez Johann Fichte et Karol Wojtyla, et même une véritable raison d’être, selon Charles Malek. Elle forge la conscience nationale, assure la cohésion face aux hégémonies militaires ou culturelles et permet de construire l’avenir en s’enracinant dans l’héritage du passé.
Alors que Johann Gottfried von Herder mettait en lumière le rôle de la langue dans la formation de l’identité culturelle, Johann Gottlieb Fichte prolongea cette réflexion en l’associant directement au concept de nation. Ce qu’il désignait par le Volkstum (culture nationale)(1) naquit comme un instrument de résistance face à la suprématie française. C’est sur ce même principe que Karol Wojtyla, futur pape Jean-Paul II, œuvra pour promouvoir l’usage de la langue polonaise dans le théâtre, afin de préserver l’âme de son peuple sous domination soviétique.
Les intellectuels chrétiens du Levant empruntèrent une voie différente. Ils choisirent de s’engager dans la renaissance arabe, la Nahda, délaissant progressivement leur propre langue et, par conséquent, leur mémoire historique. Les contributions remarquables qu’ils apportèrent à la Nahda furent qualifiée par Bat Ye’or du «dernier chant du cygne»(2), car cet engagement se fit au détriment du renouvellement de leur propre héritage.
Le philosophe chrétien orthodoxe Charles Malek va plus loin encore. Il place la langue syriaque au cœur même de la raison d’être des maronites. Selon lui, la langue constitue «le phénomène le plus significatif des civilisations», car elle détermine l’appartenance, fonde l’identité et structure la nation(3).
Il souligne que le patrimoine syriaque est reconnu, recherché, respecté, étudié et enseigné dans les établissements universitaires de Russie, d’Europe et d’Amérique, où de nombreuses thèses lui sont consacrées. Or parmi toutes les composantes syriaques d’Orient, seuls les maronites disposent d’institutions culturelles et universitaires capables d’enseigner, sur leur propre terre, cet héritage prestigieux.
La raison d’être d’un tel héritage
Charles Malek adresse ainsi un avertissement clair aux maronites. Il ne s’agit pas, selon lui, d’étudier ce patrimoine comme le font les Occidentaux, dans une perspective purement historique et théorique avec l’esprit de curiosité réservé aux élites intellectuelles. Cette langue n’est pas destinée à être embaumée dans les musées, telle une relique. Elle doit demeurer vivante sur les pupitres des écoles, les bancs des églises et inspirer les productions littéraires et scéniques. Sa mission est «de les relier d’une manière vivante, culturellement et spirituellement», à la fois aux civilisations de l’Antiquité orientale et à leurs communautés dynamiques en diaspora(4).
Cette langue, «qui est plus digne que les maronites de l’embrasser, de la respecter, de l’honorer, de l’apprécier, de l’étudier et de la vivifier? Elle leur est donnée. Elle est vivante dans leur quintessence. Ils en sont les premiers responsables»(5), affirmait-il.
La survie de la langue syriaque, contrairement à la majorité des idiomes de l’Antiquité orientale, nous conduit ainsi à une interrogation existentielle sur la raison d’être d’un tel héritage.
À côté de cette possibilité de les relier à leurs racines orientales et à leur diaspora vivante, nous dit Charles Malek, leur langue syriaque a le mérite de faire des maronites le peuple le plus proche des Arabes et des juifs. Car ils ont traduit et composé dans la langue des Arabes. Quant à leur idiome syriaque, il appartient comme l’hébreu, au sémitique septentrional, ce qui en fait des langues sœurs aux affinités profondes. La liturgie syriaque des maronites, ainsi que leur théologie, demeurent par ailleurs profondément fidèles aux textes et aux valeurs vétérotestamentaires, et donc à l’héritage judaïque.
«La langue, précise alors Charles Malek, est le phénomène culturel le plus important, car dans son sens le plus profond, elle est la vie. Elle identifie les racines, les origines et le patrimoine.»(6)
Un déséquilibre structurel
Qu’est-ce qui a permis à la langue des maronites de traverser tous ces siècles pour parvenir jusqu’à nous, contre vents et marées? Est-ce le hasard ou le destin, ou encore l’isolement protecteur de leur montagne? Le philosophe chrétien qu’est Charles Malek refuse ces explications purement circonstancielles. Le croyant, disait-il, voit, grâce à sa foi, «la Providence derrière tout, au-dessus de tout et devant tout »(7). Celle-ci agit même lorsque sa volonté demeure mystérieuse. Le chrétien y croit et demeure confiant dans l’attente de sa révélation.
Le philosophe s’interroge alors: pourquoi les maronites sont-ils restés attachés, à travers tant de siècles, à leur héritage syriaque. S’il rejetait par principe la notion de coïncidence, il cherche à comprendre le sens de cette persistance et ce que prévoit en vérité la divine Providence. «Si Dieu existe, lançait-il, et si sa Providence existe, n’est-il pas légitime de se demander ce que signifierait la survie des maronites et de leur ancien héritage syriaque, et quelle en serait la finalité en ces temps bien précis et en cette région en particulier?»(8)
Pour Charles Malek, cette terre du Levant souffre d’un déséquilibre structurel. Il compare la région à un trépied reposant seulement sur deux assises: les Arabes et les Hébreux. Pour rétablir l’équilibre, une troisième composante est nécessaire. Les maronites doivent exister non pas comme une simple communauté intégrée à l’une des deux entités, mais comme une composante distincte, dotée de son identité propre et de son patrimoine historique, culturel, spirituel et linguistique(9).
La tradition maronite s’est affirmée avec Chalcédoine afin de préserver sa langue syriaque durant son processus d’ouverture sur le monde. Pour le grand philosophe grec-orthodoxe Charles Malek, elle doit désormais conserver cette identité linguistique afin de contribuer au rapprochement entre les peuples et à la construction de la paix.
(1) – Johann Gottlieb Fichte, Addresses to the German Nation, (1808), Kissinger Publishing, 2017.
(2) – Bat Ye’or, Les Chrétientés d’Orient entre jihad et dhimmitude (VII°-XX°), Paris, Cerf, 2007, et The Decline of Eastern Christianity under Islam, Cerf, 1996.
(3) – Charles Malik, Two Letters to the Maronites, Kaslik, USEK, 2010.
(4) – Ibid.
(5) – Ibid.
(6) – Ibid.
(7) – Ibid.
(8) – Ibid.
(9) – Ibid.
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