

On pourrait se demander dans quelle mesure le choix du patriarche Élias Howayek en faveur d’un Liban pluraliste constituait un pari historique viable, alors même que les dynamiques dominantes du monde arabe au XXe siècle – décolonisation, montée du nationalisme, essor de l’islam politique et contestation de la modernité occidentale – évoluaient dans une direction souvent opposée. Le Liban est-il une «erreur de l’histoire», comme certains l’ont prétendu, qui ont tout fait pour nous faire douter de nous-mêmes? Le projet pluraliste défendu par le patriarche relevait-il d’une anticipation visionnaire de la diversité proche-orientale, ou d’un pari historique rendu progressivement fragile par les grandes évolutions du XXe siècle?
Pour en avoir le cœur net, il est nécessaire de replacer le choix du patriarche en faveur d’un Liban pluraliste dans le «temps long» de l’histoire du Moyen-Orient, et non pas l’évaluer à la seule aune des crises internes libanaises.
En fait, ce projet apparaît comme une tentative singulière d’institutionnaliser la diversité confessionnelle, au moment même où les principales dynamiques régionales tendaient à privilégier des modèles rigides et homogénéisateurs. La tension permanente entre ces deux logiques explique en partie les difficultés structurelles rencontrées par le Liban depuis un siècle, tout en soulignant l’originalité historique de son expérience politique.
On peut même aller plus loin et déplacer l’analyse du seul terrain géopolitique vers celui de l’histoire religieuse et des idées. Cette démarche conduit à s’interroger sur le lien entre une théologie chrétienne de l’universalité et une conception politique du pluralisme confessionnel tel qu’il est reconnu et pratiqué au Liban.
Force est donc de reconnaître que le choix du patriarche Élias Howayek en faveur d’un Liban pluraliste procède non seulement d’un calcul politique, mais aussi d’une conception chrétienne de la personne. Ainsi, le «projet libanais» constitue, sans doute de façon moins claire qu’il ne l’apparaît aujourd’hui, la traduction politique d’une anthropologie chrétienne universelle qui possède ses caractéristiques propres: distinction entre le spirituel et le temporel; centralité de la notion d’une citoyenneté civile; division des pouvoirs; respect de la liberté religieuse; reconnaissance de la pluralité et du pluralisme comme données normales de la société, etc.
Plus globalement encore, le projet du patriarche Howayek est lancé à l’aube d’un siècle au cours duquel le christianisme dans son ensemble connaît un vaste mouvement d’ouverture. On peut distinguer dans ce domaine plusieurs phénomènes convergents: le développement missionnaire qui souligne l’universalité du christianisme plutôt que son enracinement national; l’affirmation des droits de la personne dans la doctrine sociale de l’Église lancée par Léon XIII; le développement du mouvement œcuménique, qui cherche à dépasser les divisions confessionnelles entre catholiques, orthodoxes et protestants. Le Concile Vatican II, dans les années 1960 va consacrer cette évolution. On y retrouve précisément les intuitions présentes chez le patriarche Howayek quarante ans plus tôt: liberté religieuse; dialogue interreligieux et reconnaissance des valeurs présentes dans les autres traditions religieuses, notamment l’Islam; ouverture au monde moderne (aggiornamento); ouverture aux laïcs et aux mouvements ecclésiaux d’apostolat; ouverture à l’œcuménisme et à la réconciliation avec le monde orthodoxe; déclarations christologiques communes, etc.
Il n’est pas difficile de montrer comment ces orientations font contraste avec celles qui affecteront le monde arabe et le Moyen-Orient: génocide et purification ethnique en Turquie; régimes totalitaires cruels et sanglants en Irak, en Syrie, en Égypte; création d’un «État juif» d’apartheid; montée de l’islam politique (Frères musulmans et Révolution islamique iranienne), etc.
Cette thèse ouvre certes un débat qu’il convient de traiter avec nuance: il ne faudrait pas présenter le christianisme comme intrinsèquement pluraliste en tout temps et en tout lieu. L’histoire chrétienne, y compris au Liban, comporte aussi des épisodes de confessionnalisme, d’intolérance ou d’alliance étroite entre pouvoir politique et religion.
L’originalité de Howayek n’en éclate que plus fort. Son choix en faveur du pluralisme va permettre au Liban d’échapper aux déterminismes des États totalitaires. Répétons-le: il ne faut pas évaluer l’histoire du Liban à la seule aune des crises internes libanaises et de la diabolisation du confessionnalisme politique comme origine de tous nos maux. Bien au contraire, de notre diversité assumée, modérée et protégée, il est né une des expériences humaines les plus profondes et les plus originales du XXe siècle, et que nous devons doter des institutions susceptibles d’en assurer l’épanouissement et la stabilité.
Heureuse «erreur» qui nous vaut une telle patrie.
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