

«Nous étions sur le Thabor…il faut maintenant redescendre de la montagne et enraciner ce regain de foi dans l’ordinaire des jours». C’est en ces termes que le poète Jean-Pierre Lemaire a résumé les quatre jours mémorables de la visite du pape Léon en France (Paris-Lourdes-Metz, 25-28 septembre). Une visite qui à beaucoup d’égards a porté le sceau de la surprise totale, voire du «miracle», pour reprendre une expression utilisée par le Pape lui-même, à bord de l’avion qui le ramenait à Rome.
Léon XIV a eu «la main heureuse», estiment des observateurs du monde catholique. Près d’un demi-siècle après la première visite de Jean-Paul II en France, en 1980, soit plus d’une génération plus tard, il a récolté ce que son prédécesseur avait alors semé par son apostrophe célèbre: "France, fille aînée de l’Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême?”. Cette récolte s’est manifestée sous la forme d’une visibilité soudaine du christianisme dans un pays que l’on croyait devenu, selon le Washington Post, «le cimetière du catholicisme».
Unanime, la presse du monde entier a manifesté son étonnement de voir une France jeune et enthousiaste, même si elle reste minoritaire, en contraste avec l’image d’un pays aux églises aux trois-quarts vides où l’on ne voit que des têtes blanches; une France ouverte à Jésus, une France qui croit à quelque chose de plus grand qu’elle - et qui croit que cette grande chose est pour elle ; à portée de main, à portée d’espérance.
Justifiant à l'Unesco sa décision de consacrer sa première encyclique à l’Intelligence artificielle, Léon XIV a d’ailleurs insisté sur la soif de sens constitutive de l’être humain. «Ces systèmes savent corréler des données, pas donner du sens. Or le sens est l’oxygène de l’esprit», a-t-il lancé.
«La France redécouvre le catholicisme»
«L’ampleur de la messe célébrée par Léon (place de la Concorde) a envoyé un message fort sur la vitalité du catholicisme dans un pays qui a cru pouvoir se défaire de ses racines religieuses», a analysé le vaticaniste Justin Mclellan dans les colonnes du National Catholic Reporter.
Et de mentionner l’ouverture, par la police, de deux zones supplémentaires lors de la messe, face à l’afflux de fidèles.
L’Église avait tablé sur 600 000 participants, mais ce sont finalement 800 000 personnes qui ont assisté à la célébration, selon le Vatican. La Republica italienne est allée jusqu’à titrer, au lendemain de la messe sur les Champs-Élysées, «la France redécouvre le catholicisme».
Pour sa part, Il Messagero a constaté de son côté que «le catholicisme français, qui perd du terrain en tant que tradition héritée, semble parallèlement attirer une minorité de jeunes précisément parce qu’il n’est plus un héritage imposé (…).»
«C’est peut-être cela le geste le plus politique de cette visite : libérer la France de sa nostalgie d’elle-même, et raviver son désir de nouveaux horizons de fraternité», a écrit l’historien Charles Mercier dans le quotidien La Croix.
Un chant liturgique syriaque interprété par Héléna el-Amil de Rmeich
Dans les cercles catholiques, il est courant de dire qu’à chaque époque de l’histoire, Dieu suscite les saints dont elle a besoin. A ce titre, le spectacle offert au Saint-Père au Stade de France restera un moment inoubliable d’intelligence historique. Léon devait y lancer aux 80.000 jeunes présents : «Vous êtes les saints d’aujourd’hui!».
En fait, personne ne s’attendait à la grandeur du spectacle «Dans les pas des saints», offert au Pape ce soir-là ; un spectacle animé par des cavalcades de chevaux, qui a transfiguré l'espace du stade en un épique tableau vivant.
La séquence a fait revivre, siècle après siècle, les grandes figures de sainteté qui ont marqué l’histoire de France, avec en ouverture Lazare et Marie Madeleine débarquant d’un trirème phénicien dans la région qui deviendra la Provence.
Ce tableau était accompagné d’un chant liturgique syriaque du IVe siècle, «Abo Dqoushto» (Père de la Vérité), une prière extraite de la liturgie maronite traditionnelle adressée à Dieu le Père, centrée sur le sacrifice, la miséricorde et le salut du Christ.
Ce cantique était interprété en l’honneur des racines orientales du christianisme, par Héléna el-Amil, une fille du village frontalier maronite de Rmeich, docteur de l’Université de Paris-Saclay et paroissienne de l'église Notre-Dame du Liban de la rue d'Ulm.
Pour beaucoup, le spectacle a symboliquement «réparé l’offense» faite à la France catholique lors du spectacle organisé pour l’ouverture des Jeux olympiques de Paris en 2024: un spectacle par moments paillard, qui avait livré au sarcasme ce que la France catholique a de plus sacré, par le biais d’une parodie irrévérencieuse du célèbre tableau de la dernière Cène peint par Léonard de Vinci.
L’évocation historique du Stade de France succédait à un hommage rendu en cours de journée par le Pape aux martyrs de la Révolution française lors d’une visite privée à l’Institut catholique de Paris.
L’Institut abrite un couvent historique qui, sous la Révolution, fut transformé en prison pour les prêtres ayant refusé de prêter serment à la Constitution civile du clergé qui prévoyait la réorganisation de l’Église de France sous l’autorité de l’État. Le Pape devait s’y recueillir à l’endroit exact où furent massacrés 114 prêtres en 1792 après un simulacre de procès conduit dans la sacristie.
Les racines de la France et de l'Europe
En résumé, la visite pastorale a permis à un Pape de grande rationalité, de mettre en valeur non seulement les racines chrétiennes de la France, mais celles de toute l’Europe, un ensemble humain avant d’être géographique forgé par des siècles de rencontres de cultures et de peuples, d’invasions et d’assimilations, un ensemble en constante évolution qui se trouve, en ce moment, face à une nouvelle étape de sa longue histoire de rencontres, avec l’arrivée sur le continent de nombre d’hommes et de femmes fuyant les théâtres de guerre et de persécution, ou en recherche d’une vie meilleure loin de la pauvreté et de la misère.
«Pour comprendre cette longue histoire, a souligné le Pape au palais des congrès Robert Schuman, à Metz, on ne peut passer sous silence un autre Père de l’Europe : saint Benoît» (VIe siècle). «L’aide aux pauvres, aux malades, aux personnes âgées; l’éducation des enfants et les universités; les hôpitaux et la médecine; l’architecture et l’ingénierie; le développement des sciences; le droit et l’organisation des villes et des États eux-mêmes: tant de choses, en Europe, ont été profondément influencées par saint Benoît et ses moines! Sans ce terreau monastique, la civilisation européenne, telle que nous la connaissons, n’existerait pas.»
«Loin d’être un critère confessionnel exclusif, la référence à la dette de la culture européenne envers le christianisme permet de mieux comprendre combien l’ouverture au transcendent est toujours une dimension constitutive de la personne humaine et une source vivante de civilisation», a conclu Léon XIV.
Le fonctionnement de l’Union européenne
Sur le dialogue entre l’Eglise et la République, le Pape devait relever «la grande importance» de l’article 17 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, qui encourage «un dialogue ouvert, transparent et régulier avec les églises», tout «en respectant et ne préjugeant pas du statut dont elles bénéficient» dans les États membres.
Ces paroles ont fait écho à celles qu’il avait prononcées à l’Elysée en présence du président Macron, au premier jour de sa visite, lorsqu’il avait invoqué le principe de «juste laïcité», pour plaider en faveur de la coopération entre l’Etat et l’Eglise, notamment dans le monde de l’éducation.
Aux peuples qui ont le français en partage
En s’adressant à la France en français, c’est à tous les peuples qui ont cette langue en partage que le pape Léon s’est adressé, c’est-à-dire d’une façon spéciale, aux Libanais, et en particulier aux chrétiens forts de leur ouverture multiséculaire sur la chrétienté occidentale.
Et ce qu’il en a dit devrait résonner fort au cœur d’une nation défiée, d’un côté, par des courants islamiques réfractaires à l’intégration et à la «juste laïcité», et de l’autre par une dérive dogmatique qui, au nom du principe de laïcité, travestit le nom des fêtes chrétiennes et interdit l’installation de crèches dans les espaces municipaux.
Ainsi, en rappelant à l’Europe ce qu’elle doit au christianisme, c’est en quelque sorte à tous les peuples dont l’avenir repose en partie sur leurs relations internationales avec l’Union européenne, que le pape insuffle un nouvel espoir.
Comme l’a bien dit à Metz Mgr Jean-Marc Aveline, président de la conférence des évêques de France : «C’est, pour l'Europe, une immense responsabilité, dans un contexte où, de plus en plus, la force semble vouloir se passer du droit.»
«Ce que l'Eglise croit réellement»
Interrogé dans l’avion qui le ramenait à Rome sur le fait de savoir s’il avait franchi la ligne rouge séparant en France les affaires politiques et les affaires religieuses, notamment en se prononçant contre l'euthanasie, Léon a reconnu: «Bien sûr, il peut y avoir des responsables politiques, à gauche ou à droite, qui disent que la religion doit demeurer uniquement dans la sphère privée (…).» Mais, a-t-il expliqué, «je suis allé avant tout en France pour prêcher l’Évangile, pour proclamer la Bonne-Nouvelle, pour réaffirmer ce que Jésus-Christ lui-même dit lorsqu’il affirme : «Je suis le chemin, la vérité et la vie”, c’est-à-dire pour dire la vérité que Jésus nous offre.»
«La défense de la vie», a-t-il poursuivi est «une réalité que, comme vous le savez tous, l’Église enseigne et à laquelle elle croit profondément». En France, «une loi a été récemment adoptée comme dans d’autres pays d’Europe également ou dans d’autres parties du monde et de nombreux débats sont en cours autour des questions relatives à la fin de vie.»
Mais, a-t-il insisté, « dans un lieu comme Lourdes, où les personnes recherchent quelque chose de beaucoup plus profond, elles comprennent que leur vie, même au milieu de la maladie, du handicap ou de diverses formes de souffrance, a un sens». Or «l’Église, à cause de Jésus lui-même, veut être proche de ces personnes et affirmer les valeurs que la vie elle-même, me semble-t-il, porte pour nous tous. Donc, je dirais que, si cela est de la politique, alors oui, je l’ai fait ! Mais ce n’était pas pour m’immiscer dans la politique française. C’était pour enseigner ce que l’Église croit réellement.»