
La Fondation d’un monastère des Clarisses dans la Békaa, un événement spirituel majeur

Un monastère de l’ordre contemplatif des Clarisses, fondé par sainte Claire (XIIIe siècle), sur le modèle de l’ordre de saint François, a vu le jour à Rayaq (16.000 habitants), petite ville de la plaine centrale de la Békaa, le 11 août dernier, fête de sainte Claire. Le nouveau monastère est fondé intentionnellement en milieu rural, et enrichira de sa prière le «grenier à blé» du Liban, rattaché au pays par le patriarche Hoayek, après la famine de 1915.
La cérémonie fondatrice du nouveau monastère a été présidée par Mgr César Essayan, vicaire apostolique des latins au Liban. La population chrétienne du quartier chrétien de Rayaq (Rayaq el-Faouka), venue en masse, a réservé un accueil inoubliable et de grande générosité aux cinq moniales en habit gris. La fondation a été considérée comme «un événement spirituel majeur» par la plupart des présents.
De fait, c’est comme un véritable «miracle», celui du «retour de Dieu» dans une région souffrant de son éloignement de la capitale et de la désertification spirituelle du monde, que la cérémonie a été perçue.
L’évêque latin du Liban, confirme ce sentiment: «Je ne l’ai pas dit dans mon homélie, mais les sœurs l’ont noté: la population parle d’un miracle. C’est beau! Mais ce n’est pas un miracle comme les autres. La population souffre d’une sorte de solitude. Que des sœurs d’Italie aient quitté leur monastère, qu’elles l’aient même vendu, pour venir s’installer dans un trou perdu du Liban, c’est que le Seigneur s’est enfin souvenu d’eux.»

La foule des fidèles, tout à fait inhabituelle pour Rayaq, lors de la cérémonie fondatrice du monastère.
Cette émotion a également étreint sœur Gloria (Italienne, 43 ans), principale communicante du groupe: «Alors que tout meurt, que les gens n’ont plus d’espoir, que les jeunes ne veulent qu’une chose, quitter un pays qui semble sans avenir, nous, nous y achetons une maison!», lance-t-elle.
Toutefois, l’installation des cinq moniales, Damiana, Gloria, Celina, Maria Lucia, venues de monastères italiens, et Maria Grazia, une sœur du monastère de Mexico, devra attendre quelques mois, délai nécessaire à l’achèvement des formalités de libération et d’aménagement du bâtiment, actuellement occupé de facto par plusieurs familles de déplacés, ainsi que d’un terrain avoisinant, qui doit assurer à la communauté une sorte d’autosuffisance.
Essor et déclin de l’agglomération
Connu pour avoir été une importante gare ferroviaire qui desservait notamment Damas et Alep, d’où les voyageurs rejoignaient le légendaire Orient Express, connu aussi pour sa base aérienne militaire, l’agglomération de Rayaq fut un jour très prospère. Le changement d’époque et la fermeture par la France d’un grand atelier de maintenance ont largement contribué à son déclin. Elle abrite aujourd’hui des chrétiens, en majorité grecs-catholiques, ainsi qu’une population grandissante de chiites, grossie par de nombreuses familles déplacées par la guerre. Ce changement démographique s’est répercuté sur la composition de la municipalité. Mais la commune reste par tradition une sorte de microcosme du Liban avec des minorités maronite, orthodoxe et arménienne ayant chacune son église. Son pôle urbain le plus proche est Zahlé, chef-lieu de la Békaa, distante d’une douzaine de kilomètres.
De l’époque du mandat français subsiste une relique cocasse: c’est l’une des rares localités du Liban où l’on joue encore de la belote!
C’est Rayaq qui nous a choisies
Toute la Békaa a frémi à la nouvelle de la fondation. Selon sœur Gloria, six voyages exploratoires ont été nécessaires avant que le choix ne se fixe sur Rayaq. Finalement, la localité a été retenue grâce à la population de son «quartier chrétien» qui s’est démenée pour trouver le bâtiment et les terrains nécessaires au projet.
«Nous ne savions même pas que Rayaq existait, réagit là-dessus sœur Gloria. Ce sont ses habitants qui, ayant appris que des religieuses voulaient s’installer dans les environs, sont venus nous chercher! Ce geste nous a semblé être un signe clair de la part du Seigneur. Ensuite est venue l’étude (laborieuse semble-t-il) de l’arabe!»
La fondation est le fruit d’un discernement d’une dizaine d’années, précise encore, en substance, la porte-parole de la communauté. La première impulsion est venue du Liban. La fondation de ce monastère répondait à un souhait de l’Église locale de voir les Clarisses s’installer aussi – elles ont déjà un monastère à Yarzé, une zone de villas en périphérie de Beyrouth –, dans un milieu moins riche où elles pourront attirer des vocations.

Les cinq moniales qui s’installeront au monastère de Rayaq.
L’exemple des trappistes de Tibhirine
Pour les Clarisses elles-mêmes, indépendamment du Liban, c’est le don total des trappistes de Tibhirine (Algérie), la communauté dont les membres ont été enlevés et martyrisés durant la guerre civile algérienne (1994), qui a déclenché le désir d’un don total.
«Cette histoire nous a profondément touchées, surtout parce que c’était toute une communauté, et pas une seule personne, qui montait aux autels», précise sœur Gloria.
L’invitation à une insertion profonde en milieu rural au Liban, qui les avait laissés hésitantes d’abord, a été acceptée après la nomination d’un ami de la communauté, le père Dominique Mathieu, comme évêque latin d’Iran (2024).
«Bien conscient de la difficulté, il a accepté par foi, commente sœur Gloria. Son “oui”, son courage et sa confiance dans le Seigneur nous ont profondément interpellées et nous nous sommes dit, “et nous?” Dès lors, nous avons sérieusement envisagé la possibilité de venir ici et après avoir beaucoup prié, nous avons décidé de nous lancer dans cette aventure.»
La dimension islamo-chrétienne de la fondation est claire. D’autant que la Békaa porte encore l’empreinte des violences qui, durant les années de la guerre civile libanaises et de la dictature syrienne, ont coûté la vie, à dix ans de distance, au prêtre jésuite Nicolas Kluiters, sauvagement assassiné en 1985 près du village chrétien de Barqa, et dont la cause de béatification est à l’étude, et du postulant Ghassibé Keyrouz, que le père Kluiters avait pris sous son aile, tué au plus fort de la vague funèbre des liquidations confessionnelles de l’année 1975, tandis qu’il se rendait à Nabha pour fêter Noël en famille.
En tout état de cause, les moniales savent que si les échos de la guerre civile s’éloignent, ceux de la guerre tout court sont très présents, avec les bombardements qui les accompagnent, les destructions et leurs conséquences économiques et sociales: nombreuses familles réfugiées du Liban-Sud; exode silencieux vers la ville ou l’étranger de jeunes diplômés de tous horizons; exode – parfois injustifié – de la haute et moyenne bourgeoisie chrétienne, fuyant l’état de fait des zones rurales «envahies» vers les agglomérations urbaines confessionnellement homogènes.

Procession des reliques de sainte Claire dans le terrain entourant le monastère. En tête, sœur Damiana, la supérieure.
Une flamme qui tremble dans la nuit
Malgré tout, «dans la mosaïque de communautés chrétiennes vivant à la périphérie du pays, la fondation d’un couvent est un grand signe d’espoir, assure l’historienne Névine Hage-Chahine, qui habite Zahlé. C’est une étincelle, une flamme fragile qui tremble dans la nuit, mais une flamme quand même. Cette flamme va allumer l’incendie de la prière. Une dame me disait, “mais vous vous rendez compte, on ne va pas les voir!” Tout est là cependant. L’essentiel est invisible aux yeux.»
Certes, hormis pour les courses, la population de Rayaq ne verra pas «ses» moniales. Pas de «sobhiyé» avec les Clarisses. Pas de matinées de papotage autour d’un café. Cependant, en prêtant l’oreille, elle pourra entendre leurs chants et, éventuellement, les aider les jours de neige et de grand froid. Ce sont là des vocations.
Comme toutes les jeunes filles d’Italie, sœur Gloria raconte avoir fréquenté l’université, être sortie en bande et connu l’amour humain… Mais à 24 ans, au terme d’un parcours intérieur dont Dieu seul a le secret, elle dit avoir fini par trouver son «chez elle» derrière la clôture, dans une offrande radicale au Christ qu’elle-même avait jugé un jour «exagérée».
Le pardon, clé de la paix
Que vous dit sur le monde, sœur Gloria, le Seigneur de l’histoire? Vous arrive-t-il d’être inquiète? Sa réponse laisse penser que les Clarisses ne vivent pas en-dehors de l’actualité. Les yeux fixés sur les prises de paroles du pape Léon XIV, leur prière incessante est que la logique du pardon, qui est au cœur du «Notre Père», prévale sur la logique de la force, que l’on ne croit jamais que la guerre est inévitable, que la foi et l’espérance dans une issue pacifique aux conflits, soient toujours préservées.
«Oui, dit sœur Gloria, il m’arrive d’être inquiète. Nous le sommes toutes quelquefois… Ce qui m’inquiète le plus, c’est que personne, parmi ceux qui décident du sort du monde, n’entrevoit ni n’annonce la seule solution à tous les conflits, ceux qui sont en cours comme ceux qui naîtront de ces derniers: le pardon!»