
En Syrie, dans l’ombre du régime baasiste: logistique et coordination stratégique

Cette série d’articles permet de mieux comprendre la situation actuelle au vu du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités, laissant au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Les 17 parties précédentes portaient sur une relecture des évènements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah depuis l’accord de Taëf, jusqu’à la première moitié du mandat du président Michel Sleiman.
Entre 2008 et 2011, période précédant la guerre syrienne, le Hezbollah ne disposait encore d'aucune base militaire d’entraînement, ni de dispositif de combat en Syrie. Le régime de Bachar Assad, fort alors de ses institutions policières et de son armée, ne tolérait aucune présence armée étrangère sur son sol.
Cependant, le Hezbollah était omniprésent en Syrie en tant que partenaire stratégique et logistique, et s’y faisait réarmer massivement à partir de l’Iran. La ville de Damas était, comme depuis 1992, le hub incontournable de cette entreprise d’approvisionnement et d’armement du parti pro iranien.
Des cellules logistiques discrètes du Hezbollah, opérant en coordination avec les services de renseignement syriens, réceptionnaient le matériel militaire arrivant d'Iran à l'aéroport de Damas ou d’Alep, au port de Lattaquié, ou par convois terrestres via l'Irak. Ces armes étaient stockées temporairement dans des hangars militaires syriens autour de Damas et de Homs.

Les forces en présence en Syrie en 2014. (AFP)
L'Unité 108 du Hezbollah, une branche ultrasecrète et hautement spécialisée, supervisait le transit clandestin de ces armes vers la plaine de la Békaa. C'est à cette composante du Hezbollah qu'incombait la responsabilité exclusive de sécuriser, charger et acheminer ces cargaisons sensibles vers le Liban.
Cette unité gérait des sauf-conduits, des flottes de camions banalisés d’apparence civile, et des réseaux de contrebande transfrontaliers.
De plus, pendant cette période et pour la première fois dans l’histoire des relations syro-iraniennes, le régime d’Assad ne se contentait plus de servir de corridor de transit aux armes iraniennes, mais transférait directement au Hezbollah des missiles sol-sol et des roquettes lourdes issus de ses propres manufactures d'État, transferts supervisés sur le sol syrien par l'Unité 108.
Damas: pivot du commandement régional du Hezbollah
Damas servait également de sanctuaire pour le commandement de haut niveau du Hezbollah.
L'assassinat d'Imad Moughniyeh en Syrie, chef de la branche militaire du Hezbollah, a révélé au grand jour l'étendue de la collaboration entre le régime syrien et le parti pro iranien.
Moughniyeh vivait et opérait en partie depuis la capitale syrienne sous la protection des services de sécurité locaux. Il fut assassiné à Damas le 12 février 2008 suite à l'explosion d'une charge placée dans l'appui-tête de sa voiture, dans le quartier de Kfar Soussa.
L'opération a été attribuée au Mossad israélien, en coopération avec la CIA, selon des révélations ultérieures de la presse américaine. Après sa mort, son successeur Moustapha Badreddine a continué sa mission, établissant des bureaux de coordination secrets pour aligner les stratégies régionales entre les hauts gradés des services sécuritaires du Hezbollah, ceux des moukhabarats syriens et le commandement de la Force Al-Qods, elle-même branche extérieure du Corps des Gardiens de la Révolution Iranien.
Il s'agissait donc d'un véritable centre de commandement et de contrôle (CCC ou 3C) où se décidait l'avenir de l’«Axe de la Résistance» et sa doctrine de coordination stratégique liant ses différentes fractions soutenues par l’Iran, nommément l’«Unité des Théâtres d’Opérations», qui signifie en arabe (وحدة الساحات).
Cette doctrine postule que toute agression contre une composante de l'alliance entraîne une riposte synchronisée sur plusieurs fronts régionaux (Gaza, Cisjordanie, Liban, Syrie, Irak et Yémen).
Théorisé ensuite par le leader du Hezbollah, Hassan Nasrallah, ce slogan de l’Unité des Théâtres d’Opérations est devenu le pilier central de la stratégie militaire de l'axe, illustré de manière systémique lors des conflits régionaux qui ont suivi.
La Syrie: base arrière logistique et d’entraînement du Hezbollah
Si le Hezbollah disposait de ses propres structures d'entraînement dans la plaine de la Bekaa ou au Sud-Liban, l'accès au territoire syrien lui offrait une profondeur stratégique indispensable pour parfaire l'entraînement et les préparatifs opérationnels de ses troupes d'élite.
Bien qu’il n'avait pas ses propres camps en Syrie, il y envoyait ponctuellement ses hommes d’élite, dont ceux de la force spéciale Al-Radwan, dans les bases d’entraînement de l'armée syrienne ou dans celles gérées par les Pasdaran iraniens.
Ces séjours secrets en terre syrienne permettaient aux combattants du Hezbollah de se former à l'utilisation d'équipements lourds ou hautement technologiques qu'ils ne peuvent pas manipuler aisément au Liban en raison de la surveillance satellitaire israélienne ou de la présence de la FINUL au Sud.
Il s'agissait notamment de systèmes de défense anti-aérienne mobiles, de techniques avancées de guerre électronique ou du pilotage de drones de reconnaissance.
Par ailleurs, une autre unité du Hezbollah, l'Unité 1800, chargée des opérations d'appui aux groupes palestiniens pro iraniens comme le Hamas, maintenait des infrastructures d'accueil en Syrie, dont des structures logistiques et des «maisons sûres» pour exfiltrer ou loger des militants de passage, confirmant ainsi le rôle de Damas comme arrière base stratégique pour la projection de puissance du Hezbollah.
Cette symbiose avec le régime syrien explique la rapidité et l'ampleur de l'intervention du Hezbollah dans la guerre civile syrienne dès fin 2011. Lorsque le régime de Bachar al-Assad a commencé à chanceler sous les coups de l'insurrection, le Hezbollah n'a pas dû improviser une intervention: il a simplement activé ses réseaux, les routes de ravitaillement et les canaux de coordination qu'il avait patiemment mis en place durant les trois années précédentes.
En résumé, entre 2008 et 2011, une période de calme relatif à l'échelle régionale fut pour le Hezbollah une phase de préparation intensive. Le parti a muté d'une milice régionale à une organisation capable de gérer les flux logistiques à la taille d'un véritable État, et de s’imposer dans les jeux d'alliances entre puissances, préparant ainsi le terrain pour son entrée en guerre ouverte sur le théâtre syrien. Un basculement qui allait redéfinir, pour la décennie suivante, l'équilibre des forces au Moyen-Orient.
Engagement du Hezbollah dans la guerre en Syrie
Dès le début du soulèvement syrien en 2011, le Hezbollah a fermement soutenu le régime de Bachar al-Assad pour préserver leur alliance stratégique tissée pendant trois décennies, pour consolider le maillon essentiel que constituait Damas pour «l'axe de la résistance», et pour sauvegarder le pont stratégique, reliant Téhéran à Beyrouth, que constituait la Syrie.
L'implication initiale du Hezbollah aux côtés d’Assad fut discrète au départ, pour devenir plus visible plus tard.
A partir de 2012, il a joué un rôle central dans l’entraînement et la structuration des milices pro-régime. Il agissait à la fois comme conseiller opérationnel et coordinateur de milices locales syriennes et étrangères.
À travers son Unité 3800, spécialisée dans la formation de groupes alliés, il a contribué à façonner les Forces al-Ridha, composées de chiites syriens de la région de Homs, souvent présentées comme le Hezbollah syrien et la Brigade de l’imam al-Baqir, recrutée dans la région d’Alep.
L’Unité 3800 a également assuré la formation à la guérilla urbaine des Comités populaires, prémices des Forces de Défense Nationale, et le Jaysh al-Cha'bi, une structure mixte créée conjointement avec Téhéran.
Enfin, cette Unité 3800 a agi comme un relais de commandement pour les unités étrangères acheminées par l'Iran, notamment la milice Liwa Abu al-Fadl al-Abbas, initialement levée pour protéger le mausolée chiite de Sayyida Zeinab à Damas, les Fatemiyoun afghans, issus de la population chiite des Hazaras, et les Al-Nujaba et Kataeb Hezbollah, deux milices irakiennes.
L’entraînement de ces milices était assuré en Iran, puis le Hezbollah libanais gérait leur déploiement opérationnel et la coordination de leurs assauts lors des grandes batailles urbaines.
(à suivre)