
L’épisode de la «Déclaration de Baabda»

Cette série d’articles permet de mieux comprendre la situation actuelle sur la scène libanaise à la lumière du passé récent, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités, laissant au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Les dix-huit parties précédentes portaient sur une relecture des évènements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah depuis l’accord de Taëf jusqu’au début de son intervention militaire en Syrie auprès du régime de Bachar Assad.
Adoptée à l'unanimité le 11 juin 2012 lors d’une réunion des chefs de file politiques, tenue au Palais présidentiel, la Déclaration de Baabda visait à préserver la stabilité du Liban et à lui épargner la propagation de la guerre civile syrienne sur son sol.
Des affrontements armés à caractère confessionnel avaient en effet déjà éclaté à Tripoli entre partisans et opposants du régime de Bachar al-Assad, tandis que les infiltrations d'armes et de combattants anti-Assad du Liban vers l'intérieur syrien faisaient craindre que le pays ne replonge dans un conflit civil.
Face à cette menace, le président de la République à l'époque, le général Michel Sleiman, a joué un rôle décisif d'initiateur, de médiateur et de garant: il a convoqué d'urgence le Comité de dialogue national afin de désamorcer la crise et d'ancrer le principe de la distanciation du Liban à l'égard des conflits régionaux.
Au prix d'efforts personnels soutenus, il a également élaboré la Déclaration de Baabda, document officiel qui sera reconnu par la Ligue arabe et les Nations unies.
Devenue le symbole de son mandat, cette Déclaration, qu'il a défendue avec vigueur, l'a conduit à une vive confrontation avec le Hezbollah, déjà engagé militairement en Syrie.
Le texte a été approuvé à l'unanimité par le Comité de dialogue national, qui réunissait le camp du 8 Mars, notamment le Hezbollah, représenté par Mohammad Raad, le mouvement Amal de Nabih Berri, le Courant patriotique libre de Michel Aoun et l'émir Talal Arslane, le camp du 14 Mars, dont l'ancien Premier ministre Fouad Siniora, Walid Joumblatt et l'ancien président Amine Gemayel, et comme non aligné, le Premier ministre de l'époque, Najib Mikati.
Quelques absences notables ont toutefois marqué la séance du 11 juin 2012, en particulier celle de Saad Hariri, chef du Courant du Futur, alors en exil pour des raisons de sécurité, et celle de Samir Geagea, leader des Forces libanaises, qui boycottait la réunion pour exprimer son scepticisme quant à la volonté réelle du Hezbollah de respecter ses engagements.
Les principales clauses de la Déclaration de Baabda
La Déclaration de Baabda érige en clause cardinale le principe de distanciation et de neutralité du Liban à l'égard des conflits régionaux et internationaux, en l'écartant de la politique des axes afin de préserver son unité nationale et sa stabilité.
L'expression arabe employée تحييد لبنان عن صراعات المنطقة demeure toutefois plus nuancée que la notion de neutralité au sens strict : elle désigne une politique de neutralité, et non une neutralité constitutionnelle absolue.
Le texte engage formellement l'ensemble des forces politiques libanaises à consolider le pacte de coexistence nationale et à rejeter la violence comme le recours aux armes, tout en affirmant l'impératif de soutenir les institutions de l'État, au premier rang desquelles l'armée libanaise et la justice.
La Déclaration insiste enfin sur le contrôle strict de la frontière libano-syrienne afin d'interdire le transit d'armes et de combattants dans les deux sens, et réitère l'attachement indéfectible du Liban aux résolutions internationales, notamment la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies.
Dès la fin de l'année 2012, cependant, le camp du 8 Mars a entrepris de s'en distancier de manière informelle: l'engagement militaire du Hezbollah aux côtés du régime de Bachar al-Assad, devenu de moins en moins dissimulé, a violé de facto le pilier central du texte, à savoir la distanciation et la neutralité du Liban face à la crise syrienne.
Le tournant: la bataille de Qousseir
Le tournant majeur de l'intervention du Hezbollah en Syrie fut la bataille de Qousseir, livrée entre avril et juin 2013.
Située à quinze kilomètres au nord-est de la frontière libanaise, non loin des localités de Qaa et de Hermel, et à trente-cinq kilomètres au sud de Homs, cette ville revêtait une importance stratégique de premier ordre: la force qui s'y établissait pouvait contrôler les axes Damas–Homs et Homs–Tartous, et donc menacer de fermeture la voie reliant la capitale syrienne à la côte méditerranéenne.
Quelque deux mille combattants rebelles y étaient retranchés, principalement les Brigades Al Farouq, affiliées à l'«Armée syrienne libre», formée de militaires de l'armée régulière entrés en dissidence contre Bachar al-Assad et appuyées par le Front al-Nosra.
Qousseir constituait en outre l'une des principales portes d'entrée vers la Syrie pour les volontaires libanais désireux de rejoindre la rébellion.
À partir d'avril 2013, la ville fut encerclée par l'armée syrienne et le Hezbollah, qui s'emparèrent des villages environnants, passés auparavant sous contrôle rebelle.
L'objectif était de l'isoler entièrement, tant de l'intérieur syrien que du territoire libanais. L'offensive proprement dite s'ouvrit par un assaut aéroterrestre éclair, avant de se muer en combats de rues où les rebelles opposèrent une résistance acharnée, infligeant des pertes importantes au Hezbollah, qui tenait la ligne de front.
La ville finit par tomber aux mains du parti chiite et de l'armée régulière syrienne le 5 juin 2013.
Le bilan fut lourd: quatre cent cinquante rebelles tués et cent quatorze combattants du Hezbollah, pertes que le parti reconnut lui-même. Pour les justifier, Hassan Nasrallah assuma alors publiquement cet engagement, affirmant qu'il s'inscrivait dans la lutte contre les groupes fondamentalistes et pour la défense du Liban.
De l'unanimité au reniement par le camp du 8 Mars
La rupture politique officielle du camp du 8 Mars avec la Déclaration de Baabda intervint au lendemain de la bataille de Qousseir: un an jour pour jour après l'adoption du texte et une semaine après la chute de la ville, le 12 juin 2013, le député Mohammad Raad, chef du bloc parlementaire du Hezbollah, déclarait publiquement que «la Déclaration de Baabda est mort-née, il n'en reste que l'encre sur le papier». La formule consacrait le rejet du document par la principale composante de l'alliance du 8 Mars.
Le Hezbollah justifia ce revirement en affirmant que la Déclaration n'avait jamais eu pour vocation d’entraver l'action de la «Résistance» ni de remettre en cause son arsenal face aux menaces extérieures, au premier rang desquelles la montée en puissance des groupes djihadistes en Syrie.
Michel Aoun prit le relais en vidant le texte de sa substance sans jamais le dénoncer formellement: substituant au principe de distanciation celui de la sécurité nationale, il estima que la menace des groupes djihadistes infiltrés depuis la Syrie rendait la neutralité caduque. Présentant l'engagement du Hezbollah comme un acte de légitime défense, il relégua la Déclaration au rang de texte théorique et inapplicable.
(à suivre)