
Résultat de l’axe saoudo-syrien ou sin-sin: Hariri à Damas malgré lui

Cette série d’articles permet de mieux comprendre la situation actuelle au Liban à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques qui passent à côté des réalités. Libre au lecteur tirer les conclusions qui s’imposent. Les seize parties précédentes étaient une relecture des évènements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah depuis l’accord de Taëf, jusqu’à la première moitié du mandat du président Michel Sleiman. (Voir les 16 parties précédentes)
L’ouverture saoudienne sur la Syrie s’est manifestée par deux visites du Premier ministre nouvellement nommé Saad Hariri à Damas, la première ayant eu lieu le 19 décembre 2009 à la demande personnelle du roi Abdallah d’Arabie pour y rencontrer Bachar al-Assad. Cette visite fut perçue par les partisans du Courant du Futur, présidé par le Premier ministre, comme un sacrifice politique majeur. La seconde visite de Hariri à Damas a eu lieu six mois plus tard, le 18 juillet 2010. Cette fois, il fut accompagné de 17 ministres, pour signer des accords de coopération bilatérale.

Saad Hariri a dû se plier aux règles de la realpolitik et saluer chaleureusement le commanditaire de l’assassinat de son père, Rafic, en 2005… (AFP)
Hariri en harmonie avec le président Michel Sleiman, visait à rééquilibrer les relations avec la Syrie et passer d'une logique de tutelle à une logique de rapports d'État à État (1). Toutefois, ces textes sont rapidement devenus lettre morte avec l’éclatement de la guerre civile syrienne moins d’un an plus tard.
Le paroxysme de la normalisation entre Riyad et Damas s’est matérialisé le 30 juillet 2010 par l’atterrissage à bord du même avion à Beyrouth du souverain saoudien, le roi Abdallah Ben Abdelaziz, et de Bachar al-Assad, accueillis par le président Michel Sleiman et Saad Hariri.
Un sommet tripartite saoudo-syro-libanais a suivi le même jour à Baabda, l’Iran ayant encouragé Assad à y participer. Ce sommet visait avant tout à contenir les ondes de choc politiques liées aux révélations imminentes du Tribunal Spécial pour le Liban qui allaient accuser des membres du Hezbollah d’avoir assassiné l’ex-Premier ministre Rafic Hariri le 14 février 2005.
Doha et Riyad alignés au Liban
Deux jours après le sommet tripartite de Baabda, et plus précisément le 1er août 2010, à l'occasion de la fête de l'armée libanaise, l'émir du Qatar a assisté de manière exceptionnelle aux côtés du président Michel Sleiman à la cérémonie de remise des épées aux cadets de l'École militaire de Fayadieh, promus sous-lieutenants.
Cet événement historique s'est déroulé dans le cadre d'une visite officielle de trois jours du souverain qatari au Liban, parallèlement à la visite du roi Abdallah d’Arabie, confirmant ainsi au-delà du protocole militaire, l’appui qatari au président Sleiman, qui venait s’ajouter à l’appui saoudien, à la consolidation du compromis entre les camps du 8 et du 14 Mars, et à l’ouverture entre Hariri et Assad.

Toutefois, le pragmatisme arabe vis-à-vis du Hezbollah et de l’Iran au Liban s’effrita à partir de 2011 avec l’extension du printemps arabe à la Syrie et l’intervention militaire du Hezbollah aux côtés du régime Assad.
Le Hezbollah devient le pilier de l'axe de la «résistance»
La période comprise entre le coup de force de mai 2008 à Beyrouth et l’éclatement de la révolte syrienne au printemps 2011 constitue pour le Hezbollah une phase historique charnière.
En trois ans, le parti armé pro iranien a muté profondément en consolidant son hégémonie politique au Liban et structurant dans l’ombre une architecture logistique indispensable en Syrie.
Cette transition ne fut pas seulement celle d'une montée en puissance, mais celle d'une institutionnalisation, transformant le "Parti de Dieu" en un acteur régional incontournable, pivot de l'axe Damas-Téhéran.
Ce cheminement a commencé au sortir de la guerre de 2006, pendant laquelle le Hezbollah a prouvé qu’il était déjà une force de frappe militaire majeure. Après le coup du 7 mai 2008, il a marqué un tournant majeur: il ne se contente plus de sa puissance de feu, mais impose sa volonté politique au cœur de l'État libanais et affirme sa détermination à protéger son autonomie militaire.
De l'institutionnalisation du veto au coup d’Etat blanc
Cette attitude crescendo trouve son point culminant en janvier 2011. À cette date, le Tribunal spécial pour le Liban (TSL), basé à La Haye, s'apprêtait à rendre ses premières inculpations concernant l'assassinat, survenu en 2005, de l'ancien Premier ministre Rafic Hariri.
Le Hezbollah, craignant que l’implication de membres de sa milice ne soit mise en cause par la justice internationale, avait fait pression sur Saad Hariri pour qu'il désavoue officiellement le tribunal et rompe tout lien financier et judiciaire avec le TSL.

A Harouf, au Liban-Sud, village natal de Salim Ayyash, principal condamné par le TSL pour l’assassinat de Rafic Hariri, on hésite pas à afficher fièrement son portrait en public en signe de “reconnaissance”: c’était le temps ou le Hezb régnait en maître absolu sur le pays…
Face au refus constant de Saad Hariri de céder sur ce point, le camp du Hezbollah a décidé de provoquer la chute du cabinet par la démission de plus d’un tiers des ministres.
La démission a été orchestrée depuis Rabieh, résidence et siège de Michel Aoun, le 12 janvier 2011. Le choix de l’emplacement fut hautement symbolique. Le Hezbollah a ainsi placé sur le devant de la scène son allié maronite et l’a utilisé ainsi que tous ses autres alliés comme ligne de défense.
En contrepartie, Michel Aoun calculait qu’il avançait un pas de plus pour être le futur président de la République, accomplissant le même chemin que celui suivi par Emile Lahoud entre 1992 et 2007.
De Rabieh, onze ministres au total sur les 30 en poste annonçaient leurs démissions simultanément. Ils comprenaient ceux du Hezbollah, du mouvement Amal, du Courant Patriotique Libre de Michel Aoun, ainsi qu’un ministre chiite qui avait été nommé lors de la formation du gouvernement Hariri, sur base d’un compromis entre le président Michel Sleiman et le Hezbollah.
Ce ministre a fini par basculer dans le giron du parti pro-iranien.
Cette démission collective a fait tomber automatiquement le gouvernement, conformément à la Constitution libanaise. Simultanément aux démissions annoncées à Rabieh, le Premier ministre se trouvait à Washington pour une réunion à la Maison-Blanche avec le président américain Barack Obama.
Ce «coup d’État blanc» visait à souligner l'impuissance du gouvernement face à la stratégie du Hezbollah et prenait Saad Hariri et ses soutiens arabes et internationaux au dépourvu.
Une période de vacance gouvernementale a suivi et a duré plusieurs mois, jusqu'à la formation, en juin 2011, d'un nouveau gouvernement dirigé par Najib Mikati, moins hostile au Hezbollah que son prédécesseur et plus en phase avec les intérêts stratégiques du parti pro-iranien.
C'est ce nouveau gouvernement qui a permis au Hezbollah de prendre le contrôle des affaires publiques et de mettre définitivement le TSL à l'écart des priorités nationales.
Pour résumer : entre 2000 et 2011, le Hezbollah est passé d’une formation militaire en voie de développement à une force paramilitaire affirmée, puis à un parti ayant un droit de véto au sein du gouvernement, et enfin un contrôle politique et militaire au niveau de l’Etat libanais.
Modernisation militaire et sécuritaire du Hezbollah (2008 – 2011)
Pendant les trois ans ayant suivi le compromis de Doha, le Hezbollah profitant de sa présence en force au gouvernement, investit massivement dans le contre-espionnage électronique et devint également un acteur de poids sur le plan sécuritaire.
Ses capacités en ce sens se sont développées et lui ont permis d’analyser les données cellulaires et de sécuriser son réseau de fibres optiques contre les intrusions israéliennes.
De plus, il parvint à démanteler plusieurs réseaux d'espionnage israéliens et même de démasquer des réseaux occidentaux au Liban. Cette professionnalisation du renseignement, en plus de son poids politique, a transformé le Hezbollah en un véritable Etat dans l'Etat.
(à suivre)