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Société

La guerre sans pitié laisse derrière elle des vies muettes

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Dans la banlieue sud de Beyrouth, un jeune homme porte secours aux animaux abandonnés. (Houssam Shbaro / Anadolu via AFP)
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Par Nanette Ziadé-Ritter
Publié avr. 1, 2026 - 14:19

Chaque guerre apporte son lot de laissés-pour-compte. Mais il est une catégorie dont on parle peu, ou mal: les animaux. Dans un Liban où l’abandon est déjà légion, la guerre ne fait qu’aggraver une situation rendue précaire par des années de crise économique. À la détresse humaine s’ajoute ainsi une souffrance silencieuse, invisible, qui ne trouve que rarement sa place dans le récit collectif.

 

Ce phénomène met aussi en lumière une fracture plus profonde. Car abandonner un animal en temps de guerre n’est pas toujours un geste de cruauté assumée, mais parfois celui d’un effondrement. Lorsque tout manque – nourriture, médicaments, abri – la hiérarchie des urgences s’impose avec brutalité. L’animal devient alors, dans l’esprit de certains, un poids supplémentaire.

 

Car l’animal, pour beaucoup, reste accessoire. Un compagnon que l’on adopte parfois sur un coup de tête, comme un objet dont on se lasse. Et lorsque l’urgence impose la fuite, certains prennent la route en abandonnant derrière eux ce qui, soudain, semble ne plus avoir de valeur. Chiens, chats, mais aussi oiseaux ou animaux plus rares, se retrouvent livrés à eux-mêmes, sans défense, dans des environnements devenus hostiles.

 

Cette réalité ne surgit pas de nulle part. Elle s’inscrit dans un contexte où la protection animale, bien que théoriquement encadrée par des lois, reste largement défaillante. Faute de volonté politique et de moyens, les infractions se multiplient: trafic d’animaux sauvages, maltraitance, massacre d’oiseaux migrateurs, pêche à la dynamite. Toute une chaîne de violences banalisées, souvent reléguées au second plan, comme si elles étaient moins graves parce qu’elles ne concernent pas directement l’homme. Pourtant, c’est précisément cette chaîne qui garantit l’équilibre dont dépend aussi sa propre survie.

 

Des sauvetages complexes

 

Dans ce paysage dégradé, ceux qui paient le prix fort sont évidemment les plus vulnérables. Les associations, déjà fragilisées par la crise financière, peinent à maintenir leurs activités. À l’image de Beta ou Animals Lebanon, mais aussi de nombreux collectifs et bénévoles anonymes, elles continuent malgré tout, souvent à bout de ressources. Leur engagement relève parfois de l’urgence absolue: intervenir sous les décombres, répondre à des appels de détresse, risquer leur vie pour sauver un animal coincé, blessé, oublié.

 

Mais les obstacles sont nombreux et ne cessent de s’accumuler. Les sauvetages deviennent plus complexes dans un contexte d’insécurité permanente. Les adoptions à l’étranger, longtemps une issue possible, se raréfient. Les coûts de transport ont explosé, notamment depuis que seule la MEA fréquente l’aéroport international Rafic Hariri, rendant chaque transfert presque inaccessible. À cela s’ajoute une fatigue générale, celle des bénévoles, des donateurs, d’un système qui fonctionne désormais à flux tendu.

 

Il y a aussi une autre réalité, plus nuancée, souvent passée sous silence. Celle de ceux qui refusent d’abandonner. Des familles déplacées qui s’entassent dans des appartements surpeuplés, parfois avec plusieurs générations sous le même toit, et qui tentent malgré tout de garder leurs animaux auprès d’elles. Mais cette cohabitation forcée n’est pas sans tensions. Entre contraintes d’espace, peur, et parfois réticences liées à des convictions religieuses – notamment vis-à-vis des chiens –, la présence animale devient un sujet de friction supplémentaire dans un quotidien déjà saturé.

 

Certes, des images circulent, presque rassurantes: un chat dans une cage sous une tente improvisée, un chien serré contre son maître sur un matelas posé à même le sol. Elles témoignent d’un attachement réel, d’un refus d’abandonner coûte que coûte. Mais ces images, aussi touchantes soient-elles, ne doivent pas masquer l’ampleur du phénomène. Car pour chaque animal sauvé ou protégé, combien sont laissés au bord des routes, errants, affamés, condamnés à survivre dans l’indifférence?

 

L’abandon des animaux en temps de guerre n’est pas un simple dommage collatéral. Il révèle, en creux, notre rapport au vivant, à la responsabilité, à ce que nous choisissons de considérer comme essentiel – ou non – lorsque tout vacille. Et peut-être est-ce là que se joue l’essentiel: dans cette capacité, même au cœur du chaos, à ne pas renoncer entièrement à ce qui nous relie au reste du monde vivant.

 

Entre l’Italie qui accorde un congé payé pour s’occuper d’un animal blessé ou malade et l’Espagne qui  adopte une loi qui reconnaît les animaux de compagnie comme des «êtres vivants doués de sensibilité» plutôt que comme de simples objets ou des biens – en somme des membres de la famille – et la France qui est censée avancer sur ce terrain, mais qui mène une campagne de publicité incitant à devenir chasseur, on peut convenir que la marge est large et que le Liban peut  se féliciter des petits pas qu’il accomplit.

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