

Il est une logique qui ressurgit chaque fois que la question des armes du Hezbollah est soulevée. Elle s’efforce de présenter le parti non comme une autorité armée ayant confisqué la décision d’une communauté et d’un pays, mais comme le prolongement naturel de la communauté chiite libanaise, comme si contester le Hezbollah revenait à s’en prendre aux chiites eux-mêmes, et comme si le désarmer signifiait arracher toute une communauté à son histoire, à sa mémoire et à ses moyens de protection.
Cette logique est non seulement erronée. Elle est insultante.
Elle réduit les chiites à leur peur. Elle transforme leur longue histoire en simple prélude à un fusil. Elle traite toute une communauté comme si elle ne pouvait exister qu’à l’intérieur du réseau d’un parti armé, comme si Jabal Amel, Najaf, la jurisprudence religieuse, le réformisme, les oulémas, les intellectuels, les agriculteurs, les étudiants, les commerçants et toute l’expérience nationale des chiites libanais n’avaient été qu’une préparation à la wilayat el-faqih.
La vérité est pourtant simple: les chiites n’ont pas commencé avec le Hezbollah, et ils ne finiront pas avec lui.
Avant le parti existait déjà une histoire riche de savoir, de vie politique, de société, de modération, de représentation et de revendications en faveur de la justice. Il y avait le sayyed Mohsen al-Amine, l’imam Moussa Sadr, le sayyed Mohammad Mahdi Chamseddine, le sayyed Hani Fahs. Il existait un discours chiite libanais qui connaissait le sens de l’État, le sens du partenariat national et le sens de la dignité, une dignité qui ne saurait être réduite à des armes échappant aux institutions, qui ne se mesure pas au nombre de roquettes et qui ne se vend pas sur le marché des axes régionaux.
Le Hezbollah a tiré profit de la peur, de l’occupation israélienne, de l’absence de l’État, d’une marginalisation ancienne et des blessures bien réelles infligées au Liban-Sud, à la Békaa et à la banlieue sud de Beyrouth. Mais tirer profit d’une blessure ne donne à personne le droit de s’approprier le corps qui la porte.
Ce qui a pu commencer, à un moment donné, comme une réponse à la peur s’est progressivement transformé en un système permanent de fabrication de la peur. Le parti dit aux gens: je vous protège du danger. Puis il fait de sa propre existence une raison permanente de faire surgir ce danger. Il affirme protéger le Liban-Sud, puis transforme cette région en champ de bataille permanent. Il affirme protéger les chiites, puis leur fait payer le prix de ses guerres, de ses sanctions, de ses alliances et de décisions sur lesquelles ils n’ont aucune prise.
Quant au discours sur les hôpitaux, les écoles, les prêts, les salaires et les services, il ne démontre en rien la légitimité des armes. Il révèle l’ampleur de la catastrophe.
Lorsqu’un citoyen a besoin d’un parti pour naître, s’instruire, se soigner, emprunter de l’argent, travailler et enterrer son martyr, il ne s’agit plus d’un simple environnement de soutien, mais d’un système de captivité sociale. Les services ne confèrent pas le droit de déclarer la guerre. L’assistance ne justifie pas la confiscation de la décision. Un salaire mensuel ne transforme pas une famille en faux témoin au service de la légitimité des armes.
Les mafias aussi offrent une protection. Les régimes totalitaires aussi distribuent du pain. Les bandes criminelles aussi savent rendre les populations dépendantes d’elles.
Mais la question n’est pas de savoir ce qu’un tel pouvoir donne. La question est de savoir ce qu’il prend.
Et le Hezbollah a pris bien davantage qu’il n’a donné. Il a confisqué la décision de la guerre et de la paix. Il a confisqué le droit à la dissidence au sein de la communauté chiite. Il a confisqué l’image des chiites au Liban et dans le monde arabe. Il s’est approprié la religion pour en faire une machine de mobilisation. Il s’est approprié le martyre pour le transformer en capital politique. Il s’est approprié la peur pour en faire un contrat de soumission à long terme.
La chose la plus dangereuse que le Hezbollah ait accomplie est d’avoir lié le destin des chiites au sien. Il a fait en sorte que toute pression exercée contre lui apparaisse comme une pression contre eux, que toute critique à son égard soit perçue comme une insulte à leur encontre et que toute tentative de le désarmer soit présentée comme une menace contre leur existence même.
Ce n’est pas du génie social. C’est un chantage politique méthodiquement construit.
Lorsqu’un parti place dans une même chaîne un hôpital, une école, un prêt, un salaire, un martyr et une roquette, il ne construit pas une société normale. Il construit une immense cage, une cage pourvue de nombreuses issues de service, mais dont aucune ne permet une véritable sortie politique.
Les chiites sont parfaitement en droit de demander: qui nous protégera ?
Cette question est légitime. Elle ne doit pas être écartée d’un revers de main, car l’État libanais les a abandonnés, comme il en a abandonné d’autres, et parce que le Liban-Sud a payé un tribut particulièrement lourd aux occupations, aux guerres et aux destructions.
Mais une question légitime ne doit pas être transformée en réponse éternelle au profit d’une milice. «Qui nous protégera?» ne signifie pas que les armes doivent demeurer indéfiniment en dehors de l’État. Cela ne signifie pas que le destin d’une communauté et d’un pays doive rester entre les mains d’une organisation liée à un projet régional. Cela ne signifie pas davantage que les citoyens soient condamnés à choisir entre le parti et l’anéantissement, entre l’État et le massacre, entre le Liban et l’Iran.
La protection ne consiste pas à rendre la peur permanente.
Elle repose sur un État capable, une armée unique, une décision unique, des frontières qui ne sont pas contrôlées par une organisation et une politique étrangère qui ne se décide ni depuis la banlieue sud de Beyrouth ni depuis Téhéran. Protéger les chiites, c’est les réintégrer dans l’État, non les convaincre que l’État est une impossibilité et que le parti constitue leur seul destin.
Ceux qui prétendent que les défaillances de l’État justifient la pérennité de la milice ressemblent à ceux qui soutiennent que l’échec d’un médecin justifie que l’on confie définitivement le malade à un charlatan.
La mémoire invoquée pour justifier les armes est, elle aussi, une mémoire incomplète.
Oui, il y a 1978, 1982, l’occupation israélienne et l’abandon de l’État. Mais il existe une autre mémoire: celle des guerres menées à l’intérieur du pays, de la répression des voix chiites indépendantes, des accusations de trahison lancées contre les dissidents, de l’entraînement du Liban dans la guerre de 2006, de l’envoi de jeunes hommes en Syrie, en Irak et au Yémen, de la transformation du Liban-Sud en plateforme d’un conflit dont ses habitants ne décident pas, et de l’obligation faite à toute une population d’appeler défaite ce qui est présenté comme une victoire, et ruine ce qui est qualifié de fermeté.
Nul n’a le droit de parler au nom de la mémoire chiite tout en effaçant de cette mémoire tout ce que le parti a infligé aux chiites eux-mêmes. Nul n’a le droit d’invoquer les images de l’occupation israélienne pour interdire toute interrogation sur l’occupation de la décision politique par le parti. Nul n’a le droit de transformer une peur ancienne en acte de propriété sur l’avenir.
Les chiites sont plus grands que le Hezbollah.
Le Liban-Sud et ses villages ne sont pas un dépôt pour les missiles de l’Iran. La banlieue sud de Beyrouth n’est pas une caserne. La Békaa n’est pas un corridor militaire. Le martyre n’est pas un chèque en blanc entre les mains d’un parti. La religion n’est pas une carte d’adhésion. La privation n’est pas un permis perpétuel de confisquer l’État. La mémoire n’est pas une prison. La peur n’est pas une identité.
Ce qui est nécessaire, ce n’est pas de laisser les chiites sans protection, mais de les libérer d’une fausse équation qui leur répète que leur sécurité ne peut provenir que de la force qui a confisqué leur décision.
Ce qui est nécessaire, ce n’est pas d’ignorer leurs blessures, mais d’empêcher que ces blessures deviennent un objet de commerce.
Ce qui est nécessaire, ce n’est pas de nier les défaillances de l’État, mais de refuser qu’elles se transforment en mandat permanent accordé à un parti armé. Un État se construit lorsqu’on le reprend aux milices, non lorsqu’on leur abandonne ce qu’il en reste.
La pire manière de prétendre défendre les chiites consiste à les présenter comme une communauté enfermée dans un destin unique, sans autre avenir que les armes, sans autre sécurité que le parti et sans autre dignité qu’un projet dont elle ne maîtrise pas la décision.
Cette défense peut, en apparence, ressembler à de la compassion. En réalité, elle relève de l’effacement. Elle ne voit pas dans le chiite un citoyen libre, mais un être dépendant, prisonnier de sa peur, qui aurait besoin d’un tuteur armé pour lui expliquer ce que signifie survivre.
La vérité est plus simple que toute cette rhétorique: le Hezbollah ne protège plus les chiites du danger. Il est devenu le danger dont il leur demande de redouter tout, sauf lui-même.
Et lorsque la protection devient captivité, lorsque le statut de victime devient un fonds de commerce et lorsque les armes deviennent un destin, le devoir de la parole n’est plus de se demander comment préserver ce système, mais comment en libérer les hommes.
Une communauté qui a donné naissance à des savants, des réformateurs, des figures de la résistance, des penseurs et des citoyens ne saurait être réduite à une organisation, surtout lorsque celle-ci a failli moralement avant même d’avoir failli politiquement. Des hommes et des femmes qui ont payé le prix de l’occupation, des guerres et de l’abandon ne doivent pas être condamnés à payer un nouveau tribut afin que le parti demeure au-dessus de l’État.
Quiconque veut véritablement rendre justice aux chiites devrait commencer par reconnaître qu’ils n’appartiennent à personne: ni à un parti, ni à un axe, ni à un Guide suprême.
Les chiites sont des citoyens libanais. Leur protection réside dans un État qui les protège, non dans une milice qui instrumentalise leur peur.
Et leur avenir se trouve au Liban, non dans l’attente d’une nouvelle guerre décidée par d’autres et payée par eux.