Logo Levant Time
Retour à l’article
Société

Quand tout se déplace, sauf l’État

Image d'actualité
Portrait de l'auteur
Par Nanette Ziadé-Ritter
Publié mars 23, 2026 - 17:32

Presque trois semaines de guerre et quasiment un million de déplacés. Le couperet est tombé. Des déplacés qui ont essentiellement choisi la capitale, déjà étouffée dans un Liban exsangue économiquement et surtout dépourvu de volonté politique pour changer un statu quo devenu totalement obsolète. Un état de choses qui non seulement freine le progrès mais est, disons-le sans ambiguïté, responsable de tous nos maux. Nul pays au monde, sans État fort ou au moins respecté, ne peut exister.

Aujourd’hui, ce sont essentiellement les chiites qui sont déplacés. Ceux-là mêmes que le Hezbollah prétend protéger. Et le plus effrayant, c’est que, démunis sous les tentes et sous la pluie, beaucoup continuent de jurer allégeance à ce parti qui n’a de dieu que lui-même. On peut s’interroger sur l’efficacité de l’embrigadement exercé par cette milice, mais cela révèle surtout un fait politique: l’entité militaire et l’entité politique se nourrissent mutuellement et reprennent des forces dans un contexte où l’État, incapable de faire respecter sa souveraineté, se trouve impuissant à réguler ou intégrer une communauté entière.

Au Liban, le déplacement n’est jamais un simple problème logistique. Il ne s’agit pas seulement de loger, nourrir, soigner. Il s’agit de contenir. Contenir des tensions anciennes, des peurs latentes, des fractures que l’on a pris l’habitude de contourner plutôt que de régler. Et comme souvent, ce que l’on repousse finit par revenir, mais en pire.

Nul n’a jamais éradiqué quiconque. Il ne s’agit donc pas d’exclure les chiites de l’équation, mais de savoir comment intégrer cette communauté et son idéologie au sein d’une géographie actuellement fluctuante.

Car au-delà de l’accueil humanitaire, il y a une suspicion tangible — qui n’est pas venue de nulle part — et la crainte de faire de la place à quelqu’un dont on ignore l’activité, et qui, en étant une cible, pourrait provoquer ce qu’on appelle, de manière triviale, des dommages collatéraux.

Ce climat de méfiance ne peut que susciter sédition et fermer des portes. Pourtant, l’esprit de solidarité des Libanais n’a jamais failli. On l’a vu en 2006, puis après le 7 octobre. Mais aujourd’hui, il rencontre un obstacle inédit: la peur d’être exposé. 

De plus, le Liban a beau afficher une coexistence fragile, il ne s’est jamais vraiment départi des cloisons engendrées par la guerre civile. Certes, techniquement, il n’y a plus d’Est ni d’Ouest, mais dans les têtes, si. Et ces cloisons s’enracinent dans un système de dix-huit communautés qui tentent de cohabiter, chacune portant ses cultures, ses récits et ses idéologies parfois diamétralement opposées. Ces divisions n’ont jamais été réellement intégrées au tissu étatique. Elles ont été gérées, bricolées, aménagées, mais elles restent un héritage que chaque crise rouvre.

Il y a aussi le besoin de survie immédiat, de sauver ce qui reste des meubles d’une vie trop écourtée par des attentes qui peinent à poindre. On évoque souvent, à bon escient, l’absence de citoyenneté au Liban, compliquée par ce système communautaire. Mais ce que ce million de déplacés met en lumière, c’est que cette absence de citoyenneté a des conséquences concrètes : une incapacité à intégrer des segments de la population, un État paralysé par son inertie, voire ineptie.

Un million de déplacés à placer dans des infrastructures vétustes et chancelantes : une catastrophe humanitaire et sanitaire déjà en marche. Et les slogans, les allégeances, les rumeurs et le complotisme, tout cela aggrave le problème, mais sert aussi à dédouaner l’État de ce qu’il ne veut pas entreprendre. Il ne s’agit pas de se réveiller et, d’un coup de baguette magique, exécuter une décision. Il s’agit de commencer à montrer un acte de bonne volonté, même s’il devait se solder par un échec.

Toute guerre finit autour d’une table de négociations. Celle de 2026 verra- t- elle l’accouchement dans la douleur d’une ébauche d’État ? Parce qu’à force de gérer dans l’urgence, de différer les décisions, de composer avec l’inacceptable, on ne fait pas que mal gérer. On s’habitue à l’idée qu’il n’y a pas d’alternative. Et ça, peut-être, c’est le plus dangereux. Parce qu’à ce rythme-là, il ne restera bientôt plus grand-chose à déplacer. Ni à sauver.

Tout ministre, aussi bien intentionné soit-il, ne peut mener sa stratégie à bon port s’il est freiné par la hiérarchie de son ministère. Le grand nettoyage systématique des institutions n’a jamais vraiment commencé, et c’est pourtant la clé de la solution : un État solide, qui sanctionne quand il le faut, qui réglemente la bonne marche du pays. Car qu’on le veuille ou non, il faut qu’on s’accepte les uns les autres pour garder ce pays… à moins que nous ayons déjà décidé de le perdre.

Articles liés
Voir tout
Vidéos liées
Voir tout
Podcasts liés
Voir tout