

Le long de la ligne de front, à la frontière sud du Liban avec Israël, se situent plusieurs villages chrétiens directement exposés aux combats. À mesure que la violence s’intensifie dans cette zone, le Saint-Siège ne reste pas indifférent face à la précarité de cette présence chrétienne dans le contexte actuel. Le pape Léon XIV, bouleversé par le sort des civils à l’ombre de cette conjoncture guerrière, a ainsi évoqué avec gravité la mort du prêtre maronite Pierre Rai de Qlayaa, symbole d’un drame qui frappe sans distinction.
Selon le général à la retraite Khalil Gemayel, ancien commandant du secteur du sud du Litani, les localités frontalières chrétiennes comprennent Alma el-Chaab (caza de Tyr), Rmeich, Aïn Ebel, Debel, Qowzah et Yaroun (caza de Bint Jbeil), ainsi que Bourj el-Moulouk, Qlayaa, Jdeidet Marjeyoun, Ibl el-Saqi et Deir Mimas (caza de Marjeyoun). Dans le caza de Hasbaya se trouvent également Rachaya el-Foukhar, Kawkaba, Abou Qamha et Mazraat Serda.
Dès lors, ces zones frontalières, particulièrement exposées, sont vulnérables tant aux frappes aériennes qu’à d’éventuels affrontements terrestres. «La majorité de ces villages se trouve sur les lignes de front et subit quotidiennement des développements militaires qui ont provoqué la mort de nombreux habitants», souligne le général Gemayel.
Dans ce cadre, il précise que «les activités militaires continues d’Israël et du Hezbollah maintiennent ces zones sous une menace permanente». Il décrit une situation sécuritaire «fragile», marquée par «une grande inquiétude» et nécessitant des mesures de protection renforcées.
Rester malgré tout
Dans ce climat de tension permanente, les données sur le terrain viennent confirmer à la fois l’ampleur de la pression et la détermination des habitants à ne pas céder à l’exode.
Selon le président de l’ONG Nawraj, Fouad Abou Nader, «non moins de 17.950 habitants chrétiens demeurent actuellement dans les villages chrétiens du sud du Liban, sur les 70.000 chrétiens qui y résidaient avant le début de la guerre de mars 2026». Il précise que «ces habitants, situés en première ligne, ont pris la décision de rester dans leurs maisons et sur leurs terres, refusant de les abandonner malgré le contexte sécuritaire très difficile».
Dans cette perspective, M. Abou Nader insiste sur un point central: la nécessité d’une présence effective de l’État. Il souligne notamment «le rôle des Forces de sécurité intérieure, qui doivent, à défaut d’un déploiement militaire complet, assurer une présence active sur le terrain et dans les commissariats». Selon lui, «une telle présence permettrait de maintenir un lien vital entre les habitants et la patrie».
Plus encore, cette présence est jugée «cruciale» pour éviter que «les populations ne se tournent vers Israël pour se ravitailler», ce qui pourrait être interprété, à tort, comme un acte de trahison.
Parallèlement, les besoins les plus urgents se précisent. Ils concernent en priorité les médicaments, les services de santé et la création d’emplois, autant d’éléments indispensables pour permettre aux habitants de rester et de préserver des conditions de vie dignes. À cela s’ajoutent l’accès au carburant, aux fournitures essentielles et la continuité du fonctionnement des écoles, autant de facteurs déterminants pour éviter un exode vers Beyrouth ou d’autres villes.
Dans une lecture plus large, M. Abou Nader met en garde contre une évolution stratégique du conflit. Selon lui, «la situation actuelle diffère de la guerre précédente», Israël adoptant désormais «une stratégie de terre brûlée visant à vider le Sud de ses habitants pour créer une zone tampon».
Mobilisation locale et internationale
Face à cette réalité, la réponse ne s’est pas fait attendre. Plusieurs associations civiles et communautaires ont ainsi coordonné leurs efforts afin de soutenir les villages chrétiens frontaliers.
Concrètement, cette mobilisation se traduit par la fourniture de carburants, de denrées alimentaires, de médicaments et de matériaux de reconstruction. «Ces initiatives visent à réhabiliter les infrastructures, à renforcer la présence légitime de l’État et à intensifier le rôle diplomatique du Liban», explique M. Abou Nader, soulignant qu’elles bénéficient à toutes les communautés du Sud – chrétienne, druze, sunnite et chiite – sans distinction.
Dans le même esprit, il met en évidence l’importance de la cohabitation entre les différentes composantes de la société libanaise. L’ONG Nawraj développe ainsi des projets, notamment le programme «SAWA», visant à renforcer la coexistence et à consolider l’attachement des populations à leur terre.
À l’échelle internationale, l’action se poursuit également. L’ONG œuvre à la collecte de fonds et à la mise en place de projets à long terme destinés à stabiliser durablement les villages du Sud et à empêcher leur désertification.
Enfin, M. Abou Nader appelle l’État libanais à «assumer pleinement ses responsabilités, en mettant fin aux conflits de pouvoir internes qui ont fragilisé le pays et favorisé les ingérences étrangères, notamment iraniennes». S’il estime que «l’exode actuel est temporaire», il avertit néanmoins qu’«Israël pourrait créer une zone tampon dans le Sud».
Une réponse humanitaire qui s’organise
Dans le prolongement de ces initiatives, les institutions ecclésiastiques ont, elles aussi, structuré leur réponse.
Ainsi, le directeur régional de la mission pontificale – CNEWA (Catholic Near East Welfare Association), Michel Constantine, indique que plusieurs réunions ont été organisées, notamment à Bkerké et à Caritas, afin d’évaluer les besoins et de cartographier l’aide disponible.
Dans cette optique, un comité de crise a été mis en place pour coordonner l’action des différentes organisations et éviter toute duplication. Grâce à des réunions régulières et à un système de suivi partagé, les informations relatives aux fonds, à leur utilisation et aux bénéficiaires sont centralisées et ajustées en fonction de l’évolution de la situation.
Par ailleurs, une fois ces données consolidées, un convoi humanitaire sera envoyé dans le sud du Liban pour évaluer la situation sur place. Il sera composé notamment de Caritas et d’organisations ecclésiastiques, sous la coordination de l’APEC (Assemblée des patriarches et des évêques catholiques du Liban), représentée par son secrétaire général, le père Jean Younes.
Partir ou tenir, un équilibre fragile
Sur le terrain, toutefois, la réalité reste précaire. Selon M. Constantine, près de 4.530 familles vivent encore dans les villages du sud, avec une présence chrétienne maintenue dans 15 localités.
Dans le même temps, 960 familles ont quitté ces villages. Parmi elles, 200 se sont réfugiées à Rmeich et Deir Mimas, tandis que près de 750 autres se sont installées ailleurs, principalement chez des proches, notamment à Beyrouth.
Dès lors, l’enjeu devient clair: permettre aux habitants de rester. La mission pontificale concentre ainsi son aide sur les besoins essentiels – vivres, carburants, médicaments – ainsi que sur les moyens de communication, indispensables en cas de coupures des routes.
Dans cette dynamique, un système de coupons ou de cartes utilisables au supermarché est envisagé pour les familles déplacées, leur permettant d’acheter directement les produits nécessaires.
Enfin, il convient de souligner que cette aide dépasse les appartenances confessionnelles. Certaines familles musulmanes ont trouvé refuge dans ces villages, notamment à Rmeich, et bénéficient également de cette assistance.
L’Église en première ligne
Parallèlement à l’action humanitaire, les initiatives religieuses et diplomatiques se multiplient.
Le nonce apostolique Paolo Borgia s’est ainsi rendu dans plusieurs villages chrétiens, saluant la résilience des habitants et réaffirmant le soutien de l’Église.
Dans la même dynamique, le patriarche maronite Béchara Raï a qualifié les chrétiens du Sud de «rempart aux frontières», tout en annonçant l’installation de l’évêque de Tyr, Charbel Abdallah, à Rmeich pour le représenter.
Sur le plan diplomatique, le ministre des Affaires étrangères, Joe Raggi, a sollicité l’intervention du Saint-Siège. Lors d’un échange avec l’archevêque Paul Richard Gallagher, ce dernier a assuré que «le Vatican poursuivait ses efforts pour freiner l’escalade et éviter le déplacement des populations».
Vers un Sud vidé de ses habitants?
Au-delà de l’urgence humanitaire, c’est désormais une perspective stratégique qui inquiète.
Pour le général Khalil Gemayel, «la possibilité de la création d’une zone tampon au sud du Liban constitue aujourd’hui l’une des principales menaces». Selon lui, Israël poursuivrait un objectif non déclaré visant à établir une zone vidée de ses habitants le long de la frontière.
Cette hypothèse expliquerait à la fois l’intensité des attaques et l’exode progressif de la population. Il rappelle, à cet égard, que lors de la guerre précédente, “la présence de l’armée libanaise constituait un facteur de sécurité” – une garantie aujourd’hui absente.
Dans cette perspective, plusieurs conditions apparaissent nécessaires pour permettre aux habitants de rester ou de revenir: garanties de sécurité avec la présence de l’armée libanaise et de la Finul, réhabilitation des infrastructures, soutien économique durable, ainsi que garanties internationales, notamment via le Vatican.
À défaut, conclut-il, «le risque de voir ces villages se vider progressivement de leurs habitants demeure bien réel».