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Société

Harcèlement, intimidations: les femmes, cibles privilégiées de l’IA

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Par Vanessa Kallas
Publié août 17, 2026 - 00:59

Images truquées, sexualisation, campagnes de dénigrement et accusations de trahison: au Liban, l’intelligence artificielle offre de nouveaux outils au harcèlement visant les femmes exposées dans l’espace public. Le cas d’une ministre et les témoignages de deux journalistes illustrent un phénomène mondial qui progresse plus vite que les moyens juridiques et techniques destinés à l’endiguer.

Un diable rouge, cornu, tenant un trident, mais doté d’un visage familier: lunettes de vue, cheveux courts décolorés et boucles d’oreilles circulaires. Il ne s’agissait pas d’une simple caricature, mais de l’une des dizaines d’images générées par intelligence artificielle qui ont envahi les plateformes en ciblant la ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Rima Karamé. Son insistance affichée à maintenir les examens officiels malgré le climat sécuritaire tendu qui accompagnait la guerre avait suscité une vaste vague de colère.

Les personnes en colère n’ont pas débattu de la décision éducative à l’aide d’arguments pédagogiques. À la place, des comptes portant une version détournée et moqueuse de son nom sont apparus, ainsi que des pages haineuses spécialement créées contre la ministre. Les images la représentant sous les traits d’un démon, d’une sorcière ou d’une «méchante» se sont multipliées.

L’une d’elles greffait notamment son visage sur le corps de Gargamel, le célèbre méchant du dessin animé Les Schtroumpfs. Soumises à l’outil de détection Hive Moderation, les deux images ont été évaluées comme ayant chacune 99,9 % de probabilités d’avoir été générées par intelligence artificielle. L’outil a estimé, avec un degré de certitude nettement inférieur — 75,7 % — que le modèle utilisé pourrait être Gemini 3.

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Deuxième image diffusée: l’analyse de Hive Moderation a estimé à 99,9 % la probabilité qu’elle ait été générée par intelligence artificielle. Il convient de rappeler que les détecteurs de contenus générés par IA sont des outils probabilistes susceptibles de produire aussi bien des faux positifs que des faux négatifs.

Le même schéma s’est reproduit avec des femmes bénéficiant d’une protection moindre que celle d’une ministre. Maya*, jeune journaliste libanaise, a publié pendant la guerre une vidéo tournée sur le terrain qui a connu une large diffusion.

Selon son témoignage à l’auteure de cette enquête, sa seule «récompense» fut de voir apparaître un compte anonyme diffusant de fausses images à caractère sexuel la représentant, générées par intelligence artificielle et accompagnées de formules telles que «Israël aime Maya». Une double tentative de porter atteinte à son corps et de mettre en doute sa loyauté. Cet épisode n’a toutefois pas pu, à ce jour, être corroboré par une source indépendante.

Quant à la journaliste Lynn*, elle a découvert qu’une photographie d’elle prise lors d’un reportage sur le terrain avait été modifiée pour la faire apparaître entre deux soldats israéliens pointant leurs armes sur elle. L’image avait été publiée par un compte étranger suivi par des dizaines de milliers de personnes.

Après avoir subi une agression physique alors qu’elle filmait à Beyrouth, elle a elle-même recensé 148 commentaires sous une publication relatant l’agression: critiques de son apparence, insinuations sexuelles et accusations de collaboration avec l’ennemi.

« Les commentaires m’ont fait plus de mal que l’agression elle-même. Avec la personne qui m’a agressée, je me suis disputée et l’affaire s’est arrêtée là. Mais ces propos que je lisais, écrits par des gens cachés derrière de faux comptes, étaient beaucoup plus durs », raconte-t-elle.

La version du ministère: une campagne organisée, pas un débat éducatif

Une source proche de la ministre de l’Éducation affirme que cette dernière et son ministère avaient connaissance de la campagne dès son lancement et que celle-ci est progressivement passée de la diffusion de fausses informations aux attaques personnelles, avant de devenir une véritable «tendance» sur les réseaux sociaux.

Selon cette source, le ministère a tenté en parallèle d’expliquer sa position et de publier des études et des chiffres sur le nombre d’élèves et de déplacés ainsi que sur le programme scolaire. «Mais ces messages ne passaient pas, ou avaient une portée bien moindre que la campagne menée contre elle.»

La source décrit une campagne «violente, dans laquelle tous les moyens ont été utilisés», entre attaques personnelles et insultes. Certains jours, le téléphone de la ministre recevait entre 700 et 1 000 messages sur de courtes périodes, provenant de ce qu’elle qualifie de «trolls électroniques organisés», utilisant des numéros fictifs et parfois réels, dont certains appartenaient à des élèves.

La campagne s’est également transformée, selon cette source, en moyen de gagner en visibilité: «Tous ceux qui voulaient se montrer, susciter la sympathie ou se mettre en avant se sont mis à publier des contenus sur la ministre, jusqu’à ce que le débat sur les examens et l’éducation disparaisse au profit d’attaques contre sa personne: tantôt ses cheveux, tantôt ses accessoires, tantôt la couleur de sa jupe.»

Malgré cela, la ministre n’a déposé aucune plainte en justice, une attitude que la source explique par sa volonté de «ne pas personnaliser la question». «Elle parlait en s’appuyant sur la science et les chiffres ; elle n’est donc pas allée intenter personnellement un procès à qui que ce soit.»

Concernant les solutions, la source évoque un plan de «cohésion sociale» sur lequel travaille le ministère dans le cadre des programmes scolaires, en coordination avec les ministères de la Culture, de l’Information ainsi que de la Jeunesse et des Sports. L’encadrement juridique des comportements sur les réseaux sociaux demeure, pour sa part, à l’étude au ministère de l’Information.

Au-delà du harcèlement: une cyberintimidation systématique

Ce qui rapproche le cas de la ministre de ceux des deux journalistes dépasse le simple «harcèlement numérique» au sens strict. Il s’agit d’un cyberharcèlement systématique visant spécifiquement les femmes présentes dans l’espace public: détournement de leur image, diabolisation, dérision et remise en cause de leurs compétences, sans qu’une seule de leurs décisions ou idées soit réellement discutée.

Les chiffres internationaux montrent que ce qui se passe au Liban s’inscrit dans un phénomène mondial en pleine aggravation. Selon l’enquête Tipping Point, publiée en décembre 2025 par ONU Femmes et la Commission européenne, en coopération avec l’UNESCO et l’ICFJ et avec la participation de chercheurs de City St George’s, University of London, dans 119 pays, 70 % des femmes travaillant dans la sphère publique ont subi des violences numériques dans le cadre de leur activité. 41 % ont déclaré avoir également subi des préjudices dans le monde réel en lien avec ces violences, tandis que cette proportion atteint 75 % chez les journalistes.

Au Liban, les dernières statistiques des Forces de sécurité intérieure, citées par ONU Femmes, indiquent que 80 % des victimes des violences numériques signalées sont des femmes.

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Lorsque l’intelligence artificielle entre en jeu, les chiffres deviennent encore plus alarmants. Selon l’étude State of Deepfakes, publiée en 2023, 98 % des vidéos deepfake disponibles en ligne sont de nature pornographique et 99 % de leurs victimes sont des femmes. L’étude faisait également état d’une augmentation de 550 % du nombre de ces vidéos entre 2019 et 2023.

La deuxième partie de Tipping Point, publiée en avril 2026, révèle par ailleurs que 6 % des femmes présentes dans la sphère publique ont déjà été victimes de deepfakes, tandis que 12 % ont subi la diffusion d’images intimes sans leur consentement. Une femme sur quatre a été diagnostiquée comme souffrant d’anxiété ou de dépression en lien avec la violence numérique, tandis que 41 % pratiquent une forme d’autocensure dans leurs publications afin d’éviter les attaques.

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Comment ces contenus sont-ils fabriqués et comment les détecter?

Produire de tels contenus n’exige désormais plus de compétences techniques particulières. Une seule photographie disponible publiquement suffit pour générer, en quelques minutes, des dizaines de versions dégradantes à l’aide de modèles de génération d’images.

Et, comme le souligne Lynn, «dix secondes de votre voix suffisent pour fabriquer toute une conversation que vous n’avez jamais eue».

À l’inverse, des outils de détection tels que Hive permettent d’estimer la probabilité qu’un contenu ait été généré artificiellement et de tenter d’identifier le modèle utilisé. C’est cet outil qui a servi, dans le cadre de cette enquête, à examiner les images et vidéos visant la ministre Karamé.

Mais la détection reste plus lente que la propagation. Lorsque le résultat de l’analyse est disponible, l’image a parfois déjà atteint des milliers d’écrans. Et puisque ces contenus sont «fabriqués de manière professionnelle», explique la journaliste, «les gens vont les croire, car plus personne n’est réellement capable de faire la différence».

Le problème réside dans la société avant de résider dans l’outil

«Avec le développement de l’intelligence artificielle, le harcèlement numérique a changé non seulement d’intensité, mais aussi de nature. Nous voyons désormais de fausses informations fabriquées à partir d’images et de vidéos, et elles sont toujours plus dangereuses pour les femmes que pour les hommes», explique Abed Qataya, directeur du contenu numérique de SMEX, une organisation spécialisée dans les droits numériques.

Qataya constate que les campagnes s’intensifient lors des moments politiques importants : lorsqu’une femme se porte candidate ou lorsqu’elle prend une décision controversée, comme dans le cas de la ministre Karamé.

«L’insulte est souvent utilisée contre les femmes qui travaillent dans la sphère publique, et elle devient personnelle ; ils n’essaient même pas de discuter de politique ou des faits», explique-t-il.

Et d’ajouter: «Le danger ne provient pas uniquement des outils d’intelligence artificielle désormais disponibles, mais aussi de la manière dont la société pense et considère les femmes.»

Sur le plan juridique, le Liban semble en retard sur la rapidité avec laquelle évolue la menace. Qataya explique: «Au Liban, nous ne disposons pas de lois directement consacrées au domaine numérique. Nous avons le Code pénal, la loi de 2018 sur les transactions électroniques et les données à caractère personnel et la loi de 2020 criminalisant le harcèlement», mais aucun texte ne traite spécifiquement des contenus falsifiés ou de la violence numérique fondée sur le genre.

«Nous n’avons pas de plan national, ni même de commission nationale consacrée à cette question», ajoute-t-il.

Lynn partage ce constat à partir de sa propre expérience: «La première chose dont nous avons besoin, ce sont de vraies lois qui permettent réellement de demander des comptes. Contre qui vais-je porter plainte ? Contre X ?»

Elle estime également que les autorités elles-mêmes ne prennent pas suffisamment au sérieux la violence numérique: «Elles considèrent que ce n’est pas une véritable violence. Pour elles, la vraie violence, c’est lorsque quelqu’un vient vous frapper.»

De la législation aux plateformes: quatre niveaux d’action

Les trois situations examinées dans cette enquête — une ministre diabolisée en raison d’une décision éducative, une journaliste dont de fausses images à caractère sexuel ont été fabriquées et une troisième placée numériquement entre les armes de deux soldats israéliens — imposent une action à quatre niveaux qui ne peut plus être différée.

Les législateurs doivent adopter un cadre juridique criminalisant explicitement la production et la diffusion de contenus falsifiés à caractère malveillant, renforcer les sanctions contre le chantage sexuel et financier et créer la commission nationale réclamée par les défenseurs des droits numériques.

Les médias et les institutions publiques doivent adopter des protocoles de protection clairs, allant de la gestion des commentaires abusifs à l’assistance juridique et psychologique, plutôt que de laisser les femmes visées affronter seules des centaines de messages.

Les plateformes numériques doivent accélérer le traitement des signalements et améliorer l’identification des contenus générés par intelligence artificielle. Quant aux femmes présentes dans la sphère publique et à leurs équipes, Qataya leur recommande d’investir dans les compétences liées à la sécurité numérique, aussi bien sur le plan technique que psychologique.

En attendant, la première ligne de défense reste entre les mains du public lui-même: avant de partager une image «compromettante» ou «choquante» d’une femme de la vie publique, une question devrait précéder toutes les autres: qui l’a fabriquée, et pourquoi ?

* «Maya» et «Lynn» sont des pseudonymes utilisés, à leur demande, afin de protéger l’identité des deux journalistes.

Ce reportage a été réalisé avec le soutien de l’Union européenne et du gouvernement néerlandais, dans le cadre de la bourse consacrée à l’intelligence artificielle dans les médias pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord. Son contenu ne reflète pas nécessairement les points de vue de l’Union européenne ou du gouvernement néerlandais.

Des outils d’intelligence artificielle générative — Claude d’Anthropic et ChatGPT d’OpenAI — ont été utilisés pour la recherche de sources et la restructuration de celles-ci dans le cadre de la préparation de ce travail. L’outil Hive a, quant à lui, été utilisé exclusivement pour vérifier les contenus soupçonnés d’avoir été générés par IA, et non pour produire du contenu. L’ensemble du contenu a été relu et l’exactitude de chaque information et de chaque source mentionnée a été vérifiée avant publication. Tous les efforts possibles ont également été déployés afin d’éliminer des résultats tout biais éventuel, qu’il concerne le langage, la présentation des événements ou la sélection des sources. L’entière responsabilité éditoriale de ce travail incombe à son auteur.

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