
Dans le jargon druze, il existe une formule que l'on emploie aux moments de transition : «Assez… il est temps d'aller présenter nos félicitations.»
Dans un autre contexte, le même réflexe peut prendre la forme suivante : «Il est temps d'aller présenter nos condoléances.»
Il ne s'agit pas là d'une simple courtoisie sociale, mais d'un réflexe politique façonné par l'histoire. Cela signifie qu'un moment s'est achevé, qu'un autre commence, et que ceux qui comprennent le monde tel qu'il est, et non tel qu'ils voudraient qu'il soit, doivent agir en conséquence.
Les Druzes ont toujours été sensibles aux changements politiques. La géographie leur a enseigné cela. L'histoire l'a renforcé. La survie en a fait un instinct. Ils n'ont pas toujours besoin de déclarations officielles émanant des capitales pour savoir que le vent a tourné. Souvent, ils le sentent avant les autres.
C'est pourquoi les récents sondages révélant un large soutien druze aux négociations, et même à un accord de paix avec Israël, ne devraient pas surprendre autant qu'on le prétend. La surprise n'est pas que les Druzes soient ouverts à une nouvelle orientation politique. La surprise est qu'ils aient dit ouvertement ce que beaucoup de Libanais comprennent en silence : le vieux langage de la guerre permanente s'est épuisé.
D'après les chiffres, 72 % des Druzes interrogés se sont déclarés favorables à des négociations directes entre le Liban et Israël, dont une majorité y étant fortement favorable. Plus frappant encore, 84,2 % ont soutenu l'idée d'un accord de paix signé par le président libanais et le gouvernement, tandis que 80,7 % ont approuvé des contacts entre le président libanais et Netanyahu. Des chiffres qui ne sauraient être qualifiés de marginaux, et qui témoignent d'un climat politique clair : le public druze n'attend pas de permission idéologique pour reconnaître que le Liban a besoin d'une issue.
Ces chiffres demandent toutefois à être bien lus. Le soutien druze à la négociation ne traduit pas nécessairement de l'amour pour Israël, ni une capitulation devant la mémoire, la souveraineté ou la dignité nationale. C'est une réponse pragmatique à une réalité qui s'effondre. Les mêmes données révèlent une communauté qui relie massivement la stabilité au retour de l'État, au renforcement de l'armée et à la fin du monopole du Hezbollah sur les décisions de guerre et de paix. Les répondants druzes ont accordé à l'armée libanaise et à son commandant l'une des meilleures cotes de popularité, à 93 %, tandis que 77,2 % se sont prononcés pour le désarmement du Hezbollah. Ils ont également exprimé l'un des jugements les plus sévères sur le rôle de l'Iran au Liban, à 93 % d'avis négatifs.
Pris dans leur ensemble, ces éléments forment un message cohérent. Les Druzes ne disent pas simplement «la paix avec Israël». Ils disent qu'il faut restaurer l'État, restaurer l'armée, restaurer la capacité de décision, et mettre fin à la guerre sans fin qui a consumé le Liban.
C'est précisément là que le Hezbollah et ses alliés déforment délibérément le débat. Ils veulent effacer toutes les distinctions : la paix devient normalisation, la négociation devient capitulation, et le retour de l'autorité étatique devient défaite. Dans leur vocabulaire, toute tentative d'arracher le Liban à la logique de l'affrontement sans fin est une trahison. Toute discussion des intérêts libanais est une défection. Toute proposition visant à restaurer le droit exclusif de l'État à décider de la guerre et de la paix est traitée comme un complot.
Or la vérité est bien plus simple. Que l'État libanais négocie dans des conditions clairement souveraines ne signifie pas que le Liban s'agenouille. Cela pourrait signifier le contraire : que le Liban se redresse enfin, après des décennies durant lesquelles sa décision nationale lui a été confisquée.
Les Druzes semblent avoir compris ce moment. Ils ne sont pas plus pro-israéliens que les autres, et ils ne sont pas moins attachés au Liban, à la Palestine ou aux causes arabes. Mais historiquement, ils ont été parmi les communautés libanaises les plus alertes à la différence entre un slogan qui protège et un slogan qui met en danger. Ils savent quand le langage se décroche de la réalité. Ils savent quand la résistance passe de la défense nationale à une structure de domination intérieure. Ils savent quand le coût de prétendre devient plus grand que le coût de changer de cap.
C'est pourquoi leur position doit être lue comme pragmatique, et non idéologique. Un vote pour arrêter la guerre, et non pour effacer l'histoire. Un vote pour protéger le Liban, et non pour blanchir Israël. Un vote pour restaurer l'État, et non pour célébrer la normalisation.
Et pourtant, cette humeur publique druze semble en avance sur une grande partie de la direction politique druze traditionnelle. Cette hésitation est compréhensible dans une certaine mesure. La direction porte le traumatisme des guerres du Liban, des trahisons régionales, des assassinats, des alliances changeantes et des promesses brisées, et elle souffre d'une sorte de coup du fouet historique. Chaque virage brutal au Liban peut avoir un prix, et chaque position avancée peut être exploitée, déformée ou sanctionnée.
Or la prudence est une chose, et la paralysie en est une autre.
La politique n'est pas seulement mémoire. C'est aussi la capacité de reconnaître l'avenir à mesure qu'il arrive. Si une large part du public druze dit que le temps est venu d'échapper à la captivité de la guerre, sa direction ne peut pas se contenter de gérer la peur. Elle doit contribuer à forger une position nationale sérieuse : pas de paix en dehors de l'État, pas de négociations en dehors de la souveraineté, et pas de décision de guerre ou de paix en dehors des institutions constitutionnelles.
C'est là, cependant, que la plus grande responsabilité incombe à l'État libanais.
Il n'est pas demandé au peuple libanais de se précipiter émotionnellement vers la paix, ni d'oublier l'occupation, le sang, les déplacements ou la cause palestinienne. Mais si des négociations sont sur la table, l'État a le devoir d'expliquer pourquoi la paix peut être un intérêt libanais. Il doit expliquer ce que le Liban aurait à gagner, quelles garanties seraient nécessaires, ce qu'il adviendrait du territoire libanais occupé, quel rôle jouerait l'armée, et comment un éventuel accord protégerait la souveraineté plutôt qu'il ne la minerait.
La paix ne peut pas être vendue comme une vague transaction. Elle requiert un argumentaire national, et elle requiert un État prêt à affronter la machinerie d'intimidation et de bêtise qui s'obstine à qualifier chaque option diplomatique de « normalisation » et chaque sortie de guerre de «défaite».
Mettre fin à la guerre n'est pas une défaite. La vraie défaite, c'est que le Liban reste suspendu entre une guerre qu'il ne peut pas gagner et une paix qu'il n'a pas le droit de discuter. La vraie défaite, c'est que des citoyens libanais meurent, émigrent, perdent leurs économies, leurs maisons et leur avenir pour défendre des formules qu'ils n'ont pas le droit de remettre en question. La vraie défaite, c'est qu'un pays ait un État de nom, mais pas d'autorité.
La victoire, en revanche, réside peut-être dans le fait que le Liban décide enfin que son intérêt national n'est pas une note de bas de page dans les calculs des autres. Elle réside peut-être dans le fait de dire que le Liban-Sud est protégé par l'État libanais, et non par l'instabilité permanente. Que la dignité ne se mesure pas au nombre de fronts ouverts, mais à la capacité d'un pays à protéger son peuple, sa terre, son économie et ses institutions.
Vue sous cet angle, les chiffres druzes ne sont pas une anomalie. Ce sont un avertissement précoce. Une petite communauté, longuement exercée à survivre aux tempêtes, dit au Liban qu'une ère est en train de se clore.
Cela ne signifie pas que la paix est facile, garantie ou sans risques. Cela ne signifie pas qu'il faudrait faire aveuglément confiance à Israël, ni que les craintes libanaises sont illégitimes. Mais cela signifie que la guerre ne peut plus être sacralisée, et la paix ne peut plus être traitée comme un crime.
Les Druzes ont peut-être dit, à leur manière, ce que l'État libanais craint encore de dire : assez.
Il est temps d'aller, non pas féliciter Israël, mais féliciter le Liban s'il parvient à reconquérir son État. Il est temps que la paix cesse d'être traitée comme une accusation, et que la guerre cesse d'être traitée comme un destin. Il est temps que quelqu'un explique aux Libanais que mettre fin à la guerre, lorsque cette décision est prise par l'État et protégée par la souveraineté, n'est pas tant une normalisation avec l'ennemi qu'une normalisation avec l'idée que le Liban mérite de vivre.