

Pris entre deux États-voyous, le Liban n’a d’autre choix que de s’amadouer celui qui lui est le plus proche, géographiquement, celui qui se tient à sa frontière. C’est l’art de la paix selon le bon sens. Point n’est besoin d’être Sun Tzu pour le comprendre. Ni non plus pour comprendre que le Liban fait partie du monde arabe, et non du monde islamique, et qu’il peut compter pour avancer dans cette direction sur une solidarité arabe qui n’a pas son équivalent dans l’islam militant iranien.
Certes, la cause de palestinienne est sacrée et la spoliation de la Palestine restera la honte du monde arabe. Mais ce n’est pas une raison pour lui sacrifier une autre cause sacrée, celle du Liban, ce magnifique joyau géographique et culturel, cette promesse de liberté religieuse offerte par l’histoire à l’Église maronite et, à travers elle, à toutes les communautés libanaises, et dont la perte serait un sacrilège ou, selon Jean-Paul II, «l’un des remords du monde».
Le Liban est «plus grand que lui-même», a dit Emmanuel Macron en mars dernier à l’Institut du monde arabe. De fait, le Liban est un coup de génie de l’histoire qui en a fait le creuset d’un art de vivre en bonne entente entre deux grandes croyances religieuses sous bien des aspects antagonistes, mais dont le rapprochement, tel qu’il s’est finalement produit au Liban, est parvenu à être «un modèle de liberté et de pluralisme pour l’Orient et l’Occident», toujours selon Jean-Paul II.
Partie de la francosphère
L’atout majeur dont dispose encore le Liban, de surcroît, c’est qu’il fait partie de la francosphère et, par là-même, d’un ensemble ouvert sur la France et l’Occident, tout en restant profondément religieux, profondément pacifique, profondément ancré dans l’Orient. Comment, du reste, avec une aussi petite superficie, pourrait-il en être autrement?
Il faudra donc faire en sorte qu’au sortir des lourdes épreuves que nous traversons, le Grand Liban l’emporte sur les petits Liban qui tentent encore de se faire «en pensée ou en paroles»; et en particulier sur l’utopie khomeyniste dont l’objectif est d’étendre au Liban l’autorité de Téhéran, de permettre à l’Iran d’être aux frontières d’Israël et aux rives de la Méditerranée, et de détruire Israël au terme d’une équipée où le religieux débouche directement sur l’eschatologique et la fin des temps, autant dire sur l’irrationnel.
Ces visées ne pouvaient pas ne pas déclencher, chez les autres communautés libanaises, des réflexes d’autodéfense. L’une des raisons pour lesquelles le Liban restera réfractaire à cette colonisation idéologique de la communauté chiite, c’est que face à sa «assabiya», il se trouve une autre «assabiya», maronite celle-ci, qui tient farouchement à son autonomie de pensée et d’action, comme à la part de terre qui lui est revenue au terme de siècles de gestation et de souffrances; une part de terre dont elle a payé le prix du sang au fil des XIXe, XXe et XXIe siècles, et dont elle continue à payer le prix en ce moment même à travers les villages frontaliers.
La leçon du Grand Liban
Nous le disons tout en étant persuadés que les maronites ont intelligemment retenu, à prix fort, tout au long du siècle écoulé, la principale leçon du Grand Liban de 1920: celle de ne plus aspirer à un Liban où ils seraient enfin autonomes et libres, mais de se mettre à son service après l’avoir obtenu.
En passant d’un germe de nation au Grand Liban, les maronites sont en effet passés, non sans peines, reculs, hésitations et fautes graves, de l’adolescence à la maturité, d’une communauté aspirant à être nation, à une nation assumant ses responsabilités à l’égard de toutes leurs communautés qui s’agrégeaient à son projet.
Pour rester fidèle à elle-même, la «assabiya» maronite, dont on perçoit le frémissement, en ce moment, doit se rappeler qu’elle est au service exclusif de la grande civilisation libanaise, du vivre-ensemble, de la modernité croyante, de la laïcité positive, de la fraternité religieuse, du refus de toute instrumentalisation du religieux, de la hauteur de vue géopolitique, de la liberté et du pluralisme, et qu’elle est aux antipodes de tout isolement.
À l’appui de ce qui vient d’être dit, citons ce passage d’une allocution prononcée, en février 2011, par le président de la Fondation maronite dans le monde, Michel Eddé, d’heureuse mémoire, lors de la cérémonie de lever du voile sur la statue de saint Maron, dans l’enceinte extérieure de la basilique Saint-Pierre du Vatican: «Ce Liban (…), les maronites ont été les premiers à y forger une patrie puis un État moderne. Ils n’ont pas voulu en faire une nation maronite ou chrétienne, ni un État pour les maronites ou les chrétiens, bien que cela fût à portée de main en son temps. Ils l’ont conçu comme un foyer pour la convivialité entre musulmans et chrétiens, un foyer fondé sur la reconnaissance du droit à la différence, sur le respect de l’autre, de son acceptation dans sa différence. Autrement dit, sur la liberté et la démocratie.»
Affinités
Cela dit, et à l’appui de l’option en faveur d’un accommodement pacifique avec l’État à nos frontières, il faut savoir que le Liban chrétien n’est pas sans affinités culturelles et religieuses avec l’Israël religieux. L’Église et la Synagogue prient et implorent dans le même Livre des Psaumes et se ressourcent tous deux dans certains grands récits de la Bible.
L’Église orientale maronite a aussi la sagesse de savoir que si l’Église universelle a alimenté l’antisémitisme en prenant son indépendance de la Synagogue, elle-même n’a pas à assumer les égarements du passé. Elle peut donc adhérer librement, et sans arrière-pensées, aux dispositions de la Déclaration conciliaire Nostra aetate qui affirme: «Encore que des autorités juives, avec leurs partisans, aient poussé à la mort du Christ, ce qui a été commis durant sa Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les Juifs vivant alors, ni aux Juifs de notre temps. S’il est vrai que l’Église est le nouveau peuple de Dieu, les Juifs ne doivent pas, pour autant, être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de la Sainte Écriture.»
Elle n’oublie pas non plus de regarder aussi «avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu unique, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes». En ce domaine, elle pourrait même faire de la surenchère, le Liban étant le lieu par excellence du dialogue de vie islamo-chrétien.
La mission du Liban
Enfin, si la Synagogue est son aînée historique, l’Église ne peut se permettre d’oublier que Dieu a fait d’elle la gardienne de l’espérance qu’un jour, «tous les peuples invoqueront le Seigneur d’une seule voix et le serviront sous un même joug» (So 3, 9), et qu’elle doit savoir les mener à travers l’histoire, par les «douces attaches» de l’Esprit saint, à la plénitude de la révélation qu’elle a elle-même reçue.
À aucun moment, le Liban, héritier des hautes valeurs transmises par ses communautés, ne doit perdre de vue la grandeur de sa mission. Ainsi, il a l’obligation morale, dans le cas particulier de la Palestine, de brandir les armes de l’Esprit et d’avertir son voisin méridional qu’aussi traumatisé qu’il soit par le 7 octobre 2023 et son cortège d’atrocités, il risque de perdre son âme en exerçant sur les Palestiniens la violence génocidaire que l’on a vue. En déshumanisant les Palestiniens et en éteignant dans leur cœur toute empathie pour ce peuple, les Israéliens se déshumanisent eux-mêmes, estiment leurs historiens. Israël sera-t-il sauvé par la guerre? Non, c’est seulement en donnant aux Palestiniens un avenir qu’il pourra vivre en paix. Car une paix imposée ne reposant pas sur des fondements de justice, mais reposant sur la force, peut être balayée du jour au lendemain. La paix véritable est celle qui repose sur les droits inaliénables de toute personne et de toute collectivité humaine, tels que développés par deux millénaires de civilisation judéo-chrétienne; et vers laquelle doivent tendre toutes les nations qui se veulent justes aux yeux de Dieu, ce à quoi prétendent les deux acteurs nationaux du drame en Terre sainte.
Il est encore une autre raison, plus circonstancielle peut-être, de s’accommoder d’une paix avec Israël, c’est l’ouverture des frontières sur les lieux saints qu’elle permettra. Bien sûr, à Saïda et Tyr, le Liban possède de précieuses reliques du passage de Jésus-Christ sur sa terre. Bien sûr aussi, il possède sur ses sommets et dans la profondeur de ses vallées, de précieux lieux saints vers lesquels tourner ses regards. Mais ce ne sont pas là des raisons suffisantes pour oublier les pierres de Jérusalem, ou de détourner ses yeux de Bethléem et Nazareth, qui restent pour tout chrétien d’irremplaçables témoins de la vie de Jésus.
Pas de décentralisation d’isolement
Un avertissement avant de finir: quel que soit le prix à payer pour la paix avec Israël, il faudra éviter toutes les structures de décentralisation qui isoleraient les communautés libanaises les unes des autres. Le Liban profond a le devoir de rester ouvert et proche de tous ceux qui l’ont bâti ou le bâtissent, fidèle à partager avec tous les peines et les joies, les deuils et les fêtes.
Enfin, la prospérité économique au Liban ne doit pas se faire aux dépens de sa mission spirituelle. Avant d’être un casino, un hôpital, une station de ski ou une destination touristique – ce ne sont là que des gagne-pain –, le Liban doit faire en sorte d’être le cœur intellectuel du Moyen-Orient, un lieu de liberté, de créativité et de pluralisme, le laboratoire de la «civilisation de l’amour» voulue par Paul VI. Et pour cela, ses universités et ses instituts d’études supérieures ont un rôle de premier plan à jouer. La quête de sens devra s’inscrire sur la liste des «spécialités libanaises», au même titre que les «mezzés».