


La dernière danse de la mort a commencé au moment du coup de force contre les institutions de l’Autorité nationale en 2007, conséquence directe de la dualité du pouvoir, après l’élection d’Ismaïl Haniyeh au poste de Premier ministre. La mission fondamentale de ce dernier consistait pourtant à mettre en œuvre la politique du président de l’Autorité, élu au suffrage populaire, dans le cadre d’un système électoral hybride: les électeurs choisissent la moitié des membres du Conseil législatif selon un scrutin uninominal, en votant directement pour un candidat, et l’autre moitié selon un scrutin de listes partisanes, l’ensemble du territoire constituant une circonscription unique. Le nombre d’élus de chaque liste est déterminé en fonction du pourcentage de voix obtenu.
Selon la définition qu’en donne l’accord d’Oslo, l’Autorité nationale est une autorité d’autonomie limitée, administrant trois catégories de zones dans les territoires palestiniens occupés en 1967, chacune disposant de son propre régime sécuritaire et administratif. Les compétences des services de sécurité palestiniens et de l’armée d’occupation israélienne s’y chevauchent, tandis que les colons poursuivent méthodiquement leurs activités, bénéficiant d’une protection sécuritaire et militaire ainsi que de moyens financiers leur permettant de construire et d’étendre les colonies en Cisjordanie.
Dans le même temps, l’Autorité nationale devait affronter deux questions particulièrement lourdes: la première concernait le sort de Jérusalem-Est; la seconde, celle des réfugiés palestiniens en Cisjordanie, dans la bande de Gaza et dans la diaspora, lesquels représentent en réalité près de la moitié de la population palestinienne.
Ce qui précède révèle une difficulté profonde dans les politiques adoptées pour élaborer des solutions répondant aux aspirations des Palestiniens sans entrer en contradiction avec la recherche d’un compromis historique avec l’État d’Israël, qui conduirait à son retrait des territoires palestiniens occupés.
Au cœur de cette difficulté se trouvait le fait que l’Autorité nationale fondait ses politiques sur son adhésion à la légitimité politique internationale et s’appuyait, en tant qu’autorité issue de l’accord d’Oslo, sur le cadre politique et juridique qui en découlait. Le Hamas, dès lors qu’il disposa de représentants au sein de l’Autorité, fondait au contraire ses décisions et ses positions sur la notion de droit historique et religieux, et non sur celle de droit politique telle qu’elle est reconnue par la communauté internationale.
Il en résulta une contradiction objective entre droit historique et droit politique, contradiction à laquelle il n’était pas facile de trouver une formule de coexistence au sein d’une même autorité. La cohabitation entre la présidence de l’Autorité et la présidence du Conseil des ministres s’effondra ainsi moins d’un an après les élections, ouvrant la voie à l’affrontement qui s’acheva par le coup de force du Hamas contre les institutions de l’Autorité nationale dans la bande de Gaza en 2007.
Une cohabitation impossible
Le gouvernement d’Ismaïl Haniyeh obtint la confiance du Conseil législatif à la fin de mars 2006. Mais la cohabitation avec la présidence palestinienne se dégrada rapidement et atteignit son point culminant en juin 2007, lorsque les services de sécurité du Hamas lancèrent une vaste offensive contre les institutions de l’Autorité nationale dans la bande de Gaza. Selon les statistiques des Nations unies, ces affrontements firent 161 morts, parmi lesquels 41 civils, 11 femmes et 7 enfants, et environ 700 blessés.
Les événements montrent que la direction du mouvement n’a pas su mesurer la portée de sa victoire populaire aux élections et qu’elle a également perdu la souplesse politique qui aurait pu permettre à cette démocratie palestinienne naissante de poursuivre la cohabitation, ne serait-ce que quelques années de plus. Le recours à un règlement sanglant traduisait en outre la prééminence de la logique sécuritaire et militaire sur toute autre considération et démontrait le choix de s’emparer par la force des rouages et des appareils du pouvoir, alors même que le Premier ministre et un grand nombre de ministres appartenaient au mouvement lui-même.
En ce sens, le processus démocratique ne semblait pas constituer, aux yeux de la direction du mouvement, une fin en soi, mais plutôt un moyen d’accéder au pouvoir et de prendre le contrôle de ses institutions. Les effets de la division et du coup de force se prolongèrent pendant près de deux décennies. Le processus démocratique fut paralysé, non seulement dans la bande de Gaza, mais aussi, par ricochet, en Cisjordanie, dans les institutions de l’Organisation de libération de la Palestine et jusque dans la vie syndicale.
Il en résulta un affaiblissement continu de la structure des institutions nationales et la prédominance de politiques d’urgence et provisoires au détriment de politiques étatiques dotées d’une vision stratégique claire, au point que la gestion de la division se substitua à la construction des institutions de l’État.
Quant au pouvoir du Hamas à Gaza, il s’orienta vers le renforcement de l’appareil sécuritaire afin d’assurer son contrôle, tout en développant sa puissance militaire pour combattre l’occupation. Mais cette fois, après le retrait israélien de la bande de Gaza en 2005, la confrontation ne reposait plus essentiellement sur les attentats-suicides, mais sur les tirs de roquettes et les opérations militaires menées à partir des tunnels et du sous-sol.
Parallèlement, la «culture des tunnels» devint une composante de la vie économique de la bande de Gaza. Ceux-ci servaient à faire entrer marchandises et biens, à usage civil comme militaire. À une certaine époque, «l’économie des tunnels» fut même présentée comme une solution à la dégradation de l’économie, alors que le chômage dépassait 40 % de la population active et que les taux de pauvreté atteignaient des niveaux records.
Pour la direction du Hamas, cette situation ne constitua pas une raison suffisante de remettre en cause son modèle de gouvernement. Son coût social et économique fut considéré comme le prix du «djihad sacré» et de la confrontation avec l’occupation, menée au moyen de roquettes et depuis les profondeurs du sous-sol.
Dans le même temps, le mouvement menait sur un autre front des négociations permanentes avec le Fatah et les autres factions afin de parvenir à une réconciliation nationale entre «frères». Autrement dit, le pouvoir de fait installé à Gaza conjuguait l’enracinement de la division, d’un côté, et la conduite de négociations de réconciliation, de l’autre, dans un paradoxe politique qui dura de longues années.
Les jeux de la réconciliation
Le Hamas subit le choc de la victoire, tout comme le Fatah celui de la défaite. Du côté du vainqueur, ce choc se traduisit par de la confusion et des hésitations dans les positions et les déclarations, révélant une forme d’appréhension chez ceux qui n’avaient jamais auparavant fait l’expérience du gouvernement et ne s’étaient retrouvés aux commandes qu’à la faveur de leur victoire électorale.
Après des décennies de mobilisation excessive autour de la prétention à l’intégrité, au détachement à l’égard du pouvoir et de sa corruption, et au dévouement à la lutte et au martyre, la position du Jihad islamique vint accentuer cette confusion. L’organisation refusa de signer le «Document d’entente nationale», élaboré par les dirigeants des mouvements palestiniens emprisonnés en Israël, au motif qu’elle continuait de rejeter l’accord d’Oslo, fondement politique et juridique de l’Autorité nationale. Elle annonça qu’elle resterait fidèle à sa ligne djihadiste, loin du pouvoir et de la corruption qu’il entraîne.
La plupart des autres factions signèrent en revanche le texte, connu sous le nom de «Document des prisonniers», qui associait le soutien aux efforts de l’OLP en vue de l’établissement d’un État palestinien indépendant à l’adoption de la résistance dans le cadre d’un consensus national.
Ces dispositions furent ensuite intégrées au «Document d’entente nationale pour un dialogue global», adopté à Ramallah et à Gaza les 25 et 26 juin 2006. Ces tentatives ne parvinrent toutefois pas à produire une formule de partenariat national dans l’exercice du pouvoir, jusqu’à l’intervention de l’Arabie saoudite dans le dossier de la réconciliation et la conclusion de ce qui fut appelé l’«accord de La Mecque» en février 2007.
Cet accord alla au-delà du Document d’entente nationale en établissant un véritable partenariat et un partage du pouvoir entre les deux pôles du système politique palestinien, le Fatah et le Hamas, ainsi qu’entre la présidence de l’Autorité et celle du Conseil des ministres. C’est sur cette base que fut formé, en mars 2007, le gouvernement d’Ismaïl Haniyeh.
Mais le printemps de la réconciliation ne dura pas trois mois. Tout s’effondra au début de juin de la même année, lorsque les forces et les services de sécurité relevant du Hamas s’emparèrent des institutions de l’Autorité nationale dans la bande de Gaza, considérant cette voie comme le moyen le plus court de monopoliser le pouvoir et de revenir à une politique d’accusation de trahison et d’exclusion.
Cette situation dura quatre ans, avant que la médiation égyptienne ne reprenne ses efforts, aboutissant à l’«accord du Caire» de mai 2011. L’échec se répéta. Le Qatar proposa alors une nouvelle initiative qui déboucha sur la «Déclaration de Doha» en février 2012.
Puis vint l’«accord de Chati», conclu à Gaza en avril 2014, qui permit la formation d’un gouvernement d’entente nationale dirigé par Rami Hamdallah. Celui-ci ne résista toutefois pas longtemps. Le fil des initiatives de réconciliation fut interrompu pendant près de trois ans, avant que l’Égypte ne reprenne en 2017 son rôle de médiateur, conduisant au second «accord du Caire».
L’Algérie tenta à son tour d’obtenir une réconciliation en 2022 avec ce qui fut appelé la «Déclaration d’Alger». Enfin, le dernier épisode de cette succession d’initiatives vint de Chine, qui parraina une entente entre le Fatah et le Hamas et donna naissance à la «Déclaration de Pékin» en juillet 2024, sans que celle-ci ne devienne davantage un accord susceptible d’être appliqué.
Nous avons donc assisté à une longue succession de tentatives d’accord, avec l’intervention de plusieurs pays arabes et étrangers dans la médiation et le parrainage, tandis que l’Autorité nationale poursuivait une politique de souplesse et d’intégration. Le résultat est néanmoins demeuré inchangé: nul.
La dérision suscitée par cette situation atteignit un niveau élevé dans la rue palestinienne, au point que les principaux négociateurs semblaient ne plus avoir rien de nouveau à discuter. Une formule devint courante: il ne s’agissait plus que de «tourisme de la réconciliation», répétition d’un spectacle où il ne restait plus grand-chose à dissimuler après que le linge sale eut été étalé au grand jour.
Après le Déluge
En novembre prochain, date prévue pour les élections du Conseil législatif, si elles ont effectivement lieu, celles-ci se tiendront au premier mois de la quatrième année du «Déluge d’al-Aqsa», l’attaque qui a engendré une guerre d’extermination et de déplacement se poursuivant à des degrés divers et à laquelle ni les accords de cessez-le-feu ni le blocus ne mettent fin. Car l’effusion de sang juif, comme lors de l’attaque du 7 octobre 2023, autorise l’effusion du sang palestinien, et davantage encore; elle devient ainsi un nouveau titre du conflit permanent, après l’échec de la première tentative de règlement historique à travers l’accord d’Oslo.
Tout le monde a compris qu’il était beaucoup plus facile, pour les deux camps, de faire tomber Oslo que de construire un processus de paix complexe. Il suffit qu’un homme armé tire sur le Premier ministre Yitzhak Rabin au moment où celui-ci appelle les Israéliens à choisir la paix pour que tout l’édifice s’écroule. Et il suffit qu’un kamikaze du Hamas mène une opération pour que soit mise au jour l’incapacité de l’Autorité nationale à protéger son peuple.
L’armée israélienne reprend alors ses fonctions d’armée d’occupation, tandis que les groupes de colons progressent pour édifier de nouvelles colonies, jusqu’à l’imposition de la souveraineté israélienne sur la majeure partie de la Cisjordanie. Dans le même temps, le ministre israélien de la Sécurité, Ben-Gvir, réclame que des dizaines de Palestiniens soient tués chaque jour de manière permanente et systématique afin de convaincre les habitants de Gaza de la nécessité d’émigrer.
La situation actuelle est profondément liée à une série d’erreurs commises par l’Autorité nationale dans sa gestion du conflit interne avec tous ceux qui ont contribué au retour à la violence. C’est là la première racine de l’échec des tentatives, poursuivies pendant quatre décennies, visant à élaborer une formule d’action commune entre l’Organisation de libération de la Palestine et le Hamas.
À ce propos, l’auteur de ces lignes avait formulé, à l’occasion de l’anniversaire de la Déclaration d’indépendance de la Palestine du 15 novembre, il y a deux ans, la conclusion suivante:
«La question de la réconciliation ne relève pas des missions du Fatah, car le poids de ce mouvement ne lui donne pas qualité pour conduire cette mission, mais seulement pour contribuer à sa réalisation. Il n’est pas davantage possible de discuter d’une quelconque réconciliation ni d’engager un dialogue qui contournerait le contrat social et politique incarné par la “Déclaration d’indépendance de la Palestine”, en tant que document de référence suprême pour tous, jusqu’à l’adoption de la Constitution palestinienne promise.
De même, le poids important du Hamas ne lui donne pas le droit de renier ce contrat social et politique, tant que la société palestinienne demeure attachée à celui-ci et continue de lutter en s’en inspirant.
Le Hamas, en tant que mouvement en rébellion contre l’ordre politique fondé sur l’intérêt national palestinien, ne saurait fixer les règles du dialogue en vue de la réconciliation, même si les autres factions les approuvent. Porter atteinte à la légitimité et s’en affranchir constitue précisément le point de départ de l’échec du dialogue, comme nous l’avons constaté avec la “Déclaration de Pékin”. Considérer la rébellion du Hamas comme une rébellion interne implique également que l’Autorité palestinienne mène son dialogue avec lui exclusivement sur le territoire national, et non dans une capitale étrangère. La logique et la finalité de la réconciliation consistent à ramener le mouvement rebelle dans le cadre de la légitimité, sur la base d’un changement de son comportement et de ses politiques, et non à adapter la légitimité et les lois à ses exigences ni à contourner le contenu et le texte de la “Déclaration d’indépendance”.
Enfin, la multiplication des discours sur la “réforme de l’Organisation de libération”, sa reconstruction, la “sacralisation du consensus national” et tous les termes qui en dérivent, sans définition précise ni signification véritablement établie, ne fait que servir une manière de contourner les difficultés au profit d’une logique tribale qui finit généralement par les accusations de trahison. Elle affaiblit nos choix nationaux et permet la pénétration d’agendas qui ne sont pas palestiniens.»
Il est enfin indispensable de revoir notre compréhension, nos comportements et nos stratégies pour construire l’État de Palestine, en partant du principe qu’il n’est plus possible de confondre les concepts de la révolution et la philosophie des anciens mouvements de libération avec ceux de la construction de l’État dans le monde contemporain.
Dans ce bref aperçu, il convient de relever deux erreurs commises par l’institution de l’Autorité nationale et qui n’ont jamais fait l’objet d’un débat méthodique et rigoureux permettant de préserver l’ordre politique fondé sur l’intérêt national palestinien.
La première erreur s’est produite durant la période transitoire d’application de l’accord d’Oslo, entre 1993 et 2000, lorsque le président Yasser Arafat adopta à l’égard du Hamas une politique d’endiguement, de rapprochement et de fraternité, alors même que le mouvement menait ouvertement une guerre visant à faire échouer l’accord et recourait à la violence sous la forme d’attentats-suicides. Dans les faits, cette politique consacra la dualité du pouvoir en Cisjordanie et à Gaza.
La seconde erreur intervint lors de la préparation des deuxièmes élections au Conseil législatif, au début de 2006. Le Hamas fut alors autorisé à participer au scrutin sans avoir préalablement annoncé son adhésion aux choix nationaux établis par la «Déclaration d’indépendance» ni aux engagements de l’Autorité envers Israël et la communauté internationale.
Cette erreur n’est pas seulement liée à la décision du président Mahmoud Abbas. Elle est également à mettre en relation avec les pressions exceptionnelles exercées à l’époque par Washington. Il est donc indispensable que les archives correspondantes soient rendues publiques afin que nous puissions procéder à une évaluation objective de cet épisode et de ses conséquences persistantes sur le jeune système politique palestinien.
Le paradoxe est que le Hamas s’est adapté aux lois et aux règles de l’accord d’Oslo tout en continuant, jusqu’à aujourd’hui, à brandir le mot d’ordre de son abolition.
Le contournement des grands choix nationaux consignés dans les textes ainsi que la dualité du pouvoir ont détruit les éléments de force du système politique palestinien de l’intérieur et permis aux adversaires de la création d’un État palestinien de mettre en œuvre leurs politiques, comme nous le constatons aujourd’hui.
Enfin, l’échec du règlement entre les deux peuples peut se résumer au succès des extrémismes des deux camps dans la reproduction de la violence et à l’absence de justice. Le règlement politique élaboré par les élites dirigeantes demeure privé d’une véritable conception de la réconciliation historique entre Israéliens et Palestiniens, une réconciliation qui serait protégée par des forces sociales ayant intérêt à rejeter la violence et qui se placerait sous l’autorité de la justice.