Logo Levant Time
Retour à l’article
Fenêtre sur le désastre

Qui écrit quand un livre s’écrit?

Image d'actualité
Portrait de l'auteur
Par Rita Barotta
Publié sept. 25, 2026 - 13:08

Je ne sais pas si Thélyson Orélien a écrit tout seul « C’était ça ou mourir ».

À peine ai-je posé cette phrase que quelque chose me gêne déjà. Écrit seul. Que veut dire, au juste, écrire seul? Et depuis quand un livre se fabrique-t-il dans cette solitude parfaite que nous aimons tant prêter aux écrivains?

Je ne sais pas si Orélien a eu recours à une intelligence artificielle. Je ne sais pas à quoi il aurait eu recours, ni comment, ni à quel moment de l’écriture. Ceux qui l’accusent ne le savent pas davantage. Pourtant, il aura suffi qu’un compte anonyme sur X (anonyme, voyez-vous !) suivi jusque-là par quelques dizaines de personnes, passe des extraits de son roman dans un logiciel de détection, publie quelques captures d’écran et des pourcentages, pour que le soupçon circule beaucoup plus vite que le livre.

AFP__20260924__C9AN7BE__v1__MidRes__FranceCultureLiteratureFestival

Thélyson Orélien.

Le roman venait de recevoir le prix du Roman Fnac. Quelques heures plus tard, son auteur a dû expliquer qu’il était bien l’auteur de son propre livre. Sans grand succès, si vous voulez mon avis.

Je regarde cette scène avec un malaise qui dépasse de loin le cas d’Orélien.

Depuis quelque temps déjà, nous apprenons, parfois à nos dépens, à nous méfier de l’intelligence artificielle. C’est le monstre sans cœur qui vient nous arracher nos métiers et nos talents. Et un monstre qui fait des bêtises !

Ce monstre-là invente parfois une référence, attribue une citation à la mauvaise personne, fabrique même un livre qui n’existe pas et, le comble, répond avec une assurance splendide à une question qu’il n’a pas comprise.

Nous répétons alors qu’il faut vérifier, croiser, revenir aux sources. Et nous avons raison.

Puis arrive un détecteur d’IA, le sauveur, le juge, l’anti-monstre. Il affiche 89 %, 95 %, 99 %. Et cette prudence si péniblement acquise se dissout.

La machine, soudain, ne se trompe plus.

Moi-même, je vérifie ce que me raconte une intelligence artificielle. Une date, un livre, une citation, je vais voir ailleurs. J’ai appris à me méfier d’elle. Et voilà que, lorsqu’une autre machine m’annonce qu’un écrivain a triché, je serai soudain priée de suspendre exactement cette méfiance.

Nous savons qu’un modèle calcule des probabilités, repère des régularités, établit des ressemblances. Devant un écran qui nous annonce qu’un texte ressemble à ce qu’une machine aurait pu écrire, la ressemblance glisse pourtant, presque sans bruit, vers la preuve.

TV5Monde s’est amusée à soumettre à Pangram, le détecteur au cœur de cette polémique, la Première Épître aux Corinthiens. Le logiciel y aurait reconnu un texte généré à 89 % par intelligence artificielle.

J’ai ri. Puis je me suis dit que Paul de Tarse avait peut-être disposé d’une avance technologique dont personne ne nous avait parlé.

Et puis j’ai cessé de rire.

L’histoire m’a soudain paru moins drôle. Quelques captures d’écran suffisent désormais à faire naître un soupçon. Après cela, c’est à celui qu’on accuse de prouver qu’il n’a pas triché.

Comment prouve-t-on qu’on a écrit une phrase ?

On montre ses brouillons ? Ses fichiers Word ? Les marques d’encre sur le doigt ? Les versions envoyées à un ami ? Et si l’on écrit directement, sans brouillon ? Si l’on efface au fur et à mesure ? Si l’on est de ceux qui pensent longtemps avant d’écrire vite, comme moi je fais, d’ailleurs ?

Depuis quand faut-il conserver les traces de sa propre pensée pour être, un jour, capable d’en démontrer la propriété ?

Cette question m’inquiète. Une autre, pourtant, me travaille davantage.

Pourquoi tenons-nous autant à ce que l’auteur soit seul ? Et que veut dire seul ?

J’écris depuis longtemps. Je traduis aussi. Et je ne crois pas avoir jamais écrit seule.

Des écrivains morts depuis des siècles vivent dans mes phrases. Des mots entendus puis oubliés. Un rêve que j’ai fait, où un amoureux me récite un poème venu de nulle part. Dans mes textes, il y a aussi quelqu’un qui m’a dit qu’un paragraphe ne tenait pas. Quelqu’un d’autre qui m’a demandé de ne surtout pas enlever une phrase que je trouvais mauvaise. Il y a les langues que je parle et celles que je lis mal. Des livres aimés, d’autres détestés, une syntaxe empruntée sans le savoir, une image aperçue dans la rue. Il y a l’éditeur et le traducteur. Il y a surtout tous ceux dont je ne saurais plus reconnaître la trace, précisément parce qu’elle s’est fondue dans ma manière d’écrire.

Mon nom, lui, reste seul sur la couverture.

Nous avons pris l’habitude de cette fiction. Roland Barthes s’en était déjà pris à la majesté de l’Auteur, avec son A majuscule, celui que l’on installe derrière chaque phrase pour lui donner une origine, une intention, presque une vérité. Howard Becker, lui, nous a appris à regarder l’art comme le fruit de mondes entiers de coopération. Un tableau suppose des pigments, des fabricants, des galeries, des conventions, des gestes appris auprès d’autres gestes.

Une œuvre arrive rarement seule au monde.

Je crois pourtant que nous n’avons jamais tout à fait renoncé au vieux dieu créateur.

Nous aimons l’artiste seul, presque sanctifié par sa solitude, dans sa chambre, à sa table, devant son cahier. Nous aimons la main qui écrit dans la nuit. Nous aimons croire qu’entre l’œuvre et celui qui la signe demeure une sorte de cordon ombilical invisible, que rien ni personne ne devrait venir troubler.

Et voilà qu’une machine s’assoit à la table et dérange la scène.

Je comprends ce dérangement et je le partage même parfois. Confier à une intelligence artificielle la rédaction d’un roman entier, en recueillir le résultat puis le signer de son nom, cela pose une question évidente sur ce que signifie être l’auteur de ce roman. Entre ce geste et celui d’une personne qui demande à une machine de lui proposer dix titres, de corriger une répétition ou de l’aider à réorganiser un passage, s’étend pourtant un territoire immense.

Nous n’avons presque aucun vocabulaire pour le décrire.

Nous disons « écrit avec l’IA » comme si cette expression désignait une pratique nette, reconnaissable, circonscrite. Elle en contient déjà des dizaines.

Moi, par exemple, je lui confie sans vergogne cet anglais sur lequel je trébuche depuis toujours. Je peux lui demander de reprendre une phrase, puis détester les cinq propositions qu’elle me donne et revenir à la mienne. Quelqu’un d’autre lui fera résumer ses notes. Un autre lui demandera de traduire, de chercher une formulation, de remettre de l’ordre dans un passage. On peut lui faire produire une page et la réécrire jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien.

Mettre tous ces gestes dans le même sac, refermer le sac et écrire dessus « tricherie » nous épargne surtout l’effort de penser.

J’aimerais que l’on pense. J’aimerais savoir ce qu’un écrivain considère comme acceptable, ce qu’un éditeur accepte, ce qu’il demande de déclarer. Jusqu’où une intervention doit-elle aller avant que nous commencions à parler de coécriture, de délégation, de substitution ? Je voudrais que nous puissions discuter de responsabilité, de travail, de propriété et de transparence avant qu’un compte anonyme ne mette un écrivain au pilori avec trois captures d’écran.

Et puis il y a une question dont on parle moins, peut-être parce qu’elle nous embarrasse davantage, la question du plaisir.

Supposons que je lise un texte et qu’il me bouleverse. Je m’arrête sur une phrase, je la relis. Elle fait ce que certaines phrases savent faire : elle touche un endroit précis, parfois un endroit dont j’ignorais moi-même l’existence. Je ferme le livre quelques secondes. Je reviens en arrière.

Le lendemain, quelqu’un m’annonce qu’une machine a participé à son écriture.

Que dois-je faire de la veille ? Dois-je retirer mon émotion ? La rendre ?

Décider que cette phrase, qui avait agi sur moi avant que je sache quoi que ce soit de sa fabrication, n’a finalement rien produit ?

Je crois qu’une part de notre angoisse devant l’intelligence artificielle se loge là, dans un endroit beaucoup plus intime que le droit d’auteur ou la technologie. Nous supportons assez bien que les machines calculent mieux que nous. Nous leur avons confié nos itinéraires, nos photographies, une partie de notre mémoire, ainsi que des gestes professionnels entiers.

Quelque chose se trouble davantage lorsqu’elles s’approchent de cette faculté que nous pensions avoir gardée pour nous, celle d’émouvoir.

Je veux qu’une phrase qui me bouleverse ait bouleversé, quelque part, quelqu’un.

Cette idée m’est chère.

Et je ne suis pourtant plus certaine qu’elle soit une condition du plaisir.

Cette incertitude me paraît autrement plus féconde que le verdict d’un détecteur.

Elle oblige à regarder l’art autrement. Peut-être avons-nous trop longtemps lié la valeur d’une œuvre à la noblesse que nous accordons à son origine. Peut-être désirons-nous savoir qu’un être humain a souffert, aimé, hésité, cherché pendant des nuits entières pour mériter l’émotion que nous lui rendons en lisant. Une machine trouble cette circulation. Elle pourrait produire l’effet sans avoir jamais éprouvé ce qu’elle produit.

Voilà peut-être ce qui nous offense. La beauté sans conscience de la beauté. La tristesse sans tristesse. Une phrase sur le deuil produite par quelqu’un qui n’a jamais perdu personne.

Je ne sais pas encore quoi faire de cette possibilité. Elle me dérange certainement, mais je préfère qu’elle me dérange plutôt que de la résoudre à coups de pourcentages.

Les maisons d’édition, elles, n’ont plus le luxe de demeurer dans ce flottement.

Un manuscrit arrive chez elles. Toc, toc ! Il est lu (bon, je me retiens sur ce point, parce que j’en sais trop et que je ne suis pas supposée vous en parler), puis choisi, travaillé et enfin corrigé.

Un livre est imprimé et envoyé aux critiques. Il faut bien entendu qu’il soit présenté aux prix.

Puis, un beau jour ou peut-être une nuit (Barbara n’aimerait certainement pas mon geste !), surgit une accusation d’écriture artificielle, et voilà que tout semble retomber sur l’auteur, sommé soudain de produire les preuves de son humanité.

Quelque chose manque dans cette chaîne.

Si l’usage de l’IA pose un problème éditorial, les éditeurs doivent le définir. Si certains usages sont admis et d’autres incompatibles avec leurs pratiques, qu’ils le disent. S’ils veulent une déclaration de l’auteur, qu’ils la demandent. S’ils estiment que les manuscrits exigent désormais d’autres formes de traçabilité, qu’ils en inventent les règles avec les écrivains, et avant le scandale.

Une maison d’édition ne devrait pas avoir besoin d’un compte anonyme sur X pour commencer à se demander ce qu’elle entend aujourd’hui par « auteur ».

Sinon, le vide sera rempli de détecteurs.

Et je me méfie des détecteurs qui se prennent pour des tribunaux.

Je ne sais toujours pas si Thélyson Orélien a utilisé l’intelligence artificielle pour écrire un livre qui fait un carton.

Mais depuis cette histoire, je ne fais que penser au prochain texte que j’écrirai.

Faudra-t-il laisser derrière soi suffisamment de traces pour pouvoir, un jour, prouver que l’on était bien là au moment où le texte s’écrivait ?

Je trouve cette idée presque plus troublante que celle d’une machine capable d’écrire.

Parce qu’alors, nous n’écririons plus seulement pour être lus. Nous écririons aussi avec l’idée qu’un jour il faudra peut-être prouver que nous avons écrit.

Articles liés
Voir tout
Vidéos liées
Voir tout
Podcasts liés
Voir tout