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Reportage

De l’importance du rêve et de la parole chez les Wayuu (2/2)

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La pointe nord de la péninsule de la Guajira.
Portrait de l'auteur
Par Maxime Pluvinet
Publié sept. 3, 2026 - 13:54

Les Wayuu forment une nation autochtone transfrontalière qui habite la région située entre la péninsule de La Guajira, située à l’extrême nord de la Colombie, et une partie de la côte Caraïbe du Vénézuéla. Les Wayuu sont fiers de leur titre de “peuple jamais conquis”. Voici une chronique d’une traversée du désert réalisée à leurs côtés pendant la Pâque 2026. L’occasion de partager certains aspects de leur philosophie du voyage.

Dans la seconde partie de cette chronique sur le peuple Wayuu, d’autres aspects du voyage nous permettent d’entrevoir certaines caractéristiques essentielles des croyances wayuus, présentées ici à travers quelques observations sur l’importance accordée au rêve, d’une part, et à la parole d’autre part. Reportage, depuis La Guajira colombienne.

 

Après le territoire physique, incarné par le clan et attaché au cimetière, un autre terrain complète le premier et n’est pas moins essentiel pour incarner l’esprit Wayuu: celui des rêves.

Le rêve est une vision révélatrice pour le Wayuu. Une autre conscience qui annonce les évènements à venir, qui indique le chemin à suivre, qui envoie un message, qui explique la réalité éveillée. D’ailleurs, toute personne Wayuu un peu versée dans sa langue et sa culture va tout naturellement, au réveil, poser une question en guise de salutation à ceux qu’ils croisent en premier en sortant du lit: Jamaya pulapüin? “Qu’as-tu rêvé?”.

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Sous le toit, des suy ou chinchorro, les hamacs traditionnels. (Wikimedia Commons)

À la pointe la plus septentrionale de La Guajira, dans le sanctuaire connu sous le nom de Talüwayüüpana, je passai une nuit en dormant dans un suy ou chinchorro, le hamac traditionnel, en compagnie de Paola, ainsi que d’une quinzaine d’autres personnes qui m’avaient invité à assister à un rituel.

Au lever du soleil, lorsque tous se réveillèrent naturellement au contact des premiers rayons, ils se racontèrent mutuellement leurs rêves, avant d’aller voir le mayor, le vieux connaisseur des choses, présent dans notre groupe, qui interpréta individuellement chaque rêve.

 

“Ajá… J’ai vu une petite fille dans mon rêve”, conta un des assistants du rituel au sabedor, “et cette petite fille, elle était en face de moi, dans cette direction, vers la mer, vers là où s’est couché le soleil. Elle s’est retournée et s’est mise à courir. Je l’ai suivi, j’essayai de la rattraper. Voilà mon rêve.” Après un temps de réflexion, l’ancien lui répond: “Elle t'indiquait sans doute un point d’eau. Il y a de nombreuses sources oubliées par ici, pour ton troupeau.” “Et la fille?” “Beaucoup d’esprits sont présents dans cette région.”

 

Ce qui ressort de ce songe est le rôle tenu par la petite fille. Le corollaire du rêve est l’esprit. La présence des esprits des défunts ou de la Nature est le moteur de la plupart des rêves importants, aux côtés de certains signes qu’ils laissent. Le rêve est l’espace de communication par excellence avec ces autres éléments de la réalité.

 

Le sacrifice de cabris

 

Le rituel auquel il m’a été donné d'assister constitue en quelque sorte la version éveillée du rêve, permettant de communiquer d’une autre manière avec les esprits, qui incluent la Nature (une catégorie qui n’existe pour nous qu’en raison de son opposition avec la Culture, mais qui est une séparation floue pour les Wayuus). Une sabedora et un sabedor nous ont réuni d’abord pour assister au sacrifice de plusieurs cabris.

Pendant qu’un homme tenait les cornes de ceux-ci, l’ancien enfonçait et retirait rapidement son couteau au niveau de la gorge. L’animal était alors lâché, répandant son sang dans sa dernière course, avant de s’écrouler quelques secondes plus tard. Juya, le Dieu principal de la pluie, était satisfait de cet égouttement rouge. Une fois la nuit tombée, et seulement illuminés de la pleine lune, la dame connaisseuse nous réunit en cercle et nous fit à tous une limpieza: une purification à coups de crachats de chinrrichi, et de prières réalisées sous les frappes de plantes.

 

Enfin, la traditionnelle danse sacrée de la yonna, où la femme arbore ses peintures faciales et son grand voile rouge, couleur de l’oiseau cardinal vermillon, symbole de La Guajira.

Mujer_wayuu

(Wikimedia Commons)

Elle danse alors, poursuivant l’homme qui sautille à contresens. Leurs pas imitent la Nature: les nuages, la perdrix, la tourterelle, le cheval. Cette danse, devenue symbole folklorique pour les touristes prêts à payer des sommes sonnantes et trébuchantes, est en réalité une danse de séduction, mais elle est essentielle pour tout événement sacré qui implique une communication avec les esprits et la Terre.

 

Pour être honnête, la plupart des rêves s'interprètent rarement sous un signe heureux. Le Wayuu qui cherche un sens à son rêve semble inquiet. Son sommeil est souvent une forme d’avertissement (la prévention d’une maladie, la préparation à une situation climatique difficile) ou vise à se protéger d’un esprit malfaisant.

Un dernier trait révélateur à la fois de l’entremêlement du sacré, de l’esprit, et du rêve chez les Wayuus, n’est pas sans rappeler leur attitude face au départ et au voyage. À l'issue de ce rituel, au petit matin, au moment de repartir, sur notre pauvre moto 150 cc. pour affronter les routes sableuses et arides du désert, je m’apprêtais à me retourner pour faire un dernier signe d’adieu à la congrégation. Mais une femme qui s’en allait également, et qui venait juste derrière moi, s’adressa fermement à moi:

 

“Ne te retournes pas. Quand tu pars, tu ne dois pas regarder en arrière.”

 

Le putchipuü et l’art de la parole

 

Ce qu’on pourrait appeler le droit coutumier des Wayuu, ou plutôt l’ensemble des règles et des rôles qui façonnent leur système normatif non écrit, est fascinant. Si fascinant qu’en 2010, l’Unesco l’inscrivit sur sa liste de patrimoine immatériel de l’humanité. La figure centrale de cette loi est celle du putchipuü, ou palabrero: celui qui a la parole.

Il n’est pas nommé à proprement dit ; son prestige est reconnu unanimement par son clan et la communauté. Ses principales qualités sont au nombre de deux: la première est qu’il connaît l’histoire, le sens des traditions et des coutumes wayuu. La seconde réside dans le fait qu’il doit posséder un naturel réfléchi et pacifique, qui lui permet un sage détachement lors des conflits, ce qui implique un tempérament calme et une grande qualité d’écoute.

 

Le titre de putchipuü n’est pas héréditaire, bien qu’il existe des lignages de ces messagers de la parole: car un putchipuü le devient souvent après avoir grandi suivant les enseignements en observant les attitudes de son prédécesseur, qui peut s’avérer être son plus proche parent.

Voici Neimer: d’environ trente ans, il est particulièrement versé dans les traditions wayuu pour un membre de la nouvelle génération. Il étudie un Master de la “Terre Merre”, un programme d’études indigéniste de l’Université d’Antioquia, qui lui confère une plus grande connaissance encore de “l’esprit wayuu”.

Neimer a tout d’un futur putchipuü, et non sans raison: depuis sa tendre enfance, il suit les traces de son père, célèbre palabrero respecté de la Haute-Guajira. C’est d’ailleurs grâce à Neimer que j’ai pu assister au rituel organisé à la Pierre du Destin.

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La bannière des Wayuu. (Wikimedia Commons)

À la nuit tombée, une fois le premier sacrifice mené à bien, Paola et Neimer me dirent d’approcher : autour de la piste circulaire dessinée dans le sable pour la danse sacrée de la Yonna, les participants se rassemblèrent tout autour. Tous se présentèrent à tour de rôle, rappelant son prénom, son clan, et la raison de sa venue. S’ensuit un long discours inaugural du putchipuü, le même ancien qui interprètera les rêves le lendemain matin. Avec la traduction instantanée de Paola, je devinais tout de même les belles formes rhétoriques propres à l’éloquence et au rythme du jayeechi wayuu. C’est que le putchipuü, ce messager, est maître de l’une des valeurs cardinales de la culture wayuu: la parole.

 

Durant cette petite réunion solennelle, ponctuée des volutes de fumée qui émanaient des tabacos partagés, notre rhéteur abordait différents sujets, toujours illustrés par des histoires exemplaires: souligner ce que signifie être un wayuu, en rappelant la création du monde selon leur cosmologie; ou encore relever le thème de l’amour, se remémorant une aventure malheureuse lors de sa jeunesse et du conflit entre deux clans qui s’en suivit; enfin l’importance de régler les différends, en guise d’épilogue de cette histoire.

 

Le putchipuü termina son discours par l’une des plus remarquables et des plus subtiles manifestations de l’éloquence wayuu: un jayeechi. Un chant-poème improvisé, et donc éphémère, qui marque un moment particulier, comme une réunion, une veillée funèbre, ou un mariage. Le jayeechi peut aussi faire l’objet d’un duel: des joutes poétiques qui ne sont pas sans rappeler le zajal libanais.

 

L’on devine, avec cette anecdote du chagrin d’amour, avec une emphase réalisée sur le conflit inter-familial qui en découla, le rôle le plus essentiel du putchipuü, abordé au tout début de cette partie: celui de maître de la “loi coutumière” wayuu, doté de la qualité de pacificateur de conflits. Dans sa narration et son jayeechi, notre palabrero aborde, certes, le souvenir touchant de son expérience personnelle de Majnoun wayuu qui regrette son inatteignable Leïla.

Mais ce qui ressort de la morale de cette mémoire partagée, c’est le drame de voir deux familles, deux clans donc, se déchirer et en venir à la confrontation. La tragédie suprême, chez les Wayuu, c’est le délitement des liens. La solution en cas de crise: trouver un terrain d’entente grâce à une rétribution, une réparation, d’une partie envers une autre.

POINTE NORD DE LA PENINSULE DE LA GUAJIRA

Preuve de la primauté de la parole dans la culture wayuu: pour menacer quelqu’un d’être jugé selon la loi communautaire, les locaux disent Cuidao que te voy a mandar la palabra, “Attention, que je vais t’envoyer la Parole!”. Mais le rôle de putchipuü n’est pas celui de juge, en un sens les Wayuus n’en ont point. Sa fonction est celle d’”ambassadeur” afin d'apaiser les tensions et trouver un compromis. Lorsqu’un clan a un grief envers un autre, ce sont les putchipuü de chaque partie qui, en tant que représentants officiels, dialoguent au nom de ceux réunis pour délibérer.

 

Il ne s’agit pas là d’une discussion spontanée; il existe des règles et des sanctions non écrites. Un vol commun, par exemple, implique une rétribution pécuniaire ou matérielle de quatre fois celle du bien volé, même s’il est restitué. Il est important de comprendre que dans le cas d’une condamnation, il n’y a pas seulement l’accusateur ou l’accusé, et en cas de verdict, une victime et un coupable… C’est l’honneur du clan tout entier qui est mis en cause ; ainsi, plusieurs membres de la famille accompagnent l’accusé, et en cas de reconnaissance de faute, le coupable doit également réparer l’atteinte à l’honneur de son clan. Une forme de justice rétributive et réparative, reconnue au niveau international.

 

Épilogue: temps qui passe, mémoire qui reste

 

A l’époque de la saison de Pâques, en avril, le territoire est craquelant et sec. “Tu devrais revenir vers Noël, tout est plus vert dans La Guajira”. Une fois par an, la pluie vient inonder de grandes parties de la région. Pour demander l’âge d’une personne en wayuunaiki, on demande ¿Jeera puuyase? qui littéralement signifie “Combien de pluies as-tu (vues)?, car il ne pleut abondamment qu'à une seule période de l’année.

 

Je me rendis compte de ne pas avoir vu une seule tombe ancienne ou monument ou relique familiale ancienne chez les Wayuu. La pluie, comme les années, efface leurs souvenirs. La pluie est le temps qui passe et qui rend compte de l'éphémère : les traces dans le sable, le passage des hommes. Elle nettoie le territoire, le sang des sacrifices, noie les larmes. Pour les Wayuu, elle en vient toujours à effacer leurs rêves et leurs tombes. Reste les récits, oraux bien sûr.

 

Et cette mémoire orale est surprenante. Alors que je visitai les monts verdoyants du Parc National de la Macuíra, un oncle de Paola m’accompagna jusqu’aux Dunes d’Aleewolu’u, nichées dans l’un des contreforts de la chaîne de montagnes. Mon guide me conta alors:

 

“Au temps de l’arrivée des Espagnols, les Arhuacos vivaient près de la mer. Leur territoire était la côte, car ils étaient pêcheurs, et la montagne et le désert étaient pour les Wayuus. Mais les Arhuacos ont fui la destruction de leurs villages par les envahisseurs. Ils vinrent alors ici, dans la Macuíra, et nos grands-pères racontent que cette dune a commencé à se constituer à ce moment-là. Les Arhuacos vécurent un temps-là, et les Wayuus, qui pourtant n’aimaient pas trop que les étrangers foulent leur territoire, les accueillirent un moment. Les Arhuacos ont vécu quelque temps, suffisamment pour enterrer leurs morts sur cette terre. Un jour, leur sage a eu un rêve dans lequel il lui a été dit d’emmener son peuple dans la Sierra Nevada, que là-bas se trouvait leur territoire. C’est encore là-bas qu’ils habitent aujourd’hui.”

 

Et ce passage, transmis oralement de génération en génération, a laissé des traces… des morceaux de poterie arhuaca, dont certains funéraires, sont trouvés par les Wayuu de la Macuíra dont j’ai vu des photos. Quant aux Arhuacos, ils réalisent un pèlerinage annuel dans la Macuíra pour réaliser un rituel du sommet des Dunes, priant pour l’esprit de leurs morts restés sur ces terres, et en souvenir de l’hospitalité des Wayuu. Une mémoire orale qui a traversé les siècles.

 

L’oralité, la parole, c’est le pouvoir de la mémoire wayuu. L’écrit, mieux vaut s’en méfier. Paola, en me voyant prendre des notes du voyage, un soir, me corrige certaines fautes de wayuunaiki dans mon cahier.  Elle me dit, d’un sourire malicieux qui est le sien:

 

“Tu vois, la parole, c’est mieux. Il ne faut jamais croire ce qui est écrit.”

 

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