

Les Wayuu forment une nation autochtone transfrontalière qui habite la région située entre la péninsule de La Guajira, située à l’extrême nord de la Colombie, et une partie de la côte Caraïbe du Vénézuéla. Les Wayuu sont fiers de leur titre de «peuple jamais conquis». Voici une chronique d’une traversée du désert réalisée à leurs côtés pendant la Pâque 2026. L’occasion de partager certains aspects de leur philosophie du voyage.
D’aucuns en Colombie qualifient bien volontiers les Wayuu de peuple «très fermé». Comprendre: à la culture reflétant une allergie à toute arrivée de personnes non-wayuu sur le territoire ancestral de la communauté. Leurs coutumes si traditionnelles défieraient de façon archaïque et violente les avancées progressistes du droit moderne. «Tu verras», me disait un collègue espagnol qui avait visité le territoire des Wayuu, «je n’ai jamais vu des gens aussi rudes, et violents, qui pratiquent la loi du talion et font travailler les enfants dans une misère totale aux péages en bord de sentier.» Une remarque qui n’est pas sans procès d’intention contre le mythe du «bon sauvage»: ne t’attends pas à trouver chez les Wayuu les bontés originelles du genre humain. Qui a dit que nous devrions aspirer à rencontrer un modèle parfait quand on parle de société humaine?
J’avais un contact privilégié avec Paola du clan Uliana, psychologue et pédagogue wayuu. Après deux années d’échanges réguliers au cours desquels elle m’enseigna des rudiments de wayuunaiki, Paola me pressa de venir connaître sa terre natale de La Guajira. Terechija pia püntapa yamüin, «Je t’attendrais ici», m’avait-elle dit. Un court séjour se concrétisa, lequel me permit, grâce à l’amitié et l’accompagnement de Paola, d’entrevoir certains traits concernant la mentalité et la psychologie, si de tels termes peuvent s’appliquer ici, de ce peuple longtemps appelé guajiro dans les chroniques coloniales espagnoles.
Je ne suis ni anthropologue, ni psychologue, ni historien; j’essaierai tout de même, en citant directement les Wayuu, de partager certains aspects de leur culture qui mériteraient d’être connus, à l’heure des représentations gravées dans le marbre concernant les questions d’identité, de mémoire, de territoire et de justice. Des notions qui nourrissent ici et là une véritable nécro politique de par le monde.
Un peuple ouvert sur le monde?
Les Wayuu sont les premiers à rappeler fièrement leur titre de «peuple jamais soumis» par les Espagnols du temps de la Conquête. Et les chroniques de l’époque soulignent en effet leur caractère de «sauvage», de «vaurien» et de «rebelles» à la marge de la nouvelle société impériale. Des termes qui, sous la plume coloniale, servaient pour désigner ceux qui avaient blessé l’honneur hidalgo des conquistadors, en leur résistant.
La famille de Paola.
«Les alijunas (ici, les Espagnols) ne purent rien faire contre nous», me dit Paola pendant notre traversée du désert à moto, en compagnie de son frère Joheinner, «ils venaient mais nous étions armés de terribles flèches empoisonnées.» Elle me dit aussi, plus tard: «Les Wayuu, et en particulier les Uliana, se caractérisent par leur amabilité et leur générosité. Mais s'ils sont en danger, ils deviennent agressifs.»
Nous pourrions donc penser que les contacts entre cultures et le métissage chez les Wayuu ont été quasi inexistants, du fait de leurs redoutables qualités guerrières. De plus, les nouveaux arrivants des XVIe et XVIIe siècles ont eu des difficultés à pénétrer le paysage aride de ce refuge caribéen que constituait la péninsule de La Guajira. Ainsi, le Wayuu après l’arrivée des Européens établissait une frontière nette entre lui et l’Autre; ou plutôt, tous les autres. Le nom même qu’ils se donnent, Wayuu, signifie «les Hommes» ou les «Gens», une tradition humaine bien décrite par Claude Lévi-Strauss dans sa réflexion sur la barbarie.
Paola m’expliqua: «En langue wayuunaiki, le terme alijuna signifie «celui qui frappe fort». Il s’appliquait à l’origine aux seuls conquérants du fait de leur violence. Aujourd’hui, il désigne simplement la totalité des non-Wayuu: les autres premières nations, les afrodescendants, les autres Colombiens métisses, les touristes, les étrangers, tous les autres qui ne sont pas wayuus.»
Les Wayuu donnent alors l’impression, si nous nous contentons des récits coloniaux, de tout ignorer des affaires du monde et d’être particulièrement hermétiques. Pourtant, cet apparent chauvinisme et esprit de clocher à la wayuu ne permet pas de saisir leur réalité. Rien n’est plus étranger, chez les Wayuu, que l’idée de permanence.
Finesse diplomatique
Les Wayuus voyagent, et ils voyagent loin. Des siècles durant, ils étaient semi-nomades, entre le nord et le sud de leur péninsule, selon les saisons et les ressources que chaque région pouvait offrir. De même, après l’adoption d’un certain modèle d’élevage de bétail, ils cherchaient constamment la verdure pour leurs maigres troupeaux en petite transhumance. L’une des explications à leur résistance tenace face aux tentatives de colonisation espagnole fut leur adaptation technique auprès d’autres Européens: la domestication du cheval et la maîtrise de l’arme à feu, conditions similaires qui auraient permis une certaine indépendance des Comanches dans les États-Unis actuels, selon l’historien finlandais Pekka Hämäläine.
Cette maîtrise technologique, qui fit cruellement défaut à d’autres peuples du continent, les Wayuu la devaient à leur finesse diplomatique. Comme l’a analysé l’anthropologue wayuu, Weidler Guerra Curvelo, ils constituèrent, dès le XVIIe siècle, de solides réseaux d’alliances commerciales et politiques auprès des Anglais, des Français, et surtout des Hollandais, alors ennemis jurés de l’Espagne.
Les Wayuu comprenaient les rivalités politiques de leur temps. Ils allaient en effet commercer aussi loin que la Jamaïque, alors sous contrôle britannique. Au XVIIIe siècle, le cacique wayuu, Antonio Paredes, qui sera le meneur d’un des plus importants soulèvements wayuu en 1769, a voyagé en bateau jusqu’à sur l’île caribéenne de Curaçao, alors dominée par les Hollandais. Il repartira triomphant avec la signature d’un accord commercial.
Mais la notion de voyage pour les Wayuu ne s’est pas arrêtée avec l’indépendance des États latino-américains, qui allaient devenir la Colombie et le Vénézuéla au cours du XIXe siècle. À notre époque, les Wayuu adoptent avec plaisir le surnom de pueblo sin fronteras, de «peuple sans frontières». La démarcation entre la Colombie et le Vénézuéla n’entame en rien l’autonomie du territoire des Wayuu, situé à cheval entre les deux États. Cet aspect transnational, garanti par les Constitutions de part et d’autre de la ligne imaginaire tracée dans le sable, est concrétisé par le droit à la citoyenneté: nombreux sont les Wayuus détenteurs des deux nationalités, vénézuélienne et colombienne.
Les Wayuu vont et viennent régulièrement d’un côté ou de l’autre de la frontière, pour un mariage, un enterrement, l’achat d’une moto, ou une seconde veillée funèbre, cette tradition wayuu qui veut qu’à la fin du deuil, l’on déterre le mort pour nettoyer ses restes et lui offrir sa sépulture finale.
Pensons un peu au temps requis, avant les communications modernes, pour ces traditions impérieuses: il fallait transmettre l’information de telle ou telle célébration des mois à l’avance, afin de réunir tous les concernés à un point donné. Le Wayuu voyage donc, et il voyage loin pour communiquer avec les proches disséminés dans les clans et les territoires.
Les perdants de l’âge d’or du trafic de marijuana
Mais cette liberté de mouvement a eu ses revers: les Wayuu sortirent relativement perdants de la bonanza marimbera, l’âge d’or du trafic de marijuana des années 1970 et 1980, au cours duquel ils furent utilisés pour faire traverser les marchandises dans la zone grise frontalière. La violence fit rage et les acteurs paramilitaires du conflit colombien ou mafieux au Vénézuéla leur firent durement payer leur présence. Une tragédie remarquablement abordée dans le film Pájaros de Verano (Les Oiseaux de Passage, 2018), que m’a recommandé Paola.
Les Wayuu voyagent pour travailler, surtout. L’exode rural a durement impacté la jeunesse wayuu ces dernières années. Dans la capitale tout d’abord, Bogotá. «Motoshonosü tain chajachinpa Samatchipa! «J’avais complètement oublié que tu étais à Bogotá!», me dit Paola. Elle n’a pas hésité à partir vivre seule cinq années durant pour étudier dans cette ville, surnommée Samatchipa, «Lieu froid», en wayuunaiki.
Du côté vénézuélien, beaucoup ont migré ces dernières années pour échapper aux dures conditions de vie imposées par les sanctions américaines. Parfois, le chemin est celui de l’exil: de nombreux Wayuu se sont retrouvés sur les routes vers les États-Unis, fuyant pour des raisons politiques ou économiques le marasme et la répression qui caractérisèrent le Vénézuéla chaviste.

La pointe nord de la péninsule de La Guajira.
Non seulement les Wayuu voyagèrent, mais une partie du monde est venue jusqu’à eux, les intégrant de fait à une «conscience globale», accrue par les migrations et les enjeux politiques extérieurs. La Guajira fut, comme tant d’autres espaces de l’Amérique Latine, réceptrice de populations réduites en esclavage. Leurs descendants, ainsi que les migrations internes colombiennes, composent la communauté afro descendante bien présente dans la région, dans des villages aussi reculés que celui du corregimiento de Nazareth, niché dans la verte Sierra de la Macuíra, véritable oasis et lieu d’origine de Paola.
Migrations musulmanes et arabes
Dans la Basse-Guajira, les migrations arabes et musulmanes marquent jusqu’à présent le paysage dans la ville de Maicao, qui abrite la plus grande mosquée de Colombie. Les Wayuu connaissent d’ailleurs le terme mezquita, mosquée, et résument toutes les populations musulmanes du secteur, au demeurant davantage sud-asiatiques que moyen-orientales, par le terme árabes, les Arabes.
Les Wayuu ont aussi adopté diverses dénominations religieuses, sans qu’aucune d’entre-elles ne se supplante au clan, d’où un certain syncrétisme. La venue des Capucins, frères pieds-nus, voilà près de 120 ans, débouche sur une majorité catholique. C’est le cas de Nazareth, que Paola me fit visiter, où trône l’une des plus grandes et des plus anciennes institutions éducatives de la région: l’internat Indigène, fondé en 1911 par Fray Crispín de la Palma.
Certaines communautés, de quelques dizaines voire centaines d’habitants, ont adopté l’une des dénominations évangéliques; l’on trouve même des Témoins de Jéhovah. Ce qui n’empêche pas, jusqu’à présent, les Wayuu de pratiquer des rites culturels anciens. Les rêves, les sacrifices d’animaux, les danses, les sabedores, les rituels, ou les dieux anciens ont toujours leur place, là où d’autres peuples ont totalement abandonné certaines traditions dans des conditions similaires.
L’imaginaire colombien prend facilement pour preuve de la supposée «fermeture» des Wayuu leur endogamie. Or celle-ci est toute relative. Depuis un peu moins d’un siècle et demi, les contacts entre les Wayuus et ladite «société majoritaire» (lire: les non-Wayuu), se sont intensifiés. De nos jours, entre un tiers et un peu moins de la moitié de la population totale du département colombien de La Guajira est wayuu.
Dans les ports et le commerce, en particulier autour des villes et bourgades dans la Basse-Guajira colombienne et dans la région côtière de Maracaibo au Vénézuéla, de nombreuses relations, au destin plus ou moins heureux, ont tôt fait de créer un métissage de fait. En témoigne, d’après ma guide Paola, la différence manifeste des factions et des teints entre les Wayuu, en particulier entre ceux originaires de la Haute Guajira, et leurs voisins du sud.
Et ils ne sont pas rares, dans les rues de Riohacha, de Uribia ou de Maicao, les couples formés entre une personne Wayuu et une autre alijuna. Loin de créer un sentiment de perte d’identité chez les Wayuu, cette réalité accompagne le constat que, dans une société qui privilégie les liens de clan, ce métissage ne perturbe pas la transmission de la culture et de la langue. Ceux-ci sont menacés par d’autres facteurs, sur lesquels nous reviendrons plus loin.
Mais alors, pourrait-on se demander, si cette ouverture se fait sur tous les plans – le territoire, le mariage, la famille – et si la langue ou la coutume ou même le critère ethnique ne déterminent pas nécessairement l’être wayuu, comment arrivent-ils à maintenir un très fort sentiment d’identité commune et de cohésion? Comment, finalement, parviennent-ils avec cette facilité étonnante à dire qui est Wayuu de qui ne l’est pas? Parce que le Wayuu est principalement défini par son clan.
Le territoire défini par ses morts
Mais qu’est-ce le clan pour les Wayuu? L’appartenance à un territoire. Et le territoire chez les Wayuu est défini par ses morts. Le Wayuu est Wayuu car il sait où revenir: la terre où sont enterrés ses ancêtres. Le territoire n’est pas chez eux cette construction politique délimitée par des frontières issues des conflits et de l’affirmation du pouvoir, comme pour les États d’Occident tels que décrits par l’historien Norbert Élias. Clan, famille, territoire ne sont pas autre chose que des référents à ceux qui ne sont plus: la terre est celle qui est gouvernée par le souvenir des défunts. Le territoire, c’est là où se trouve le cimetière, là où chaque clan s’est installé en premier sur le temps long, et il est délimité par les pâturages et les points d’eaux qui marquent le paysage autour de ce cimetière.
Paola me conta: «Tu trouves des Wayuus partout de toute façon!» Sa mère Francisca, me servant du café et une arepa, renchérit: «Ouh là oui! Aux États-Unis, en Europe, ailleurs, partout!» Paola complète sur un ton épique, concernant les morts: «Mais le Wayuu revient toujours sur son territoire. S'il meurt là-bas, son clan et sa famille vont le chercher jusqu’au bout du monde et le ramènent pour l’enterrer ici, sur son territoire! Le territoire est identifié par les cimetières, les sources d’eau et autres délimitations.»
Est-ce là une contradiction avec l’idée qu’un étranger, un alijuna, puisse parfaitement s’intégrer à un clan wayuu qui n’est pas «ethniquement» homogène depuis des lustres? Pas du tout: en jetant un coup d’œil rapide aux couples mixtes, on trouve presque systématiquement une femme wayuu en ménage avec un homme alijuna. Et la culture Wayuu est matrilinéaire (Mais pas matriarcale! m’a martelé Paola), et le ashipa, le clan qui importe, est le groupe maternel. Ainsi, l’homme, wayuu ou alijuna, ira presque systématiquement vivre dans le territoire de sa femme, et c’est le cimetière de la famille de celle-ci qui va déterminer le clan, le territoire, et l’héritage de celui-ci. Bienvenue à celui venu d’ailleurs! La tombe de ses enfants sera, in fine, là où la mère wayuu aura poussé son premier cri.
«C’est tout à fait normal, regarde.» Paola m’indiquait d’un regard le mari de sa cousine, visiblement blanc. «Il est paisa, originaire de la région de Medellín. Nombreux sont les paisas venus dans La Guajira. Il s’est marié avec ma cousine, et regarde leur fille, elle parle wayuunaiki, elle est wayuu, mais elle a une apparence très différente de la mienne, des cheveux différents, chinitos. En revanche, c’est lui qui est venu vivre sur le territoire de sa femme. Le Wayuu peut construire sa propre maison n’importe où sur son territoire. Tu sais bien que nous n’avons pas à avoir un titre de propriété? C’est son territoire. Étant marié à elle, il peut en disposer.»
J’ai affirmé au début de cette réflexion sur l’ouverture des Wayuus que rien ne leur est plus étranger que l’idée de permanence. C’est parce que l’issue de ce mouvement perpétuel, c’est le retour, le retour à la terre des ancêtres. Mais pour revenir, il faut d’abord partir ! Et pérégriner de par le monde. Avant de revenir, mort ou vivant.
Je laisse le dernier mot au maître de la parole wayuu, Livio Simón Suárez, le poète originaire de Nazareth, dont Paola me montra la maison en passant là-bas. Ses vers écrits en castellano montrent bien l’espérance de l’Ulysse wayuu, entre son départ et son retour:
«Los caminos de mi tierra están tristes por tu partida.
Wayuu regresa pronto que tus caminos te esperan
para besar tus cuarteados pies”
(Ton départ attriste les sentiers de ma terre,
Wayuu ! Rentre vite, que les chemins attendent
de baiser tes pieds gercés.)