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Reportage

Guyana, le grand gagnant inattendu du choc pétrolier

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Par Maxime Pluvinet
Publié août 22, 2026 - 16:22

La flambée des prix du pétrole provoquée par la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran renforce encore la position du Guyana, qui jouit d’une économie dont la croissance est la plus rapide au monde grâce à ses gigantesques réserves offshore. Mais derrière cette prospérité spectaculaire, le pays doit relever un défi majeur : transformer la rente pétrolière en développement durable pour l’ensemble de sa population.

Avant même l’escalade militaire au Moyen-Orient, le Guyana vivait une transformation économique sans précédent. Ce petit État caraïbe, ancienne colonie britannique de moins d’un million d’habitants, a longtemps été considéré comme l’un des plus pauvres d’Amérique du Sud. Pourtant, Georgetown s’est imposé en quelques années comme l’un des nouveaux géants mondiaux du pétrole.

La guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran, qui a fortement perturbé les marchés énergétiques internationaux, ne fait qu’accroître l’importance stratégique de ce petit pays. Avec des réserves estimées à 11 milliards de barils et un accès direct à l’océan Atlantique, loin des zones maritimes sensibles comme le détroit d’Ormuz, le Guyana apparaît désormais comme un fournisseur stable dans un monde en quête de sécurité énergétique. Cette nouvelle manne alimente toutefois un débat croissant sur la manière dont les milliards de dollars issus du pétrole doivent être investis afin d’éviter les erreurs commises par d’autres nations dépendantes des hydrocarbures.

Boom pétrolier

Le développement du secteur pétrolier guyanais constitue l’un des succès les plus rapides de l’histoire récente de l’industrie. Mené par un consortium dirigé par ExxonMobil, il a permis de porter la production à plus de 900 000 barils par jour en seulement sept ans, alors que les projets offshore nécessitent généralement beaucoup plus de temps avant d’atteindre un tel niveau d’exploitation.

Les effets sur l’économie sont spectaculaires. Depuis le début de la production commerciale en 2019, le produit intérieur brut du pays a été multiplié par plus de quatre pour atteindre près de 27,5 milliards de dollars en 2024. À Georgetown, la capitale, les signes de cette prospérité sont visibles partout : immeubles de bureaux modernes, hôtels haut de gamme, nouveaux quartiers résidentiels et multiplication des services liés à l’industrie pétrolière.

La hausse des cours du brut provoquée par le conflit au Moyen-Orient pourrait accélérer encore plus cette dynamique. Selon plusieurs estimations, si les prix se maintiennent autour de 100 dollars le baril jusqu’à la fin de l’année, les revenus pétroliers du Guyana pourraient bondir de près de 70 % par rapport à l’année précédente.

Le pays s’apprête également à bénéficier d’une augmentation substantielle de sa part dans les recettes pétrolières. Jusqu’à présent, une large partie de la production revenait au consortium chargé de récupérer ses coûts d’exploration et de développement. Or ces investissements pourraient être totalement amortis dès cette année, ce qui permettrait à l’État guyanais d’engendrer une part beaucoup plus importante des bénéfices générés par l’exploitation des gisements.

Vers le mal hollandais?

Cette prospérité fulgurante s’accompagne néanmoins de risques bien connus. L’exemple du Venezuela voisin rappelle les dangers d’une dépendance excessive aux revenus pétroliers et de l’exposition aux cycles de hausse et de baisse des prix du brut, symptômes du phénomène économique connu sous le nom de “mal hollandais”. Pour s’en prémunir, le Guyana a créé en 2019 un fonds souverain destiné à recevoir l’ensemble des revenus pétroliers et à financer progressivement les projets de développement. À noter toutefois que le Guyana possède deux avantages sur son voisin vénézuelien: des infrastructures neuves, ainsi qu’un brut beaucoup plus léger que l’or noir vénézuelien, extra-lourd.

Le gouvernement insiste également sur la nécessité de diversifier l’économie et de faire profiter davantage la population des retombées de cette croissance. Malgré les chiffres impressionnants du PIB, le pétrole, le gaz et les activités associées représentent aujourd’hui plus des trois quarts de l’économie nationale. Certaines infrastructures accusent encore un retard important : coupures d’électricité récurrentes, réseaux d’assainissement insuffisants ou encore hausse du coût de la vie.

Pour répondre à ces préoccupations, les autorités renforcent progressivement les règles de contenu local. Les entreprises pétrolières sont tenues de recourir à des fournisseurs guyanais dans plusieurs secteurs, notamment la restauration, le transport ou les services médicaux. Les entrepreneurs locaux espèrent que l’élargissement de ces obligations favorisera la création d’emplois qualifiés et l’émergence d’un tissu économique plus diversifié.

Mais les critiques demeurent. Certains chefs d’entreprise dénoncent des pratiques permettant à des groupes étrangers de bénéficier indirectement des quotas réservés aux acteurs locaux. D’autres soulignent que l’inflation liée au boom pétrolier réduit une partie des bénéfices attendus pour les ménages et les PME. Le paradoxe est particulièrement visible dans le secteur de l’énergie : bien que le Guyana soit devenu exportateur net de pétrole, il importe toujours ses carburants raffinés et subit donc la hausse des prix à la pompe.

Pour le président Irfaan Ali (notre photo), l’enjeu consiste désormais à gérer les attentes d’une population confrontée quotidiennement à des annonces de richesse exceptionnelle. Car si le pétrole transforme profondément le pays, la véritable mesure du succès se jouera dans la capacité du Guyana à convertir cette rente historique en amélioration durable du niveau de vie, dans un pays gangréné par la corruption et le clivage communautaire, principalement entre les populations indo-guyanaise et afro-guyanaise. Même si les tensions géopolitiques s’apaisent et que les cours du brut reculent, le pays semble déjà avoir acquis un nouveau statut sur la carte énergétique mondiale. Reste à savoir si cette prospérité pourra profiter à l’ensemble des citoyens et survivre à l’inévitable fin du cycle pétrolier.

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