
Le paradoxe de la puissance: gagner les guerres et perdre le monde


Au cours des dernières décennies, et plus encore ces dernières années, Israël a démontré l’étendue de sa puissance militaire. Il a réussi à frapper ses adversaires sur plusieurs fronts, à tirer parti sa supériorité en matière de renseignement, de technologie et de capacités militaires pour imposer de nouvelles réalités, et à s’affirmer comme l’une des principales puissances militaires de la région.
Mais c’est ici qu’apparaît le grand paradoxe: qu’a donc gagné Israël, sur le plan stratégique, de toutes ces victoires?
Car une victoire militaire ne devient une victoire historique que lorsqu’elle produit une réalité plus sûre et plus stable que celle qui la précédait.
Or, le projet d’«Israël-forteresse», ou d’«Israël, empire militaire», peut certes remporter des victoires successives sur les champs de bataille, mais il accroît dans le même temps le rejet, l’hostilité et l’isolement qui entourent Israël.
Il faut ici distinguer la capacité à vaincre un adversaire de la capacité à construire l’avenir.
Israël peut affaiblir le Hamas, le Hezbollah, l’Iran ou tout autre adversaire. Il peut détruire des capacités militaires, occuper des territoires et imposer de nouvelles conditions de sécurité. Mais la véritable question stratégique n’est pas de savoir ce qui se passe au lendemain de la victoire, mais ce qui adviendra dix ou vingt ans plus tard.
Si chaque guerre fait naître une nouvelle génération plus en colère, et si chaque victoire militaire exige, quelques années plus tard, une nouvelle guerre pour être maintenue, alors nous ne sommes plus face à une stratégie de sécurité, mais à une gestion permanente du conflit.
Plus grave encore, le problème ne se limite désormais plus au Moyen-Orient. L’image d’Israël sur la scène internationale est de plus en plus contestée, notamment auprès d’une large partie des jeunes générations, de l’opinion publique et de la société civile dans de nombreux pays. Israël ne devrait pas considérer cette évolution comme un simple problème d’image auquel il suffirait de répondre par une meilleure campagne de relations publiques.
Il s’agit d’un risque stratégique potentiel à long terme.
Car les États, quelle que soit l’étendue de leur puissance militaire, ne peuvent vivre de cette seule puissance. Ils ont besoin de légitimité, de relations économiques, d’alliances, de soutien politique et de la capacité à communiquer avec les autres sociétés.
Et si Israël atteint un stade où il est capable de vaincre militairement la plupart de ses adversaires, tout en perdant progressivement le soutien d’une partie importante de l’opinion publique mondiale, il se trouvera face à une contradiction majeure:
Israël devient plus puissant militairement, mais pourrait devenir plus faible politiquement.
C’est peut-être là l’un des plus grands risques pour l’avenir de l’État lui-même. La puissance militaire peut protéger les frontières, mais elle ne peut, à elle seule, préserver la légitimité d’un État pendant des décennies.
C’est à ce stade que le choix auquel Israël est confronté devient plus clair.
Une première voie consiste à poursuivre le modèle d’Israël en tant que puissance militaire dominante au Moyen-Orient: un État qui s’appuie sur sa supériorité militaire, la dissuasion, les opérations préventives, l’élargissement de son périmètre de sécurité et, éventuellement, le contrôle direct ou indirect des territoires qui l’entourent.
Cette voie peut sembler efficace à court terme, puisque Israël dispose de la supériorité nécessaire pour l’emprunter.
Mais elle porte en elle un problème structurel: plus la domination s’étend, plus elle exige de puissance pour être maintenue.
Chaque nouvel usage de la force engendre une nouvelle résistance.
Et chaque nouvelle résistance sert à justifier un recours accru à la force.
Ainsi, l’État se transforme progressivement en forteresse militaire, vivant dans un état de guerre quasi permanent.
La seconde voie repose sur une question radicalement différente:
Plutôt que de se demander comment il peut transformer le Moyen-Orient pour qu’il corresponde à ses intérêts, pourquoi Israël ne se demanderait-il pas comment devenir une partie naturelle et acceptée du Moyen-Orient?
C’est à ce stade que l’analogie médicale s’impose.
Lorsqu’un organe est transplanté dans un nouvel organisme, la réussite de l’opération dépend, au bout du compte, de la capacité de l’organe et de l’organisme à parvenir à un état de compatibilité. À l’inverse, vouloir remodeler l’organisme pour l’adapter à l’organe transplanté ne peut qu’engendrer un conflit permanent.
Sur le plan politique, le projet israélien a longtemps reposé sur la volonté de remodeler par la force son environnement afin de l’adapter aux exigences de la sécurité d’Israël.
Il est peut-être temps d’inverser la logique.
Il ne s’agit pas pour Israël de renoncer à sa sécurité, à sa puissance ni au droit de ses citoyens à vivre en sécurité, mais de redéfinir la notion même de puissance.
Car un Israël vivant en paix avec un État palestinien indépendant, engagé dans une économie régionale et participant à des projets dans les domaines de l’eau, de l’énergie, des technologies, de la médecine et de l’éducation, tout en ouvrant ses universités et ses centres de recherche à la coopération régionale, pourrait être plus en sécurité qu’un Israël doté de milliers d’armes supplémentaires, mais contraint de les utiliser tous les quelques années.
C’est à ce stade que la création d’un État palestinien prend une dimension qui dépasse largement le seul règlement de la question palestinienne.
Elle ouvre la voie à une transformation historique du rôle d’Israël lui-même.
La création d’un État palestinien viable et la fin du long conflit militaire permettraient à Israël de passer de la logique de la «forteresse» à celle du «partenaire».
La différence entre ces deux modèles est considérable.
Israël-forteresse doit constamment préserver sa supériorité sur son environnement.
Israël-partenaire, lui, a besoin de voir son environnement prospérer.
Israël-forteresse considère la puissance des autres comme une menace.
Israël-partenaire, au contraire, tire profit de la stabilité et de la prospérité de son environnement.
Israël-forteresse a besoin, en permanence, de murs, de frontières, d’armées et d’alliés pour maintenir sa supériorité.
Israël-partenaire, lui, bâtit des intérêts communs qui rendent la guerre coûteuse pour tous.
Nous en arrivons ainsi à une question historique, peut-être plus fondamentale encore que celle de savoir qui a remporté telle ou telle guerre:
Israël veut-il vaincre le Moyen-Orient, ou veut-il y vivre?
Le premier choix peut produire de nombreuses victoires militaires, mais il pourrait laisser Israël, au bout de quelques décennies, militairement puissant, mais politiquement et moralement isolé.
Le second exige des concessions et des compromis douloureux, au premier rang desquels la reconnaissance véritable du droit des Palestiniens à un État et à l’autodétermination. Mais il ouvre à Israël une possibilité que la puissance militaire n’a jamais pu lui offrir depuis sa création:
devenir un État en sécurité, non parce que tous le craignent, mais parce que les autres ne verront plus dans son existence une menace pour leur avenir.
C’est là toute la différence entre une victoire militaire et une victoire historique.