

Le conflit entre l’Arabie saoudite et les rebelles Houthis du Yémen révèle une faille stratégique persistante du monde arabe.
L’Iran instrumentalise cette crise pour perturber le trafic maritime en mer Rouge, améliorer sa position sur la table des négociations avec les États-Unis et tenir en main des moyens de pression sur l’économie mondiale.
Les Houthis, pour leur part, font tout afin de consolider leur pouvoir au Yémen et renforcer leur position avant un arrangement éventuel futur.
Entretemps Washington poursuit sa stratégie plus large (1) qui consiste à se concentrer davantage sur le continent américain tout en laissant aux acteurs régionaux alliés le soin d’assumer une plus grande responsabilité dans la gestion des crises du Moyen-Orient.
Ces derniers pourraient-ils se passer de l’appui américain ?
Aspect géopolitique de l’offensive éclair Houthi
Entre le 3 et le 14 septembre, l'offensive éclair des Houthis au Yémen a marqué un tournant géopolitique majeur en mer Rouge avec leur prise de contrôle de quatre îles hautement stratégiques: l'île de Mayyoun (ou Périm), située au cœur du détroit de Bab el-Mandeb le séparant en deux couloirs maritimes, ainsi que les îles de Zugar, de Grande Hanish et de Petite Hanish, qui contrôlent l’entrée sud de la mer Rouge et la ligne menant au canal de Suez.

Combinée à la capture de la ville portuaire de Mocha sur le continent et de son aéroport (2) et de la ville de Dhubab, la mainmise sur ces positions insulaires permet désormais aux Houthis de contrôler la totalité de la côte Ouest yéménite.
Cette nouvelle configuration leur octroie ainsi qu’à leur allié iranien, un pouvoir de blocage direct sur le couloir Bab-el-Mandeb – mer Rouge – canal de Suez, par lequel transite environ 10% du commerce et du transport énergétique international.
Ajouté à cela, les milices pro-iraniennes positionnées en Irak ont attaqué l’oléoduc saoudien Est-Ouest Petroline (3) à l’aide de drones les 10 et 11 septembre, ce qui a contraint l'Arabie saoudite à suspendre temporairement son fonctionnement par mesure de précaution.

Cette militarisation du passage international place le Royaume saoudien face à un dilemme stratégique majeur. Conçu pour sécuriser les exportations de brut en contournant le détroit d'Ormuz, menacé continuellement par l’Iran, Petroline achemine le pétrole de l’Est saoudien jusqu'à Yanbu, à l’Ouest, de qui débouche au cœur d'un espace maritime menacé indirectement par l’Iran.
Les Houthis ont constitué un problème pour l’Arabie saoudite depuis près de vingt ans. Après leur prise de Sanaa en septembre 2014, Riyad se sentant menacé par les milices pro-iraniennes au nord en Irak et en Syrie, puis au sud avec la chute de Sanaa, a lancé son intervention militaire au Yémen en mars 2015.
Toutefois, sept années de combats n’ont pas permis de déloger les Houthis ni de Sanaa ni de leurs bastions aux frontières du Royaume saoudien. Un cessez-le-feu négocié par l’Onu a gelé le conflit en avril 2022.
Malgré quelques escarmouches, cet accord a globalement tenu jusqu’à la reprise récente de la guerre qui remet les capacités de l’Arabie saoudite à l’épreuve.
Attitude des Etats-Unis
Le 12 septembre à Dublin, Donald Trump a pointé du doigt le rôle de Téhéran dans l’attaque de Petroline, dont les auteurs sont les milices pro-iraniennes en Irak.
En ce sens, il a distingué les intérêts du régime des mollahs, de ceux propres aux Houthis. Selon lui, ces derniers l’auraient contacté et ne chercheraient pas l’affrontement avec les États-Unis. Trump a également estimé que leur différend avec Riyad pouvait être réglé et qu’ils laissaient passer la plupart des navires par Bab el-Mandeb.
Washington veut donc considérer les Houthis comme un acteur autonome, et non de simples proxys iraniens, et souhaite que cette guerre renouvelée reste limitée au Yémen, qu’elle ne s’étende pas régionalement, et qu’elle trouve une solution, indépendamment du conflit Washington-Téhéran.
Les Houthis en contrepartie veulent effectivement consolider leur pouvoir au Yémen en éliminant le gouvernement soutenu par l’Arabie saoudite.
Divisions au sein du camp anti-Houthi
Avant la mini-guerre éclair des deux semaines passées, les Houthis contrôlaient déjà les zones yéménites les plus stratégiques sur le plan géopolitique : la côte nord-ouest, la capitale Sanaa et le port majeur d’Hodeida. Leurs adversaires étaient divisés entre le gouvernement internationalement reconnu, soutenu par l’Arabie saoudite, et le Conseil de transition du Sud (CTS) (4), appuyé par les Émirats arabes unis (EAU).

La rivalité entre le Royaume saoudien et les EAU a dégénéré en affrontements lorsque le CTS a lancé une offensive contre les fractions alliées à Riyad dans l’Est du Yémen en décembre 2025.
Une contre-offensive saoudienne aérienne a suivi en janvier 2026, en appui au gouvernement yéménite localisé à Aden. Elle s’est soldée par la chute d’Aden aux mains des forces appuyées par Riyad, la fin du CTS et l’évincement de l’influence des EAU au Yémen.
Cela a résulté en un affaiblissement du camp anti-Houthi et a créé une opportunité pour les alliés yéménites de l’Iran de renforcer leur position.
Affirmation des Houthis comme force régionale depuis 2023
Les attaques du 7 octobre 2023 contre Israël par le Hamas ont fourni l’occasion aux Houthis de confronter l’Etat hébreu et de perturber la navigation en mer Rouge, au nom de la solidarité avec les Palestiniens. Cette campagne a démontré leur capacité à agir au-delà des frontières du Yémen.
Washington et Londres ont riposté par l’opération Rough Rider, une campagne aérienne de 52 jours menée en mars 2025 et ayant frappé plus de 1000 cibles houthies.
Après le cessez-le-feu de mai 2025, les Houthis ont cessé de perturber la navigation internationale et se sont regroupés et réorganisés avant de reprendre leurs récentes opérations.
Cependant, lorsque les États-Unis et Israël sont entrés en guerre contre l’Iran en 2026, les Houthis sont restés largement à l’écart du conflit. Cette attitude a confirmé qu’ils coopéraient avec Téhéran lorsque cela servait leurs intérêts, mais qu’ils n’avaient aucune volonté de devenir un simple instrument iranien.
Quelles attentes en vue?
Pour l’Arabie saoudite, la lutte contre les Houthis est prioritaire: ils sont juste à leur frontière sud, ils pourraient faire bouger les chiites saoudiens zaydis de l’autre côté de la frontière et sont un relais pour l’Iran.
Par ailleurs, comme en 2014, Riyad se sent menacé à partir de l’Irak et par l’Iran de l’autre côté du Golfe, sans compter la fermeture d’Ormuz et la rupture de l’alimentation du port de Yanbuh par Petroline.
Malgré ses investissements militaires considérables, l’Arabie saoudite n’a pas réussi à imposer une solution militaire. Elle doit donc désormais combiner les moyens militaires, la pression économique, la mobilisation de ses alliés du Pacte de la Mecque, lui aussi mis à l’épreuve, et une stratégie diplomatique.

Un tel processus serait toutefois long et incertain. On peut conclure que le poids de Washington reste un élément majeur dans le règlement de tout conflit dans la région, quoique les Etats-Unis essayent de déléguer la gestion des conflits moyen-orientaux à leurs alliés, sur lesquels ils font pression pour s’entendre dans le cadre des accords abrahamiques.
Riyad, bien qu’il ait essayé de diversifier ses alliances et renforcer ses relations avec les grandes puissances pour pouvoir compter davantage sur lui-même et moins sur les Etats-Unis, devrait de nouveau convaincre Washington de faire pencher la balance de son côté.
(1) La “US National Security Strategy” annoncée en novembre 2025 est basée sur le principe « America First » et le retour presque à la doctrine Monroe du début du 19ème siècle qui stipule que les Etats-Unis ne voient pas positivement des interventions étrangères sur le continent américain, et s’abstiennent d’intervenir dans les affaires du monde militairement.
(2) L’aéroport de Mocha constitue un relais logistique important que les Houthis peuvent utiliser pour leurs ravitaillements sur les côtes Ouest du Yémen qu’ils viennent de contrôler totalement.
(3) L'oléoduc Est-Ouest de l'Arabie saoudite, également connu sous le nom de Petroline, constitue une artère énergétique majeure reliant les principaux champs pétrolifères d'Abqaiq, situés à l'est près du golfe Persique, au terminal portuaire de Yanbu sur la mer Rouge. S'étendant sur environ 1200 kilomètres à travers la péninsule Arabique, cette infrastructure hautement stratégique permet au Royaume d'acheminer son pétrole directement vers les marchés occidentaux. En offrant une voie de contournement directe, cet oléoduc sécurise les flux énergétiques saoudiens en contournant le détroit d'Ormuz soumis au blocus iranien.
(4) Le « Conseil de Transition du Sud » réclame la séparation d’Aden au sud et du Hadramout à l’est du Yémen. Ces provinces faisaient partie de ce qui était le « Yémen du Sud ». Celui-ci avait été unifié par la force en mai 1990 avec ce qui était le « Yémen du Nord », pour devenir un seul pays le « Yémen ».