


Au 19ème siècle deux théoriciens, Mahan (Américain) et Corbett (Britannique), qui restent les piliers de la pensée navale stratégique, ont exprimé des théories sur la «maîtrise de la mer» et sur la «puissance navale» (parfois confondu avec le terme de puissance maritime).
Alfred Thayer Mahan affirme que la grandeur, la prospérité et la domination mondiale d'une nation dépendent directement de sa capacité à contrôler les mers: la maîtrise des routes maritimes et la défaite de la flotte ennemie priment sur tout le reste. Le «sea power» (ou puissance maritime) désigne la capacité d'un État à utiliser la mer et les océans à des fins militaires, économiques et politiques pour projeter sa puissance et protéger ses intérêts géopolitiques mondiaux.
Pour Julian Corbett la mer est un moyen, seulement, au service de la terre.
Différence de théorie, différence de pays, différence des intérêts. Pour l’un, l’île Amérique, pour l’autre un empire britannique en extension.
Par Jean-Patrick Dayras, Amiral (2s)
Les principes fondateurs
La maîtrise de la mer
La chaîne de la puissance maritime repose sur trois piliers : la production nationale (le commerce et l'industrie), la marine marchande (pour transporter les biens) et la marine de guerre (pour protéger les flux). D’où l’impératif de contrôler les points stratégiques: s'emparer des passages clés et des goulets d'étranglement (détroits, canaux, bases de ravitaillement en charbon) pour verrouiller la circulation sur les océans.
La puissance navale
Maîtriser les lignes maritimes de communication.
Deux théories:
Pour Alfred Thayer Mahan (1840-1914), dont l’œuvre majeure est The Influence of Sea Power upon History, 1660-1783 (1890), la maîtrise de la mer est le but suprême. L'objectif de toute stratégie navale doit être la destruction ou la neutralisation de la flotte ennemie pour obtenir un contrôle décisif et durable des mers. Toute bataille doit être décisive (Trafalgar) et impose la concentration des forces. Mahan rejette la dispersion des forces navales. Il pense la guerre navale en termes de confrontations majeures qui tranchent le sort de la maîtrise de la mer (à la manière de Clausewitz pour la guerre terrestre).
Les six éléments constituant la maîtrise de la mer «sea power» sont: la position géographique, la configuration physique (côtes, ports), l’étendue du territoire, la taille de la population, le caractère national (aptitude au commerce) et la nature du gouvernement (soutien à la politique maritime). Il fait donc un lien entre la mer, l’empire et le commerce. La puissance navale, la marine marchande, les possessions coloniales et les bases forment un cercle vertueux indispensable à la grande puissance. D’où la course aux armements de la fin du 19ème siècle.

Alfred Thayer Mahan et Julian Corbett. (Wikimedia Commons)
Pour Julian Corbett (1854-1922) dont l’œuvre majeure est Some Principles of Maritime Strategy (1911) la mer est un moyen. Il insiste sur le fait que la guerre navale n'a de sens que par son influence sur les événements terrestres — on ne gagne pas une guerre en mer, on la gagne grâce à ce que la mer permet sur terre. En relation à cette théorie, la maîtrise doit être relative. Corbett estime que la maîtrise absolue et permanente de la mer est presque théorique. Ce qui compte le plus souvent, c'est une maîtrise temporaire, locale ou disputée, suffisante pour accomplir un objectif précis.
En conséquence, le contrôle des communications maritimes (command of communications) peut n’être que temporaire. L'objectif réel n'est pas tant de détruire la flotte adverse que de sécuriser ses propres lignes de communication (commerce, ravitaillement, transport de troupes) et de perturber celles de l'ennemi.
Autre conséquence dans son raisonnement: une flotte même inférieure n'a pas besoin de chercher la bataille décisive si elle est suffisamment puissante; sa simple existence (fleet in being), en restant à l'abri, peut suffire à contraindre l'adversaire et disputer la maîtrise de la mer sans jamais combattre frontalement.
C’est avant l’heure une approche interarmées (jointness). Corbett pense la stratégie navale en lien constant avec la stratégie terrestre — la marine sert à projeter et soutenir l'armée de terre (débarquements, blocus, interdiction).
La pensée de Corbett est plus flexible et défensive, moins dogmatique que celle de Mahan. Elle est plus adaptée aux puissances navales secondaires ou aux situations où la bataille décisive n'est ni possible, ni souhaitable.
Corbett est Britannique, Mahan Américain. Leurs théories ont façonné les marines de ces deux pays. L’un défend le commerce heureux et mondial ; l’autre, un empire.
Expliciter ces deux théories et percevoir ce qu’elles introduisent comme particularités dans la maîtrise de la mer ou dans la puissance navale revient à essayer d’en donner une définition:
- Maîtrise de la mer (command of the sea / sea control), c'est un état, une situation stratégique : le fait de pouvoir utiliser une zone maritime pour ses propres besoins (commerce, projection de force, ravitaillement) tout en empêchant l'adversaire de le faire. Ce n'est pas seulement «avoir la plus grosse flotte», c'est exercer un contrôle effectif à un moment et en un lieu donnés. La maîtrise des mers (ou sea control) est un concept qui désigne la capacité d'une marine à utiliser librement une zone maritime ; protéger ses propres navires ; empêcher l'adversaire d'utiliser cette même zone.
- La maîtrise des mers n'est pas forcément mondiale. Elle peut être locale (par exemple en Méditerranée orientale), temporaire (pendant une opération militaire), localement totale ou partielle. Elle s'obtient grâce à la supériorité navale, aérienne, sous-marine et à la maîtrise du renseignement.
- La maîtrise des mers est une notion strictement opérationnelle : elle décrit ce qu'une marine est capable de faire dans une zone donnée.
- Puissance navale (naval power), c'est une mesure de capacité : le nombre, la qualité et la technologie des navires, la portée d'action d'une marine, ses capacités industrielles et logistiques. C'est quantifiable, c'est un potentiel, un outil. Une puissance navale peut être supérieure sans pour autant assurer une maîtrise totale de la mer (une flotte peut être dispersée, engagée ailleurs, ou neutralisée localement par une force plus faible mais bien positionnée — guerre asymétrique, mines, missiles anti-navires).
Pour résumer, la puissance maritime est le potentiel ; la maîtrise des mers est l'effet militaire que ce potentiel permet d'obtenir. Par exemple, la France est une puissance maritime grâce à sa vaste zone économique exclusive, sa marine nationale, ses ports et son industrie navale. En revanche, elle ne cherche pas à exercer une maîtrise permanente de tous les océans, mais à obtenir la maîtrise des mers uniquement dans les zones où ses intérêts sont engagés.

Prise du Duguay Trouin, devenu le HMS Implacable lors de la bataille de Trafalgar. (Wikimedia Commons)
Pour Mahan, la maîtrise de la mer est le fondement de la grande stratégie (commerce, colonies, projection) ; elle peut être absolue (domination globale et permanente), ou relative (locale ou temporaire), ou seulement être le contrôle d'une zone précise à un moment précis (un détroit, une route commerciale) et s’applique au contrôle des communications maritimes comme objectif opérationnel.
La puissance navale (Corbett) se limite à la dimension militaire : les forces armées maritimes d'un État — flotte de guerre, capacités de combat, technologie militaire, doctrine navale. C'est un sous-ensemble, un instrument de coercition.
La puissance navale, c'est ce qu'on a ; la maîtrise de la mer, c'est ce qu'on en fait.
Depuis plusieurs années, chez les géographes/géopolitologues français comme Yves Lacoste, ou dans la tradition de Mahan lui-même, intervient l’expression de puissance maritime, sea power, au sens large qui se sépare ainsi du terme puissance navale (naval power) employé jusqu’alors indifféremment. Il s’agit d’une notion beaucoup plus large qui englobe tout ce qui lie une nation à la mer et identifie son potentiel permettant de durer et de se régénérer.
Les capacités nécessaires pour passer de la puissance navale à l’état de puissance maritime seraient :
- La marine de guerre (donc la puissance navale en fait partie).
- La marine marchande (flotte commerciale, tonnage transporté).
- Les infrastructures portuaires et industrielles (chantiers navals, ports, logistique).
- La pêche et l'exploitation des ressources maritimes (halieutique, offshore, énergie).
- La géographie maritime (façade littorale, position stratégique, accès aux détroits).
- Une capacité de recherche scientifique et de formation maritime.
- un cadre juridique et diplomatique permettant de protéger ses intérêts en mer.
- Le droit et l'influence sur les espaces maritimes (ZEE, droit de la mer).
- La culture maritime et le savoir-faire (populations tournées vers la mer, tradition maritime)
On pourrait ajouter de nos jours à cette liste la capacité de projection de forces (porte-hélicoptères d’Assaut).
La puissance maritime est globale, elle implique d’avoir un développement économique performant, une influence et une autonomie stratégique. C’est l'aptitude d'un État à utiliser la mer pour défendre ses intérêts, assurer sa prospérité et exercer une influence internationale. La puissance navale est militaire uniquement. Mahan dans The Influence of Sea Power upon History pensait déjà en ces termes élargis : pour lui, la puissance navale n'est qu'un des piliers de la sea power, aux côtés du commerce maritime et des colonies ou bases à l'étranger.
Ainsi, un pays peut avoir une puissance maritime importante (grande flotte commerciale, ports majeurs, industrie de pêche) sans avoir une puissance navale très développée — et inversement. Certains États misent tout sur le militaire sans base maritime civile solide. A titre d’exemple, la Norvège, qui est une puissance maritime forte avec une flotte marchande et une flotte de pêche importantes, une industrie maritime offshore (pétrole, gaz), un savoir-faire naval historique, est une puissance navale modeste: une marine de guerre de taille très limitée, adaptée à la défense territoriale et à l'OTAN plutôt qu'à la projection de force. La mer est centrale à son économie, pas à une stratégie militaire offensive.
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Le changement des règles du jeu naval à l’échelle internationale (1/3)
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Réflexions sur différents cas : Russie, Ukraine, Iran, Chine, Japon (3/3)