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Défense

Russie, Ukraine, Iran, Chine, Japon: puissances navales ou maritimes? (3/3)

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David contre Goliath: des barricades et des fortifications dressées par les habitants de la ville ukrainienne d’Odessa, qui craignent des représailles après que le navire amiral de la flotte russe en mer Noire, le Moskva, a été coulé par des missiles ukrainiens. (AFP)
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Par Jean-Patrick Dayras
Publié oct. 2, 2026 - 23:02

Pour la Russie (en mer Noire), l’Ukraine, l’Iran, la Chine et le Japon, que représente la mer dans leur stratégie générale ? Maîtrise totale ou partielle, locale ou générale ? Puissance maritime ? Puissance navale ?

Jean-Patrick Dayras, Amiral (2s)

La Russie est indéniablement une puissance maritime. Elle a une flotte de combat importante, des frégates et des corvettes, des sous-marins, des missiles antinavires. A cela s’ajoute une force amphibie conséquente. Elle contrôle le port de Sébastopol. Théoriquement, elle est également une puissance navale au vu du nombre de ses bâtiments et de la diversité de leurs capacités d’action. Mais elle n’a pas de drones. Largement dominante en tonnage, la marine russe a une domination navale conventionnelle écrasante.

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Le sous-marin russe Dmitri Donskoï (classe Typhoon selon la classification de l’OTAN), à la base navale de Kronstadt, le 26 juillet 2017. (AFP)

L’appréciation doit être tempérée comme cela apparaitra dans l’étude et la présentation de la marine ukrainienne, très performante asymétriquement, et qui de ce fait limite de façon importante la liberté d’action de la marine russe. Celle-ci n’a pas la maîtrise de la mer en mer Noire ; éventuellement, elle a la capacité de l’obtenir ponctuellement en bloquant le port d’Odessa.

L’Ukraine a une capacité faible en matière de flotte de combat. Pas ou peu de frégates ou corvettes, pas de sous-marins, peu de missiles antinavires, pas de capacité amphibie. Mais elle a su développer des drones navals, des missiles antinavires, des drones aériens, des missiles de croisière pour frapper des navires russes ; elle a du renseignement satellitaire pour frapper leurs bases. L'Ukraine n'a pas une marine conventionnelle capable de rivaliser avec la marine russe. Elle a une petite marine essentiellement défensive.

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Ce sont des engins de ce type, comme le drone naval Barracuda, qui ont mis les forces russes à rude épreuve. Ce bateau-drone polyvalent est doté d’un système de suivi moderne, d’un dispositif de commande à distance et de fonctions d’intelligence artificielle. (AFP)

Au stade actuel, la Russie possède une marine beaucoup plus puissante, mais fortement confinée et vulnérable en mer Noire. L’Ukraine a une petite flotte conventionnelle, mais une capacité de guerre navale asymétrique extrêmement développée.

L’Ukraine n'a pas gagné la course au tonnage, elle a changé les règles du jeu naval.

L’Iran a deux forces maritimes :

• La marine iranienne, comprenant frégates, corvettes, sous-marins, bâtiments logistiques et navires lance-missiles. A la suite de diverses attaques et du fait des embargos, elle est très fortement dégradée.

• La marine des Gardiens de la révolution, adaptée à une guerre asymétrique dans le golfe Persique. Elle dispose notamment de vedettes rapides, missiles antinavires, drones, mines et moyens de surveillance. Elle a conservé une capacité opérationnelle importante et elle est suffisante, à ce stade, pour parfaire un blocage du détroit d’Ormuz relativement étanche.

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Des officiers et des dignitaires religieux iraniens lors d’exercices navals dans le golfe Persique.

L’Iran n'a pas besoin d'une flotte océanique pour menacer le trafic maritime ; la capacité navale asymétrique des Gardiens de la Révolution est suffisamment efficace. L'Iran peut donc avoir perdu la capacité de mener une véritable bataille navale tout en conservant une forte capacité de déni et de nuisance maritimes dans le golfe Persique et autour d'Ormuz. Elle n’est pas une puissance maritime mais le parangon de ce qu’est une puissance navale. Elle neutralise la marine des Etats-Unis dans le détroit et ses approches.

Notons que nous ne traitons pas ici de l’emploi de « fondés de pouvoir » (les proxys, comme les Houthis), variante originale des capacités d’action et de blocage, donc de puissance navale et de maîtrise de la mer localement.

La Chine — On pourrait se contenter de dire : puissance maritime et navale en pleine ascension.

La Chine construit les deux dimensions en parallèle depuis les années 2000 : la plus grande marine marchande au monde en tonnage, les plus grands ports de conteneurs, une industrie de construction navale dominante, et simultanément la marine de guerre qui croît le plus vite au monde (deuxième flotte en nombre de navires). C'est un cas rare de stratégie intégrée et délibérée. La puissance maritime nourrit la puissance navale. Les deux théories s'appliquent concrètement à la mer de Chine méridionale.

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Une frégate lance-missiles Yuncheng tire un missile antinavire lors d’un exercice militaire. (AFP)

La stratégie chinoise ressemble beaucoup plus à Corbett qu'à Mahan, et c'est un choix assumé et cohérent ; la bataille décisive n’est pas recherchée. Pékin ne cherche pas l'affrontement avec la marine américaine. Il serait impossible à gagner aujourd'hui en haute mer. Face aux Etats-Unis et aux capacités navales US supérieures avec lesquelles il est impossible pour Pékin de rivaliser loin de ses côtes, les instruments employés reposent sur une logique différente, avec le sous-marin comme clé de la défense des eaux territoriales. C'est une posture défensive-active. Ce n’est pas la recherche du Trafalgar décisif de Mahan.

S’agissant de la maîtrise des espaces maritimes, elle ambitionne d’obtenir une maîtrise relative et locale. C’est bien la logique « corbettienne » : la Chine ne vise pas une domination mondiale des mers façon US Navy, mais un contrôle local et prioritaire de sa périphérie immédiate. Dès 1986, le concept de "stratégie navale de défense au large", pour contrôler la zone maritime à l'intérieur de la première chaîne d'îles, est précisé avec comme objectif le contrôle des communications. La maîtrise globale des océans n’est pas envisagée.

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Le Liaoning, premier porte-avions chinois, construit à partir du Varyag, un navire de l'ancienne marine soviétique.

C'est du Corbett pur : la mer de Chine méridionale constitue le "talon d'Achille" économique de la Chine à cause du détroit de Malacca qu'elle ne contrôle pas, ce qui a conduit à qualifier cela de "dilemme de Malacca". L'objectif n'est pas la bataille, mais la sécurisation des lignes d'approvisionnement — énergie, commerce — via une présence permanente (« collier de perles », bases avancées).

La Chine a donc choisi depuis quatre décennies d’appliquer la politique de la "fleet in being", version XXIe siècle. Le déploiement de la marine chinoise autour de l'Australie, début 2025, en est un exemple frappant : entre le 21 février et le 9 mars 2025, la marine chinoise a envoyé un groupe de trois navires pour mener des exercices de tirs réels dans la zone économique exclusive australienne, en représailles aux opérations de liberté de navigation australiennes et néo-zélandaises en mer de Chine méridionale et dans le détroit de Taïwan. Il s’agit d’une démonstration de capacité qui impose des contraintes à l'adversaire sans rechercher d’affrontement. C’est la logique même de la "fleet in being".

La Chine établit donc un bastion sous-marin dans ses approches et développe des capacités de projection future. Au-delà des aspects économiques, il y a un objectif purement militaire : assurer la liberté d’action des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins, la zone des "dix traits" étant très profonde et, une fois acquise, rapidement accessible depuis les bases de Hainan pour pouvoir déployer ses sous-marins de façon discrète, et pour cela contrôler le détroit de Taïwan. C'est une logique de dissuasion stratégique, complémentaire à l'approche Corbett. Il y a là une réelle ambition « mahanienne » à long terme

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Un patrouilleur SAR dans le port de Qingdao.

L'objectif fixé est d'être en mesure d'intervenir en permanence et partout sur le globe d'ici 2049. La flotte est déjà au deuxième rang mondial en tonnage depuis 2014, derrière les États-Unis. En 2026, la montée en puissance se poursuit. La marine chinoise a commissionné son porte-avions le plus avancé, le Fujian, et mène des déploiements de plus en plus lointains, y compris dans le Pacifique occidental et autour de l'Australie.

La Chine applique donc une stratégie en deux temps : du Corbett, pour gérer le rapport de force aujourd'hui dans une zone contestée où la supériorité n'est pas acquise, dans la mer de Chine méridionale (contrôle relatif, local, refus de la bataille frontale, harcèlement, milice maritime, îles artificielles) ; du Mahan, comme horizon stratégique une fois la puissance industrielle et navale suffisante pour l'horizon 2049 (flotte hauturière, projection mondiale).

Le Japon grande puissance maritime historique (marine marchande, industrie navale, pêche), mais une puissance navale (Force d'autodéfense maritime), qui reste juridiquement encadrée par l'article 9 de la Constitution. Sa méfiance croissante vis-à-vis de la Corée du Nord soutenue par la Chine (et la Russie), l’amène à se doter des capacités propres aux deux théories. Pacifiste sur le papier, la flotte japonaise est techniquement très avancée et parmi les plus puissantes d'Asie.

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Un Sea Hawk de la marine japonaise. (AFP)

La marine des États-Unis et celle de la France sont les seules marines complètes. Elles possèdent toutes les composantes navales.

Les Etats-Unis restent fidèles au modèle historique de Mahan. C’est l'exemple même de la synthèse totale : flotte marchande, industrie navale, bases à l'étranger, et la première marine de guerre mondiale. Aujourd'hui, la marine marchande américaine s'est beaucoup affaiblie, la plupart des navires liés au commerce US battent un pavillon étranger, alors que la puissance navale reste dominante. Un déséquilibre inverse à celui de la Norvège.

Lire sur le même sujet :

Le changement des règles du jeu naval à l’échelle internationale (1/3)

Maîtrise de la mer, puissance navale, puissance maritime (2/3)

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