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Opinion

Être ou ne pas être
Por
Karim Tabet
Publicado
mars 9, 2026 - 09:09

To be or not to be. Dans cette célébre tirade, Shakespeare symbolise la vie avec son lot de douleurs, d’injustices et de souffrances, que nous subissons depuis des décennies, mais elle incarne aussi la mort et le suicide comme issue de sortie. Si un groupuscule fanatique a decidé d’emprunter cette route au nom d’une cause obscurantiste, la majorité des Libanais la rejette ouvertement. La fin annoncée d’une tyrannie Les signes ne sont pas trompeurs. L’Histoire nous l’apprend encore et encore. Quand une dictature telle que celle des mollahs et des Gardiens de la révolution se retrouve coincée au pied du mur, quand le danger guette, quand les chimères et les mégalomanies dont elle s’est longtemps nourrie pour sa survie se fracassent contre la dure réalité, quand s’effondre ce château de cartes qu’elle s’est efforcée de construire durant des décennies à n’importe quel prix, au mépris de toute considération morale et éthique envers une population qu’elle croit tenir sous son joug, quand le désespoir prend le dessus et que tous les indicateurs passent au rouge, alors le fanatisme aveuglé, l’hystérie furieuse et la folie kamikazienne, prennent la relève et l’emportent sur la raison. Pour paraphraser Georges Clemenceau : « Les dictatures sont comme le supplice du pal : elles commencent bien mais elles finissent mal ». La grenouille iranienne qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf a fini par imploser. Mais à un prix toujours exorbitant pour les populations ployant sous son emprise vicieuse. Idem pour son agent au Liban, le Hezbollah. La montagne a-t-elle accouché d’une souris ? Vous aviez à choisir entre la guerre et le déshonneur ; vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre ». À mes yeux, cette critique acerbe et prémonitoire de Churchill à l’égard de Chamberlain, illustre de manière symbolique la politique gouvernementale envers le Hezbollah. Après des semaines de tranquillité, les fusées envoyées en Israël par le Hezbollah, le 1er mars, étaient non seulement une gifle retentissante et un affront à l’encontre de l’État, mais surtout la preuve flagrante que la loyauté de cette milice envers le Liban est nulle et non avenue. Sans aucune valeur militaire, elles ne sont que des coups d’épée dans l’eau, et une fuite en avant, un acte irresponsable et suicidaire. Paranoïa, délire, folie des grandeurs, et fanatisme aveugle en sont les fils conducteurs. Mais le tribut payé par le peuple libanais, et en particulier la communauté chiite que la milice prétend représenter, est très lourd. Il en va non seulement d’énormes ravages matériels, de douloureuses pertes humaines, d’appauvrissement général, de déplacement de populations, et d’humiliation sans bornes, mais surtout du destin et de l’avenir de tout un pays que l’aberration meurtrière d’une organisation totalitaire, doctrinaire, exaltée, totalement affidée à la République islamique d’Iran, mène directement à l’abysse. La décision du 2 mars 2026 de considérer la branche militaire du parti comme organisation hors-la-loi, est malheureusement intervenue trop tard. Le fer devait être battu il y a quinze mois, quand il était chaud. Rater le momentum s’est avéré fatal et a profité à la milice qui a exploité le laxisme et le manque de fermeté officiel pour poursuivre, aux nez et à la barbe de tous, subversion et déstabilisation. Le forcing de la Grotte aux Pigeons était pourtant annonciateur de problèmes à venir. Au lieu de s’y opposer fermement et de l’interdire, au lieu d’y mettre un frein, les autorités ont jugé meilleur de faire le dos rond en attendant que l’orage passe. Et le 2 mars, rebelote avec une autre attaque en direction d’Israël. Un nouveau pied-de-nez à la décision gouvernementale. À vouloir trop arrondir les angles on finit par rater le coche. L’Histoire nous apprend qu’à un moment donné et fatidique, taper du poing sur la table et faire preuve d’intransigeance quand il s’agit de l’intérêt supérieur de l’Etat, sont nécessaires et cruciaux, indépendamment du prix éventuel à payer. Nonobstant les vaines tentatives du président Joseph Aoun de ramener la milice à la raison (cette même milice qui avait signé l’accord de cessez-le-feu et son désarmement sur tout le territoire libanais), le citoyen lambda a le droit légitime de considérer que Aoun s’est fait rouler dans la farine, et nous avec lui. Les menaces de guerre civile, de scission dans l’armée, d’invasion syrienne et d’autres scénarios démoniaques assenés quotidiennement par la propagande du Hezbollah ne sont que des écrans de fumée, de vulgaires épouvantails destinés à semer peur et confusion. « Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux », écrivit A. de Tocqueville. L’éternel recommencement ? Zeus condamna Sisyphe à faire rouler éternellement un rocher au sommet d'une colline, lequel rocher dégringole la colline quand il parvient au sommet. Sisyphe connaît l'étendue de sa misérable condition et c'est à elle qu'il pense pendant la descente. Mais il choisit la vie envers et malgré tout, ne cède pas au désespoir et continue à faire rouler son rocher, bravant ainsi les dieux. Ce mythe tragique me fait penser à notre pays exsangue qui se trouve dans l’œil du cyclone, un maelström duquel il aura d’énormes difficultés à s’extirper, mais il n’a d’autre choix que de combattre le mal et de le vaincre. Cependant, le temps presse. L’urgence est à nos portes. Paroles et bonnes intentions officielles ne suffisent pas et se sont avérés stériles, inefficaces et contre-productives à ce jour. Tergiversations, hésitations, langue de bois, ne sont plus de mise et ne peuvent plus être tolérés. Tant que les autorités ne mettront pas immédiatement à exécution la décision officielle d’imposer une fois pour toute la loi sur l’intégralité du territoire, tant qu’elles n’auront pas l’audace, la détermination, le courage de mettre au pas le Hezbollah et de le désarmer sans porter de gants et sans demander sa permission, le Liban restera à la merci d’irresponsables, de voyous et de criminels, et ne jouira d’aucune crédibilité ou sympathie sur le plan international, incidemment à la grande satisfaction d’Israël qui attendait le faux pas pour effectuer, en toute bonne conscience, son travail de sape qu’il va persister à poursuivre jusqu’à nouvel ordre.

Le tunnel et la tente
Por
Akram Nehmé
Publicado
mars 9, 2026 - 08:24

Ils ont des missiles de précision, mais ils n’ont pas de couvertures pour les enfants. Ce n’est pas un oubli ni une erreur d’organisation, c’est un choix. Le ciment n’a pas servi à construire des abris pour protéger les familles, il a servi à creuser des tunnels pour protéger les roquettes. Dans cette logique, une ogive a une valeur stratégique, alors qu’un civil est considéré comme remplaçable. Il suffit d’en fabriquer d’autres. La démographie devient ainsi une forme d’arsenal. Et la souffrance de ces civils n’est pas un échec pour ceux qui dirigent ce système. Elle devient au contraire un outil. Une mère qui pleure dans une école devant les caméras du monde entier produit un message puissant qui se répand tout seul: regardez ce qu’ils nous font. Ce que l’on oublie souvent de dire, c’est que l’ennemi n’a pas détruit les abris. Il n’y en a tout simplement jamais eu. Pour éviter que les gens posent trop de questions, on a fini par transformer la misère en doctrine. On explique que souffrir est une forme de résistance, que la pauvreté est une preuve de dignité et que vivre dans le dénuement est presque une médaille d’honneur. Dans ce système, celui qui ose se plaindre devient suspect, comme s’il trahissait la mémoire des martyrs. Pendant ce temps, les chefs dirigent la cause depuis des bunkers climatisés et des bureaux protégés, tandis que les militants ordinaires dorment parfois sur le bitume et sont déclarés glorieux. Les discours ne coûtent rien, alors que les matelas, eux, coûtent de l’argent. Pendant des décennies, tout a été fait pour que l’État libanais reste trop faible, trop divisé et trop corrompu pour offrir une véritable alternative à la population. Le résultat est simple: les gens restent là où ils sont, non pas par amour du système mais parce qu’ils ont l’impression qu’il n’existe aucune autre issue. Le véritable génie de ce système ne réside ni dans les missiles ni dans les réseaux financiers parallèles. Son génie consiste à transformer des populations entières en otages qui finissent par remercier ceux qui les tiennent prisonniers, simplement parce qu’ils n’ont plus la force d’imaginer autre chose. Les tunnels protègent les armes. Les tentes, elles, servent à montrer la souffrance. Et pour ceux que la misère ne suffit pas à convaincre, il existe toujours la grande promesse du paradis. C’est en quelque sorte le salaire différé du pauvre. Dans ce monde, il n’y a pas toujours de retraite, pas toujours de soins, pas toujours d’école digne pour les enfants, mais on promet une récompense parfaite après la mort, avec des conditions générales que personne n’a jamais pu lire. Le contrat est idéal pour ceux qui le proposent, car le bénéficiaire ne revient jamais demander des comptes. Dans ce système, mourir devient presque une promotion et envoyer les autres mourir peut être présenté comme un acte de générosité. C’est une forme de comptabilité du martyre dans laquelle la main-d’œuvre se paie elle-même avec sa foi. Il n’y a pas de charges sociales, pas de syndicats, pas de grèves. Il y a seulement des mères qui pleurent et des affiches sur les murs. Ces affiches sont essentielles, car le martyr ne disparaît pas vraiment. Il devient une image. Sur l’affiche, avant son nom, on écrit «Le martyr heureux», et après son nom on ajoute: «Sur le chemin de Jérusalem». Mais l’affiche ne dit jamais ce qu’il a laissé derrière lui. Elle ne montre pas la famille sans père, les enfants qui grandissent sans lui, ni le vide immense qui se crée dans une maison quand quelqu’un ne revient plus. Ce vide est simplement comblé par le prochain volontaire. Alors une question simple finit par se poser: qui a décidé qu’il est heureux? Le mort ne parle pas, et c’est précisément ce qui rend le système si efficace. On peut lui faire dire ce que l’on veut. On peut affirmer qu’il est comblé, qu’il est heureux au paradis, et personne ne pourra jamais vérifier. Dire à une mère que son fils est heureux revient presque à lui interdire de pleurer. Son chagrin devient suspect, comme s’il était une forme d’ingratitude. Alors beaucoup de mères se taisent. Elles regardent les affiches sur les murs et elles se taisent. Mais au fond d’elles-mêmes, une question continue de les hanter. Si leur fils est vraiment heureux, pourquoi la douleur est-elle si grande ? Pendant ce temps, on continue de promettre la victoire divine. Elle est toujours proche, toujours imminente, mais elle semble reculer chaque fois qu’on croit s’en approcher. Elle est annoncée pour bientôt, pour dans dix ans, pour la prochaine génération ou pour la prochaine guerre. Et pendant que cette promesse se déplace dans le temps, les architectes de cette victoire vivent plutôt bien. Ils ont des gardes du corps, des villas protégées et des enfants qui étudient en Europe. Ils parlent de sacrifice depuis des podiums blindés et pleurent les martyrs avec beaucoup d’éloquence, mais ils ne deviennent presque jamais martyrs eux-mêmes. Cette coïncidence dure depuis des décennies et, à force de durer, elle finit par ressembler moins à une coïncidence qu’à un système très bien organisé. Dans ce système, les tunnels descendent toujours plus profondément pour protéger les armes, tandis qu’en surface les tentes attendent le vent, la pluie et les caméras du monde entier. Et le système continue de tourner. Il tourne depuis des décennies parce que les morts ne reviennent jamais raconter leur version de l’histoire et parce que les vivants sont fatigués. Fatigués de se battre, fatigués de perdre, fatigués d’espérer. Alors ils finissent par voter pour ceux qui les maintiennent dans cette mécanique. Ils votent rarement par conviction et presque jamais par amour. Ils votent souvent par peur, par absence d’alternative et surtout par fatigue. Et parfois aussi par un certain cynisme très humain qui consiste à se dire que, si l’on doit rester prisonnier, autant que son geôlier gagne. Le système connaît très bien cette fatigue et il s’en nourrit. Et il continuera de fonctionner tant que personne n’osera poser la question la plus simple, celle que tout le monde évite par habitude, par peur ou par politesse. Qui a décidé qu’il est heureux ? Et surtout, depuis toutes ces années, combien de ces martyrs sont vraiment arrivés jusqu’à Jérusalem ?

Le temps d’oser dire …
Por
Youssef Mouawad
Publicado
mars 7, 2026 - 10:27

Doit-on pleurer l’ayatollah Khamenei ? Va-t-on se joindre au cortège des éplorés ou alors donner le nom de ce « martyr » à une avenue de notre capitale ? Dans leur complaisance, nos gouvernements avaient bien donné le nom de Hafez al-Assad à une rue passante pour célébrer in sæcula sæculorum son âge d’or sur notre terre*. Après tout, le Guide suprême iranien a bien façonné le Liban et l’a régenté au même titre que les usurpateurs Assad, père et fils. Et même si ce fut par personnes interposées, il a laissé ses empreintes indélébiles dans notre histoire, violant nos institutions et déchirant notre tissu social si spécifique. Des décennies durant, notre pays ne fut qu’un condominium syro-iranien, une bande de terre longeant la Méditerranée où Damas et Téhéran exerçaient concomitamment leur conjointe souveraineté. Nos chefs d’État respectifs, nos Premiers ministres, nos commandants en chef et leurs deuxièmes couteaux, ces éminences grises, n’y voyaient pas d’inconvénient tant que leurs intérêts respectifs étaient assurés et que leur camarilla prospérait, et tant que leur proche parentèle pouvait se constituer des empires financiers et des fortunes immobilières ! La crainte instaurée et le profit miroité L’axe de la récalcitrance (al-moumana’a) n’avait pas abandonné la scène libanaise avec le retrait des troupes syriennes en 2005. Ayant investi l’État depuis le mandat d’Élias Hraoui, il avait placé ses « créatures » à tous les niveaux de l’administration civile et militaire. Il y avait insufflé son poison et gangrené l’appareil étatique. Et pire que tout, il avait imposé aux médias son narratif officiel. Bon gré mal gré, il avait fallu adopter sa pensée unique exaltant la « Résistance ». Et nous en étions arrivés à psalmodier involontairement ses antiennes ! La collaboration de nos élites allait de soi : comme sous tous les cieux, elle était suscitée par la crainte que le Hezbollah instaurait et par le profit qu’il laissait miroiter. La presse libre restait muselée et le citoyen lambda allait prendre un mauvais pli, celui de ne plus appeler les choses par leur nom. Le silence, qu’on l’appelle mutisme ou discrétion, cette politesse de lâches, a fait le reste. Mais là, en ce moment précis de l’interventionnisme américain, à ce point de rupture, qu’est-ce qui empêche le Libanais, frondeur s’il en est, de s’exclamer : « Il suffit ! Dehors les Iraniens ! Vos sicaires se comportent chez nous comme en pays conquis ! » L’apologie de la liquidation physique Le bombardement américain a réglé son compte au vicaire d’Allah à Téhéran. Mitra Hejazipour, championne d’échecs, une refuznik iranienne, a sans ambages salué la nouvelle. Et dans son « insolence », elle n’a pas mis de frein à son exultation, contrairement à nombre de nos responsables politiques qui vivent dans la crainte d’un retour de bâton. « Cela fait des décennies, a-t-elle dit verbatim, que des millions d’Iraniens attendaient la fin de cet homme et de ce qu’il incarnait. Rien ne ressuscitera les victimes de ce régime, rien n’effacera les vies brisées, les tortures, les exécutions, les humiliations. Mais depuis quarante-sept ans que cette dictature criminelle tient l’Iran, c’est la première fois… ». Libanais, qui restez bâillonnés par la frousse dite tempérance, prenez exemple sur Mitra Hejazipour ou sur notre pop star Élissa qui a traité le Hezbollah d’organisation terroriste. Une Iranienne et une Libanaise ont osé! Qu’attendez-vous pour dénoncer l’insoutenable? *Pour ensuite la débaptiser et l’accorder à Ziad al Rahbani, commémorant ainsi son souvenir, autrement plus mélodieux.

Naïm Kassem est un menteur
Por
Makram Rabah
Publicado
mars 6, 2026 - 05:41

Dans sa dernière allocution, Naïm Kassem a tenté de présenter la décision du Hezbollah de lancer des roquettes et d'élargir la guerre comme un acte défensif contraint, imposé par les violations israéliennes. Selon son récit, le Hezbollah a fait preuve de patience pendant quinze mois après le cessez-le-feu de novembre 2024, a laissé la diplomatie suivre son cours, et n'a finalement agi que lorsqu'il est devenu évident qu'Israël ne cesserait pas de violer la souveraineté du Liban. Cet argument ne mérite pas d'être sérieusement débattu, car il est bâti sur un mensonge. Kassem ne se trompe pas. Il n'est pas mal informé et ne présente pas une interprétation alternative des événements. Il ment. Les faits ne sont ni compliqués ni ambigus, et la chronologie elle-même expose la malhonnêteté de sa thèse. Le Hezbollah n'a pas soudainement découvert les violations israéliennes après quinze mois de silence, pas plus qu'il n'a décidé que la souveraineté libanaise avait finalement atteint son point de rupture. L'organisation a choisi son moment avec beaucoup de soin, et elle l'a fait immédiatement après l'assassinat d'Ali Khamenei. Ce seul calendrier suffit à démanteler l'ensemble du récit. Si la guerre du Hezbollah était vraiment une affaire libanaise, elle aurait dû commencer bien avant. Kassem lui-même a consacré une part considérable de son discours à énumérer des milliers de violations israéliennes présumées au cours de l'année écoulée — incursions dans l'espace aérien, attaques frontalières, destructions de biens et victimes civiles. Selon sa propre logique, ces violations étaient graves et constantes. Pourtant, malgré cette situation prétendument insupportable, le Hezbollah a répété à plusieurs reprises qu'il resterait patient et que l'État libanais devait poursuivre la voie diplomatique. Pendant quinze mois, le Hezbollah a attendu. Puis soudainement, après l'assassinat du Guide suprême iranien, des roquettes ont été tirées depuis le Liban-sud et le pays a été une fois de plus entraîné au bord de la guerre. Kassem aimerait faire croire au public libanais que cet enchaînement d'événements est purement fortuit, que le Hezbollah a simplement atteint la limite de sa patience au moment précis où la direction iranienne était frappée. Aucun observateur sérieux ne peut accepter une telle affirmation. Le Hezbollah n'a pas agi parce que la souveraineté libanaise avait été violée, mais parce que l'Iran avait été touché. La direction de l'organisation peut tenter d'envelopper cette décision dans le langage de la résistance, du martyre et de la défense nationale, mais la réalité sous-jacente demeure inchangée. La boussole stratégique du Hezbollah ne pointe pas vers Beyrouth. Elle pointe vers Téhéran. En fait, Kassem lui-même a involontairement révélé la vérité lorsqu'il a évoqué dans son discours le ciblage de Khamenei comme faisant partie du contexte de la confrontation. Cette référence n'était pas accidentelle. Elle a exposé le centre émotionnel et idéologique de la réaction du Hezbollah. Lorsque la direction iranienne a été frappée, le Hezbollah s'est senti contraint de répondre — non pas en acteur politique libanais défendant un intérêt national, mais en composante loyale de l'axe régional iranien. C'est pourquoi traiter le discours de Kassem comme s'il constituait un argument politique légitime revient à passer à côté de l'essentiel. Ce discours n'était pas une tentative honnête d'expliquer les événements ; c'était une tentative de les dissimuler. La direction du Hezbollah sait très bien qu'admettre ouvertement la véritable raison de son escalade exposerait la mesure dans laquelle le Liban est traité comme un champ de bataille pour la guerre d'autrui. Le comportement de la direction du Hezbollah ressemble aujourd'hui à quelque chose de bien moins noble que l'image héroïque qu'elle cherche à projeter. Ce qui reste de la direction de l'organisation ressemble de plus en plus à un groupe de pyromanes qui prennent plaisir à allumer des incendies à travers le Liban, parfaitement conscients que ce sont les maisons des Libanais ordinaires qui brûleront en premier. Ils déclenchent des guerres, célèbrent le sacrifice et invoquent le martyre depuis la sécurité de leurs discours politiques, tandis que la destruction se répand à travers des villages et des quartiers qui n'ont jamais choisi cette confrontation. Leur réaction à l'assassinat du Guide suprême iranien révèle cette mentalité avec une clarté troublante. Au lieu de traiter le moment avec retenue, le Hezbollah s'est précipité pour démontrer sa loyauté par l'escalade, transformant effectivement le Liban en une arène symbolique de deuil et de vengeance. Ce faisant, ils ont demandé aux civils libanais de payer le prix de la mort d'un homme qui a passé sa vie à gouverner l'Iran par la répression et à exporter la violence à travers la région. Ali Khamenei n'a pas défendu le Liban, n'a pas répondu devant le peuple libanais, et n'a rien sacrifié pour le pays dont le Hezbollah place maintenant le territoire en première ligne des représailles. Pourtant, la direction du Hezbollah s'attend à ce que les citoyens libanais acceptent cette guerre comme si elle était la leur. La contradiction est flagrante. Kassem parle sans cesse de souveraineté tout en rejetant l'autorité de l'État libanais chaque fois que celui-ci tente de réguler les armes du Hezbollah. Il parle de défendre le Liban tout en réservant au Hezbollah le droit exclusif de décider quand le Liban entre en guerre. Il appelle à l'unité nationale tout en accusant ses critiques de trahir la résistance. Mais la souveraineté ne peut exister dans un pays où une milice décide du sort de la nation, et l'unité ne peut se bâtir sur un mensonge. Le Liban mérite une honnêteté sur les raisons pour lesquelles il est sans cesse entraîné dans des guerres qui dévastent ses villes et déplacent son peuple. Ce qu'il a reçu à la place, c'est un nouveau discours conçu pour obscurcir la vérité derrière des slogans idéologiques et des appels émotionnels. Kassem espère peut-être qu'en répétant le langage de la résistance, il finira par convaincre le public que le Hezbollah agit dans l'intérêt du Liban. Pourtant, le calendrier de cette guerre, la structure des alliances du Hezbollah et le contenu même de son discours révèlent quelque chose de bien différent. Ce n'est pas la guerre du Liban. C'est la guerre d'une organisation qui continue de traiter le Liban comme la scène sur laquelle elle prouve sa loyauté à une cause étrangère, quand bien même les incendies qu'elle allume consument le pays qu'elle prétend défendre.

Liban: entre passivité et guerre imposée, l’État face à la tempête Hezbollah

Le Liban est aujourd’hui divisé suivant une ligne de fracture verticale, notamment depuis que le pouvoir exécutif a interdit toute activité militaire du Hezbollah, alors que la situation sur le terrain ne fait que s’aggraver, avec l’élargissement du conflit militaire entre Israël et le Hezbollah. L’ouverture du front sud et les réactions politiques et médiatiques du Hezbollah qui critique le Conseil des ministres, le président de la République et s’en prend au Liban tout entier, peuvent, au mieux, être qualifiées d’irresponsables, sinon de défiantes. Les premiers à en payer le prix sont les partisans du Hezbollah eux-mêmes, ensuite le Liban tout entier. Les partisans du Hezbollah et leurs familles fuyant les menaces et les bombardements israéliens en sont à leur cinquième exode depuis 1992. Rien ne garantit cependant que celui-ci soit encore une fois temporaire, surtout si, comme l’a affirmé le ministre de la Défense de l’État hébreu, Israël élargit son occupation au Liban-Sud, pour créer une zone tampon qui s’étendrait vers le nord. Contrairement à toute logique, nombreux partisans du Hezbollah acceptent cette situation, affirment leur confiance en leur leadership, leur allégeance à la République islamique d’Iran, se disent certains de leur victoire contre Israël, quoiqu’il arrive, et sont convaincus que leur destinée est de mourir pour venger la mort de Khamenei. Cette logique suicidaire est grave et l’inaction du pouvoir exécutif risque de prolonger un statu quo érosif. Depuis le cessez-le-feu de novembre 2024, Israël n’a jamais cessé de cibler les cadres et les infrastructures du Hezbollah, sans que ce dernier ne riposte. Dans le même temps, ce groupe continuait de refuser un rétablissement de la souveraineté de l’État, reniant ainsi les engagements pris en ce sens. Jusque-là, les frappes israéliennes étaient menées dans un cadre géographique bien précis et prévisible. Or depuis le 2 mars, le Liban a été entraîné dans une nouvelle «guerre de soutien» modèle 2023-2024, version 2.0, absolument inutile et sans aucune incidence sur la guerre qui oppose l’Iran aux États-Unis et à Israël. Il est de plus en plus clair que le Hezbollah ne changera jamais de position et fera toujours prévaloir l’idéologie sur le pragmatisme dont il s’est voulu le champion. Entre suicide et options assurant la sécurité de ses supporters, il a choisi le suicide qu’il ne peut cependant pas imposer aux autres Libanais qui ont opté pour l’État de droit, qui continuent à croire en l’État de droit et qui luttent, depuis cinquante ans, pour l’édification d’un tel État de droit. L’occupation syrienne du Liban, qui s’est étirée sur 30 ans, puis l’hégémonie du Hezbollah et du mouvement Amal, ont rongé l’État de l’intérieur. Elles ont favorisé l’installation de leurs partisans, ainsi que d’autres, relevant de seigneuries corrompues, dans ses administrations, son appareil judiciaire et ses institutions sécuritaires, s’acharnant à en saper méthodiquement leurs fondements. Sans la présence d’une poignée de vrais résistants, discrets mais actifs dans ces institutions, et il y en a suffisamment, l’État serait mort depuis longtemps. Passivité, la pire des options Le pouvoir exécutif et le président de la République ont ménagé le Hezbollah pendant les quatorze derniers mois, adoptant une position de passivité paralysante alors qu’une dynamique intense faisait bouger le Moyen-Orient. Machiavel considérait que la passivité est la pire des options. Si un pouvoir reste passif et neutre, il deviendra la proie du vainqueur. Le Liban ne peut s’aliéner les États-Unis où vivent plus d’un million de Libanais, titulaires de la double nationalité et d’Américains d’origine libanaise. Parmi eux figurent des sénateurs, des membres du Congrès, des membres de l’administration, tels que Thomas Barrack, Massaad Boulos, Darell Issa, Daren Lahoud et de nombreux autres qui œuvrent avec acharnement en faveur du Liban. Toujours en se basant sur Machiavel, et surtout en situation de belligérance, le Liban ne peut adopter une position passive entre Washington et Téhéran . Cette neutralité est devenue synonyme de ruine. Une nouvelle fois, Israël étend son occupation au Liban-Sud, et le Hezbollah et l’Iran sont totalement incapables de l’en empêcher ou de la dissuader. Ils contribuent, au contraire, à lui fournir les motifs pour occuper davantage de territoires libanais et déplacer leurs habitants. Certains observateurs affirment que l’exécution de la dernière décision du Conseil des ministres mènerait à une guerre civile ou à une confrontation armée entre l’armée et le Hezbollah. Ces arguments ne tiennent pas, car le Hezbollah ne peut pas se permettre, après tout ce qu’il a subi, un affrontement direct avec l’institution militaire ou le risque de s’aliéner davantage la majorité de Libanais. D’autres analystes sceptiques doutent des capacités de la Troupe à faire appliquer la décision du gouvernement. En un moment historique tel que celui-ci, seuls des hommes d’État, rares par les temps qui courent, feraient la différence, auraient une vision et un plan clairs pour cela, sans que le pays sombre dans une guerre civile ou une confrontation interne. À titre d’exemple, le Conseil supérieur de défense, qui comprend le président de la République, le Premier ministre, et les ministres de la Défense, de l’Intérieur, des Finances et de l’Économie, devrait se déclarer en session ouverte et superviser heure par heure la mission de désarmement du Hezbollah et non laisser l’armée se débattre seule face à une situation politique d’une rare complexité, qui traîne depuis quarante ans. Le Conseil supérieur de défense pourrait ainsi reprendre l’initiative et assumer pleinement ses responsabilités, car le pouvoir de décision lui appartient et ne revient pas aux militaires. Ce faisant, il affirmerait également la suprématie du pouvoir civil sur l’armée, lors d’une crise comme celle que nous traversons. Livrées à elles-mêmes, les actions des militaires peuvent avoir des conséquences politiques très lourdes. Partant de ce constat, l’armée devrait être politiquement sécurisée. Non seulement par une décision du Conseil des ministres, mais aussi grâce à un suivi, heure par heure, de la bonne mise en œuvre de cette décision. Par ailleurs, la commission parlementaire de la Défense brille par son absence. Il lui incombe pourtant de se réunir périodiquement et aussi fréquemment que l’exige la gravité de la situation, pour interroger, assumer, et, le cas échéant, légiférer, pour encadrer l’action menée et mettre tous les moyens nécessaires au service de l’armée pour la réussite de la mission dont elle est chargée.

Cherchons homme d’État
Por
Khalil Helou
Publicado
mars 2, 2026 - 16:11

Les circonstances dramatiques que traverse le pays nécessitent à n’en point douter la présence d’hommes d’État ! Le Liban en a connu et ils nous manquent, d’autant que leur liste est restreinte. Certes, un homme d’État doit être au pouvoir pour faire ses preuves, et il ne peut s’affirmer que dans des circonstances importantes. Ainsi, depuis 1943, certains présidents de la République ont été à la hauteur de la fonction de chef de l’État face aux évènements. Ils ont été à la hauteur soit par leur vision, ou par leurs décisions concrètes qui ont épargné au pays des catastrophes. Ils se sont montrés aussi à la hauteur en s’en tenant fermement à la Constitution et aux lois en vigueur, par la force, la diplomatie, ou une politique sage et ferme. Ils ont, surtout, assumé leurs responsabilités quant à la défense de l’État régalien, souverain et indépendant. Les évènements en cours nécessitent que les hommes qui sont à des postes de responsabilité au niveau de l’exécutif (pour le législatif, il faudrait s’en remettre à M. Nabih Berry) apportent la preuve qu’ils sont réellement des hommes d’État et non des fonctionnaires ou des gestionnaires. Des hommes d’État, il y en a au gouvernement. Le moment est venu aujourd’hui pour eux de s’affirmer et d’épargner le pire aux Libanais.

Une souveraineté indivisible dans un Liban divisé
Por
Makram Rabah
Publicado
févr. 25, 2026 - 21:54

Naïm Kassem a prononcé quantité de discours au fil des ans. Le dernier, à l’occasion de l’anniversaire des « commandants martyrs » du Hezbollah, n’avait rien d’original. Mais il était révélateur. À la fois élégie, sermon et avertissement. Prévisible de bout en bout. Les martyrs ont été invoqués. La foi réaffirmée. Israël dénoncé. L’Iran célébré. Et le gouvernement libanais délicatement rappelé à l’ordre : responsable de tout, habilité à presque rien. La formule est remarquable. Le Hezbollah exige que l’État défende la souveraineté — à condition que l’État ne prétende pas en être le propriétaire. L’argument central de Kassem est simple. Le Liban a respecté le cessez-le-feu de novembre 2024. Israël, non. Par conséquent, le gouvernement doit affronter les violations israéliennes. Jusque-là, rien d’absurde. Puis vient le tour de passe-passe. On somme le gouvernement d’agir en autorité souveraine face à Israël, tout en l’avertissant de ne surtout pas se comporter en autorité souveraine face aux armes du Hezbollah. La souveraineté serait donc indivisible. Sauf lorsqu’elle s’approche de la banlieue sud. Le discours s’est drapé dans la dignité. Le désarmement serait une reddition, a argumenté Kassem. L’aide internationale, une humiliation. Toute tentative de centraliser les armes sous l’autorité de l’État relèverait d’un complot étranger. À ce rythme, on finira par apprendre que la Constitution libanaise elle-même est une conspiration impériale — à moins d’être relue par le bureau politique du Hezbollah. On nous explique que les armes sont sacrées, héritées du sang des martyrs. Les discuter serait insulter les morts. Les questionner, frôler la collaboration. La manœuvre est habile. En sanctifiant son arsenal, le Hezbollah tente de le soustraire au politique. Les armes ne seraient plus un choix stratégique. Elles deviendraient un commandement théologique. Problème : le Liban n’est pas un sanctuaire. C’est une république en faillite, à l’infrastructure délabrée, peuplée de citoyens qui aimeraient, très prosaïquement, survivre à la prochaine décennie. Kassem insiste : le Hezbollah ne veut pas la guerre. Évidemment. Le Hezbollah ne veut jamais la guerre. Il se contente d’en être perpétuellement voisin. Il ne cherche pas l’escalade. Il se réserve simplement le droit de décider quand elle devient nécessaire. Il ne sape pas l’État. Il opère à ses côtés. Au-dessus, si besoin. Ce n’est pas une contradiction, nous dit-on. C’est une « logique de résistance ». L’ironie est presque théâtrale. Le Hezbollah exige que le gouvernement fasse respecter le cessez-le-feu face à Israël, tout en lui recommandant d’arrêter « d’obséder » sur le désarmement. Traduction : cher gouvernement, exerce ton autorité. Mais pas sur nous. Le parti rassure également sa base : l’Iran est solide. « L’axe » tient et les fronts régionaux sont interconnectés. Le message se veut rassurant. Il confirme surtout l’évidence : la doctrine sécuritaire du Liban n’est pas strictement libanaise. Elle fluctue au rythme des négociations de Téhéran, de ses calculs et de ses priorités régionales. La souveraineté, apparemment, atteint son apogée lorsqu’elle est sous-traitée. Puis vient le théâtre économique. « Nous ne voulons pas d’aide conditionnelle », proclame Kassem. On admire la pureté de l’énoncé. Après tout, le Liban a prospéré sans conditions. Les investisseurs adorent les pays où la guerre et la paix dépendent d’acteurs extérieurs aux institutions formelles. Les marchés s’épanouissent quand l’escalade relève d’une discrétion partisane. La reconstruction prospère lorsque la chaîne de commandement est optionnelle. La réalité est moins lyrique. Aucun État ne peut se reconstruire si une structure militaire parallèle conserve un droit de veto sur sa trajectoire stratégique. Aucune armée ne peut devenir une institution nationale crédible si elle doit coexister avec une organisation armée qui se réserve le droit de la contourner. Aucune souveraineté ne convainc lorsqu’elle s’applique à géométrie variable. Il y eut toutefois une manœuvre particulièrement révélatrice dans le discours de Kassem : son insistance à interdire aux critiques de « revenir en arrière » pour interroger la décision du Hezbollah d’entraîner le Liban dans la guerre. Selon cette logique, l’histoire se réinitialise au moment où un cessez-le-feu est signé. Le passé s’évapore. La guerre devient un dossier classé. Les morts se transforment en notes de bas de page. Ce n’est pas un raisonnement politique. C’est une amnésie institutionnelle. Un cessez-le-feu peut suspendre les hostilités avec Israël, mais il n’absout pas le Hezbollah de toute responsabilité envers les Libanais. Le parti a décidé unilatéralement d’ouvrir un front. Il n’a consulté ni le Parlement ni le gouvernement. Il n’a pas demandé l’avis des millions de Libanais qui paieraient la facture en maisons détruites, infrastructures paralysées, moyens de subsistance anéantis, déplacements renouvelés. On ne peut prétendre défendre la souveraineté tout en refusant aux citoyens le droit d’en évaluer le coût. La guerre n’a pas éclaté dans le vide. Elle n’a pas frappé une carte abstraite. Elle a frappé des Libanais. D’abord eux. Si le Hezbollah veut parler le langage de l’État, qu’il accepte celui de la responsabilité. Un cessez-le-feu n’est pas un sacrement. Il n’efface pas les conséquences de décisions prises sans mandat national. L’histoire ne s’interrompt pas parce qu’un parti préfère ne pas la relire. Le récit du Hezbollah repose sur un tour de force constant : se présenter comme le gardien de l’État tout en empêchant l’État d’exister pleinement. Quand Israël viole, on blâme le gouvernement. Quand le gouvernement hésite, on questionne son courage. Quand il tente de consolider son autorité, on l’accuse de capitulation. Face, le Hezbollah gagne. Pile, l’État perd. Ce qui frappe le plus dans le discours de Kassem n’est pas la rhétorique contre Israël. C’est l’angoisse face au débat interne. Le véritable champ de bataille n’est plus la frontière sud. C’est l’idée même de l’État libanais. La question des armes n’est pas une affaire de trahison des martyrs ou d’abandon de la Palestine. Elle concerne la possibilité pour le Liban de fonctionner comme une entité politique unifiée, plutôt que comme une coexistence négociée entre institutions et milices. Le Hezbollah aime présenter l’alternative comme un choix entre résistance et soumission. Cette opposition est commode. Et fausse. Le véritable choix se situe ailleurs. Entre un pays gouverné par le droit et un pays gouverné par l’exception permanente. Entre une stratégie de défense appartenant à la République et une doctrine appartenant à un parti. Entre la responsabilité et la sacralisation. Kassem a conclu sur une note rassurante : le Hezbollah est patient. Il ne veut pas la guerre. Il attend que l’État fasse son travail. On pourrait presque y voir de la magnanimité. Mais la patience, lorsqu’elle s’accompagne d’un monopole sur l’escalade, ressemble moins à une vertu qu’à un levier. Le Liban n’a pas besoin de nouvelles leçons de dignité de la part de ceux qui prétendent en détenir la clé. Il a besoin d’un gouvernement qui gouverne sans astérisque, d’une armée qui commande sans négociation, d’une souveraineté qui ne requiert aucune onction. Si le Hezbollah croit vraiment que l’État est responsable, qu’il fasse enfin l’impensable : qu’il laisse l’État être souverain. Pas dans les discours. Dans les faits. Tout ce qui est en deçà n’est pas de la résistance. C’est de la mise en scène.

Son Excellence
Por
Akram Nehmé
Publicado
févr. 21, 2026 - 18:31

Au Liban, l’argent ouvre presque toutes les portes. Il accélère les décisions, simplifie les démarches, fait tomber bien des résistances. Il y a pourtant une porte qu’il ne peut pas ouvrir : celle de la dignité, celle du respect réel, celui qui ne se paie pas. Il le sait, même s’il préfère ne pas se l’avouer. Il a réussi vite, très vite. Trop vite. Nouveau riche, fortune arrivée avant la reconnaissance, argent parfois opaque, parfois franchement louche. Malgré les biens, les relations et les signes extérieurs, il vit avec ce malaise persistant : quelque chose manque. Une légitimité. Une place. L’impression d’exister autrement que comme quelqu’un qui paie. Sa blessure ne date pas de l’âge adulte. Elle commence bien avant. Avec un père rabaissé, jamais respecté, dont il comprend très tôt qu’il faut s’éloigner pour ne pas finir au même endroit. Avec une famille qu’il vaut mieux cacher, non par manque d’attachement, mais parce qu’elle rappelle une origine jugée disqualifiante. Très tôt, quelque chose s’installe, en filigrane. Des marques anciennes, jamais effacées. Alors il fait comme si cela n’avait pas compté. Il avance. Il se fabrique une image plus solide, plus brillante, plus acceptable. Il comprend vite que la valeur dépend du statut, du nom, de la position. Il ne cherche pas à être aimé. Il cherche à ne plus être rabaissé. Quand l’argent arrive, il ne guérit rien. Il protège. Il masque. Qu’il soit propre ou louche importe peu, tant qu’il permet de s’imposer et de faire taire les doutes. La réussite devient une stratégie de survie. Mais quand l’argent ne suffit plus à produire le respect, une autre solution s’impose : devenir député. Ici, le mandat n’est pas un service. C’est une protection. Dans un État qui ne protège personne, le siège devient une garantie personnelle, une immunité de fait, une manière de transformer une fortune contestée en autorité officielle. Il est prêt à payer. Très cher. Pendant la campagne, il répète les mots attendus. Projets. Lois. Avenir. Reconstruction. Il sait que tout cela n’est qu’un passage obligé. Ce qui compte, c’est la mise à l’abri. Exister, enfin, même si c’est par la peur. Il achète des voix. La misère fait le reste. Quand on a faim, le vote se vend. Il le sait et il en profite. Il appelle ça de l’aide. En réalité, c’est de la corruption simple : de l’argent contre le silence, de la pauvreté contre du pouvoir. Puis vient l’élection. Le titre. Le costume. Et le vide. Rien n’est réparé. Aux yeux des autres, il reste celui qui a payé. Et face à lui-même, il reste celui qu’il a toujours été. Il avait cherché le respect. Il obtient qu’on l’appelle « Votre Excellence ». Et le plus obscène n’est ni le mensonge, ni l’échec, ni le vide. Le plus obscène, c’est que cela lui suffit.

Seul Trump peut sauver le régime iranien!
Por
Youssef Mouawad
Publicado
févr. 21, 2026 - 10:02

Si l’on en croit les rumeurs, il n’y aura rien de grave à signaler dans les prochaines semaines. Car, si l’on se fie aux propos de Abbas Araghtchi, Téhéran et Washington seraient parvenus, lors de leurs entretiens à Genève, à un large accord sur un ensemble de « principes directeurs, sur la base desquels ils avanceront et commenceront à travailler sur le texte d’un accord potentiel ». Entretemps, l’Iran est en train de se réapprovisionner en armes et en munitions, ce qui n’est pas de nature à rassurer Israël, ce dernier exigeant, par ailleurs, que les pourparlers en cours excèdent le strict cadre du nucléaire pour inclure les deux questions des missiles et des proxys. Cela dit, les pays arabes du Golfe, qui ont insisté pour que Trump fasse prévaloir les voies diplomatiques sur l’option militaire, peuvent craindre que Netanyahu ne fasse le mariole et ne mette le feu aux poudres. Et s’il y avait anguille sous roche Tout en rassemblant une armada menaçante dans la région, le président américain s’est porté au secours du régime des ayatollahs en lui accordant un sursis. Il l’a sauvé en lui gardant la tête hors de l’eau, de même qu’il l’a préservé de la fureur d’Israël dont il retient jusque-là le bras vengeur. Mais le retiendra-t-il encore après le « persuasion trip » qu’a effectué Netanyahu à Washington le 11 février dernier et dont l’objet était de faire part des appréhensions israéliennes à la Maison Blanche? Donald Trump est plus roué qu’on ne le croit. Pour preuve, son intervention imprévue, et pour certains intempestive, en juin dernier. Rappelons qu’Israël avait déclenché le 13 juin 2025 une attaque surprise contre l’Iran et que, dans la nuit du 21 au 22 de ce même mois, l’US Air Force et l’US Navy étaient entrées dans la danse et avaient bombardé plusieurs sites nucléaires. Ce raid allait brutalement interrompre le sixième round de négociations, lequel était censé reprendre entre l’Iran et les États-Unis, trois jours après le début des combats. Aujourd’hui, qu’est-ce qui empêcherait un remake fondé sur le même scénario ? N’est-on pas à la veille des négociations dont les « principes directeurs » ont été établis récemment à Genève ? Et n’est-ce pas le moment idéal pour frapper l’Iran, qui croit avoir remporté la manche en enfarinant l’Américain? Ce serait un peu la réponse du berger à la bergère, et Trump en est bien capable! C’est ne pas compter avec la pusillanimité Certains ont été jusqu’à taxer la politique américaine d’incohérence. Ben Samuels, correspondant du quotidien Haaretz à Washington, n’arrive toujours pas à s’expliquer la politique du zigzag (ou du yoyo) de la Maison Blanche, quand tout relève de l’arbitraire, de l’humeur ou de la fantaisie d’un homme. Or J.D. Vance, le vice-président américain, ne s’était pas retenu de déclarer que Donald Trump n’avait « pas l’habitude de révéler publiquement ses positions afin de préserver son espace décisionnel ». C’est que Donald Trump est un businessman qui ne veut pas tomber dans le piège de la guerre, où sont tombés bien de ses prédécesseurs. C’est également, et je ne vous le fais pas dire, un matamore capable de gesticulation mais qui se dérobe à l’heure de l’affrontement. Dans une prise de décision, entrent en jeu aussi bien les intérêts d’une personne que son caractère ! Et si le président américain déclare qu’il veut épuiser la voie diplomatique avec l’Iran avant toute action militaire, c’est par « failure of nerve and want of courage », c’est-à-dire par couardise et pusillanimité. Mais en cette heure précise où deux porte-avions ont pris leurs marques dans la région, rien n’est dit et le diable peut toujours surgir de la boîte!

La taxe sur l’essence: la transition écologique par l’asphyxie économique!
Por
Jawad Pakradouni
Publicado
févr. 20, 2026 - 13:20

Le paquebot de croisière Costa Concordia échoué devant l'île de Giglio après avoir heurté des rochers sous-marins le 13 janvier 2012. (Filippo Monteforte/AFP) Imaginez, alors que le paquebot de croisière Costa Concordia coulait, en 2012, le chef de salle du restaurant demandant aux passagers de ne pas oublier de régler leur addition. Absurde ? C’est pourtant, à peu de chose près, la logique adoptée par notre gouvernement. Dans un pays paralysé par la crise, où seule l’inflation progresse, l’État, cherchant désespérément à financer l’augmentation des salaires de ses fonctionnaires et des pensions plus ou moins adaptées pour les militaires retraités, a trouvé la solution : augmenter la TVA de 1 % et taxer l’essence à hauteur de trois cent mille livres par bidon. Après tout, pourquoi pas ? Dans un système où l’impunité est reine et la reddition des comptes une fiction administrative, il serait sans doute indélicat de demander aux dirigeants de restituer les fonds détournés. Tant qu’à faire, autant ponctionner un peuple qui a démontré une capacité remarquable à encaisser sans broncher. Qu’y a-t-il de plus noble, d’ailleurs, que de payer des taxes pour soutenir un secteur public dont certains employés sont aussi furtifs qu’un bombardier B-2, invisibles 29 jours sur 30 ? Ou ceux qui prouvent qu’il existe une vie après la mort, percevant encore leur salaire bien après leur enterrement administratif ? Et puis, si le taux de chômage avoisine les 40 %, cette taxe sur l’essence ne concernera finalement que ceux qui travaillent. Les chômeurs, eux, n’étant pas supposés sillonner les routes à ne rien faire. Les motivations de ces taxes sont irréprochables : s’y opposer relèverait presque de l’ingratitude envers ceux qui maintiennent l’illusion d’un semblant d’État. Ou pire encore, envers une armée dont certains hauts gradés, au lieu de profiter d’une retraite bien méritée, ont accepté de se sacrifier une fois de plus, en nous présidant. Shakespeare écrivait, et il avait raison : « Souffle, souffle, vent d’hiver, tu n’es pas si cruel que l’ingratitude de l’homme », d’autant que les nouvelles taxes ne touchent pas le fuel qui nous réchauffe du vent d’hiver… Et cessons de voir le verre à moitié vide. Comme disait l’autre, il suffit de prendre un verre plus petit pour qu’il soit presque plein. Certes, une véritable taxation de l’usage du domaine maritime public, des cigarettes et des moquettes (que certains dirigeants fument) aurait été plus cohérente. Mais la taxe sur l’essence aura au moins le mérite de réduire le nombre d’automobilistes, fluidifier la circulation et, par conséquent, faire baisser la pollution. Ce gouvernement innove ! Il vient d’inventer la transition écologique par l’asphyxie économique. Toutefois, nous avons fait preuve d’une grande maturité s’agissant des lois contre lesquelles nous nous indignons. Souvenons-nous : en 2019, l’évocation d’une taxe de six dollars sur WhatsApp avait suffi à embraser le pays, dissoudre le gouvernement et remplir les rues. Aujourd’hui, une taxe avoisinant les vingt dollars mensuels, assortie d’une hausse de la TVA, passe sans encombre. Notre révolte se fait sur les réseaux sociaux, mais au moins, elle est gratuite, et ce, grâce au sens des responsabilités et à la mobilisation générale autour d’une cause nationale, que nous avions ardemment défendue en 2019 ! Au fond, nos gouvernants ont parfaitement appliqué le concept de solidarité inversée : ponctionner ceux qui ne peuvent pas se permettre de s’arrêter, afin de financer un État qui, lui, est à l’arrêt. La différence avec le Concordia est que lorsque le paquebot coulait, on ne facturait pas encore l’eau ou l’accès à la mer, alors qu’au Liban, nous coulons mais serons en règle….