
Naïm Kassem a prononcé quantité de discours au fil des ans. Le dernier, à l’occasion de l’anniversaire des « commandants martyrs » du Hezbollah, n’avait rien d’original. Mais il était révélateur. À la fois élégie, sermon et avertissement. Prévisible de bout en bout. Les martyrs ont été invoqués. La foi réaffirmée. Israël dénoncé. L’Iran célébré. Et le gouvernement libanais délicatement rappelé à l’ordre : responsable de tout, habilité à presque rien.
La formule est remarquable. Le Hezbollah exige que l’État défende la souveraineté — à condition que l’État ne prétende pas en être le propriétaire.
L’argument central de Kassem est simple. Le Liban a respecté le cessez-le-feu de novembre 2024. Israël, non. Par conséquent, le gouvernement doit affronter les violations israéliennes. Jusque-là, rien d’absurde. Puis vient le tour de passe-passe. On somme le gouvernement d’agir en autorité souveraine face à Israël, tout en l’avertissant de ne surtout pas se comporter en autorité souveraine face aux armes du Hezbollah. La souveraineté serait donc indivisible. Sauf lorsqu’elle s’approche de la banlieue sud.
Le discours s’est drapé dans la dignité. Le désarmement serait une reddition, a argumenté Kassem. L’aide internationale, une humiliation. Toute tentative de centraliser les armes sous l’autorité de l’État relèverait d’un complot étranger. À ce rythme, on finira par apprendre que la Constitution libanaise elle-même est une conspiration impériale — à moins d’être relue par le bureau politique du Hezbollah.
On nous explique que les armes sont sacrées, héritées du sang des martyrs. Les discuter serait insulter les morts. Les questionner, frôler la collaboration. La manœuvre est habile. En sanctifiant son arsenal, le Hezbollah tente de le soustraire au politique. Les armes ne seraient plus un choix stratégique. Elles deviendraient un commandement théologique. Problème : le Liban n’est pas un sanctuaire. C’est une république en faillite, à l’infrastructure délabrée, peuplée de citoyens qui aimeraient, très prosaïquement, survivre à la prochaine décennie.
Kassem insiste : le Hezbollah ne veut pas la guerre. Évidemment. Le Hezbollah ne veut jamais la guerre. Il se contente d’en être perpétuellement voisin. Il ne cherche pas l’escalade. Il se réserve simplement le droit de décider quand elle devient nécessaire. Il ne sape pas l’État. Il opère à ses côtés. Au-dessus, si besoin. Ce n’est pas une contradiction, nous dit-on. C’est une « logique de résistance ».
L’ironie est presque théâtrale. Le Hezbollah exige que le gouvernement fasse respecter le cessez-le-feu face à Israël, tout en lui recommandant d’arrêter « d’obséder » sur le désarmement. Traduction : cher gouvernement, exerce ton autorité. Mais pas sur nous.
Le parti rassure également sa base : l’Iran est solide. « L’axe » tient et les fronts régionaux sont interconnectés. Le message se veut rassurant. Il confirme surtout l’évidence : la doctrine sécuritaire du Liban n’est pas strictement libanaise. Elle fluctue au rythme des négociations de Téhéran, de ses calculs et de ses priorités régionales. La souveraineté, apparemment, atteint son apogée lorsqu’elle est sous-traitée.
Puis vient le théâtre économique. « Nous ne voulons pas d’aide conditionnelle », proclame Kassem. On admire la pureté de l’énoncé. Après tout, le Liban a prospéré sans conditions. Les investisseurs adorent les pays où la guerre et la paix dépendent d’acteurs extérieurs aux institutions formelles. Les marchés s’épanouissent quand l’escalade relève d’une discrétion partisane. La reconstruction prospère lorsque la chaîne de commandement est optionnelle.
La réalité est moins lyrique. Aucun État ne peut se reconstruire si une structure militaire parallèle conserve un droit de veto sur sa trajectoire stratégique. Aucune armée ne peut devenir une institution nationale crédible si elle doit coexister avec une organisation armée qui se réserve le droit de la contourner. Aucune souveraineté ne convainc lorsqu’elle s’applique à géométrie variable.
Il y eut toutefois une manœuvre particulièrement révélatrice dans le discours de Kassem : son insistance à interdire aux critiques de « revenir en arrière » pour interroger la décision du Hezbollah d’entraîner le Liban dans la guerre. Selon cette logique, l’histoire se réinitialise au moment où un cessez-le-feu est signé. Le passé s’évapore. La guerre devient un dossier classé. Les morts se transforment en notes de bas de page. Ce n’est pas un raisonnement politique. C’est une amnésie institutionnelle.
Un cessez-le-feu peut suspendre les hostilités avec Israël, mais il n’absout pas le Hezbollah de toute responsabilité envers les Libanais. Le parti a décidé unilatéralement d’ouvrir un front. Il n’a consulté ni le Parlement ni le gouvernement. Il n’a pas demandé l’avis des millions de Libanais qui paieraient la facture en maisons détruites, infrastructures paralysées, moyens de subsistance anéantis, déplacements renouvelés. On ne peut prétendre défendre la souveraineté tout en refusant aux citoyens le droit d’en évaluer le coût.
La guerre n’a pas éclaté dans le vide. Elle n’a pas frappé une carte abstraite. Elle a frappé des Libanais. D’abord eux. Si le Hezbollah veut parler le langage de l’État, qu’il accepte celui de la responsabilité. Un cessez-le-feu n’est pas un sacrement. Il n’efface pas les conséquences de décisions prises sans mandat national. L’histoire ne s’interrompt pas parce qu’un parti préfère ne pas la relire.
Le récit du Hezbollah repose sur un tour de force constant : se présenter comme le gardien de l’État tout en empêchant l’État d’exister pleinement. Quand Israël viole, on blâme le gouvernement. Quand le gouvernement hésite, on questionne son courage. Quand il tente de consolider son autorité, on l’accuse de capitulation. Face, le Hezbollah gagne. Pile, l’État perd.
Ce qui frappe le plus dans le discours de Kassem n’est pas la rhétorique contre Israël. C’est l’angoisse face au débat interne. Le véritable champ de bataille n’est plus la frontière sud. C’est l’idée même de l’État libanais. La question des armes n’est pas une affaire de trahison des martyrs ou d’abandon de la Palestine. Elle concerne la possibilité pour le Liban de fonctionner comme une entité politique unifiée, plutôt que comme une coexistence négociée entre institutions et milices.
Le Hezbollah aime présenter l’alternative comme un choix entre résistance et soumission. Cette opposition est commode. Et fausse. Le véritable choix se situe ailleurs. Entre un pays gouverné par le droit et un pays gouverné par l’exception permanente. Entre une stratégie de défense appartenant à la République et une doctrine appartenant à un parti. Entre la responsabilité et la sacralisation.
Kassem a conclu sur une note rassurante : le Hezbollah est patient. Il ne veut pas la guerre. Il attend que l’État fasse son travail. On pourrait presque y voir de la magnanimité. Mais la patience, lorsqu’elle s’accompagne d’un monopole sur l’escalade, ressemble moins à une vertu qu’à un levier.
Le Liban n’a pas besoin de nouvelles leçons de dignité de la part de ceux qui prétendent en détenir la clé. Il a besoin d’un gouvernement qui gouverne sans astérisque, d’une armée qui commande sans négociation, d’une souveraineté qui ne requiert aucune onction.
Si le Hezbollah croit vraiment que l’État est responsable, qu’il fasse enfin l’impensable : qu’il laisse l’État être souverain. Pas dans les discours. Dans les faits.
Tout ce qui est en deçà n’est pas de la résistance.
C’est de la mise en scène.