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Opinion

Rafic Hariri, 21 ans après: comment le Liban a changé ?… et s'il était encore parmi nous ?

Le 14 février 2005, ce n'est pas seulement un homme qui a été assassiné, mais tout un équilibre qui a basculé. L'assassinat de Rafic Hariri a marqué un tournant dans l'histoire moderne du Liban : le moment où le pays est passé d'une tutelle directe à un conflit interne ouvert à toutes les éventualités. Vingt-et-un ans plus tard, la question semble dépasser le simple souvenir : qu'est-ce qui a changé ? Où en est le Liban aujourd'hui ? Et si Hariri était encore parmi nous, comment aurait-il géré ce bouleversement ? Du séisme à la division L'assassinat a poussé des centaines de milliers de personnes dans les rues, les forces syriennes se sont retirées et une profonde division est apparue entre les camps du 14 mars et du 8 mars. Mais la libération de la tutelle n'a pas engendré la stabilité, mais plutôt une longue période de polarisation autour de la souveraineté, des armes du Hezbollah et du rôle régional du Liban. Depuis lors, chaque question intérieure a été liée aux équilibres extérieurs, de l'élection présidentielle à la formation des gouvernements. L'économie : de la reconstruction à l'effondrement Hariri était le symbole de la reconstruction d'après-guerre civile : il a reconstruit le centre-ville de Beyrouth, reconnecté le Liban au monde et fondé sa réputation sur une économie de marché et des services publics. Mais après son assassinat, ce même modèle a persisté, privé du filet de sécurité politique qu'il offrait. La dette s'est accumulée, les réformes ont été reportées et l'économie est restée fragile, reposant sur une rente. Avec la guerre en Syrie, puis le soulèvement de 2019, le système financier s'est effondré. La monnaie s'est effondrée, les dépôts se sont volatilisés et la classe moyenne s'est érodée. Le Liban ne s'est pas effondré subitement en 2020 ; il était en pleine déroute depuis des années, sans qu'une figure capable d'imposer un accord pour enrayer son déclin ne se manifeste. Le Liban face aux transformations régionales Ces dernières années, la région a connu des bouleversements radicaux : la montée en puissance de l’Iran, le changement des priorités du Golfe et la transformation de la Syrie en champ de bataille. Les liens du Liban avec l’axe dirigé par Téhéran sous Ali Khamenei se sont renforcés, et son implication dans les conflits régionaux s’est accrue par le biais du Hezbollah. Parallèlement, l’« héritage politique de Hariri » s’est estompé, notamment avec le retrait de Saad Hariri de la scène politique. L’équilibre national a été perturbé et le Liban est apparu moins apte à jouer un rôle de médiateur et plus englué dans les conflits d’autrui. Justice et mémoire Le Tribunal spécial pour le Liban a été créé et un verdict a été rendu condamnant l’un des accusés par contumace. Cependant, le sentiment général d’injustice persiste. L’assassinat de Hariri n’était pas un crime isolé, mais bien le début d’une phase de violence politique. Entre ceux qui voient en lui un symbole d’espoir et d’ouverture et ceux qui critiquent son modèle économique, son assassinat demeure un moment charnière qu’il est impossible d’ignorer. S'il était encore vivant aujourd'hui… que ferait-il ? La question est hypothétique, mais on peut l'interpréter à la lumière de sa démarche. Sur le plan économique : Il aurait rapidement conclu un accord clair avec le Fonds monétaire international et entrepris une véritable restructuration des banques et de la dette publique. Il n'aurait pas été partisan de gérer la crise par le déni, mais plutôt de trouver un compromis majeur : un soutien international en échange de réformes profondes dans le secteur de l'électricité et la gouvernance. Dans les relations arabes : Il aurait œuvré pour reconnecter le Liban à ses partenaires du Golfe et à la scène internationale, en tirant parti de tout rapprochement irano-arabe pour atténuer les tensions internes. Sa force résidait dans son réseau de relations et sa capacité à réconcilier les parties adverses. Sur la question des armements : Il n'aurait probablement pas opté pour une confrontation directe avec le Hezbollah, mais plutôt pour un dialogue progressif sur une stratégie de défense, tout en renforçant simultanément les institutions étatiques sur les plans économique et sécuritaire afin de réduire la dépendance aux armes étrangères. Pour rétablir la confiance : Il savait que la politique a besoin d'espoir. Il aurait pu lancer des projets d'envergure qui auraient montré au peuple que l'État n'était pas encore mort. Entre l'homme et l'époque : Aurait-il réussi ? Nul ne peut l'affirmer avec certitude. La région est aujourd'hui bien plus complexe, et le soutien extérieur est conditionné à des réformes rigoureuses. Mais il aurait très probablement tenté d'imposer un accord majeur avant d'en arriver à cet effondrement profond. Vingt-et-un ans plus tard, la question demeure : le problème résidait-il dans l'absence de Rafik Hariri, ou dans l'incapacité des Libanais à mener à bien le projet de construction étatique qu'il avait entrepris ? Le Liban a considérablement changé depuis 2005 : la monnaie s'est effondrée, les alliances ont évolué et la confiance dans l'État s'est érodée. Mais le besoin reste le même : un État souverain et juste, capable de protéger son économie et ses citoyens. Cet anniversaire n'est pas qu'une simple commémoration, c'est une épreuve. L'assassinat de Hariri a marqué un tournant. Sauver le Liban aujourd'hui exige une décision tout aussi courageuse.

De Charybde en Scylla
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Karim Tabet
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févr. 12, 2026 - 12:30

Ce n’est pas une tragédie grecque à trois actes qui s’est jouée devant nous, mais bel et bien le vécu, le réel, l’actuel, l’avilissant, l’impardonnable. En moins de deux semaines, nous avons vu défiler tout à tour sur nos écrans un vaudeville, une situation surréelle et une catastrophe humaine. Trois épisodes, différents l’un de l’autre, qui exhibent, manifestent et dénoncent néanmoins le mal quotidien qui ronge ce pays exsangue qu’est le Liban d’aujourd’hui. La foire aux cancres «Que peut-il y avoir de commun entre cet homme et le peuple, entre ce gros bourgeois parvenu, ventru, aux bars de poussah, et un homme qui travaille… Et n’est-ce pas la plus grande misère de ce temps, que ce soit un tel homme qui parle pour le peuple, qui parle dans le peuple, qui parle du peuple.» Ces paroles de Charles Péguy dans son essai L’Argent adressées à Jean Jaurès, son mentor d’antan, s’appliquent parfaitement à la grande majorité des représentants du peuple qui aspirent, à n’importe quelle occasion et sous n’importe quel prétexte, à défendre (?) les «intérêts» de leurs électeurs. Et pourtant, dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, ou même une partie de la vérité, aussi ennuyeuse, aussi triste ou dure à avaler qu’elle puisse paraître, ne semble pas être de leur credo. Mais est-ce vraiment surprenant, et faut-il s’attendre à mieux? Durant trois journées, nous avons eu droit à une performance et à un spectacle loufoque, dérisoire, burlesque, honteux, qui faillit même tourner au pugilat. Non ce n’était pas une comédie de Feydeau, mais bien les débats parlementaires sur le budget de 2026. Des personnages qui déblatèrent des généralités, des mensonges, des inexactitudes et contre-vérités; d’autres qui pour calmer la colère justifiée de manifestants aux portes du Parlement, ou pour grapiller quelques voix de plus aux prochaines élections, proposent sans aucune étude préalable d’augmenter les salaires des retraités de l’armée, sans oublier comme il se doit les moralisateurs qui montent au créneau et pérorent des inepties ou ceux qui acceptent tout bonnement un budget mal ficelé, injuste et abracadabrant, alors que leurs représentants au gouvernement s’y opposent. Allez comprendre. Et le tout dans une ambiance de basse-cour, où nos poules s’interpellent, jacassent et caquètent alors que le coq au perchoir semble dépassé; à un point tel qu’il ordonne d’interrompre de suite la transmission télévisée pour deux raisons éventuelles: épargner au poulailler encore plus d’humiliation aux yeux du monde entier, ou passer en catimini des décisions impopulaires. En somme, un véritable charivari, où chacun à qui mieux mieux pousse des cris d’orfraie, s’indigne, gesticule bruyamment et crie au scandale alors que le peuple subit, trinque et ne bronche toujours pas. «Quand la vérité est coûteuse, le mensonge devient efficace», disait Platon en parlant de démocratie. Notre Parlement de la Honte en est la preuve flagrante. Un spectacle ubuesque Fallait-il croire au père Noël lorsque le chef de l’armée débarqua à Washington? Ou bien la mission qui lui était conférée était a priori minée et destinée à couler sur les rives du Potomac? S’agissait-il d’un manque de préparation ou de psychologie, de naïveté de sa part, ou était-ce tout simplement un traquenard dans lequel Heykal tomba? L’état-major de l’armée est-il à ce point noyauté par le Hezbollah, et la volonté de tenir tête une fois pour toute à la milice n’existe pas réellement? Il n’y a aucun doute que la réponse du commandant en chef des forces armées à la question du sénateur Graham sera sujette à de nombreuses interprétations, et fera couler encore beaucoup d’encre, mais elle pourrait malheureusement et éventuellement être porteuse de nouveaux problèmes et de complications sévères dont notre pays n’a nul besoin. Nous avons donc le droit, sinon l’obligation, de nous poser ces quelques questions, au vu non seulement des besoins urgents de l’armée, de la crédibilité et de l’autorité de l’État, mais en particulier de l’espoir que tout Libanais sincère portait envers la réussite de cette mission qui je l’espère ne finira pas en queue de poisson. «Quand quelqu’un désire la santé, il faut d’abord lui demander s’il est prêt à supprimer les causes de sa maladie», affirmait Hippocrate. Quand on quémande l’aide d’autrui, on ne peut pas se permettre de faire la fine bouche ou de jouer au plus malin. La vérité même de Lapalisse. Graham envoyait-il en fait un message clair à l’État libanais par le biais de son représentant? Il aurait été pourtant aisé au général de procéder avec tact et habileté (plusieurs réponses acceptables étaient possibles), et non de réagir du tic au tac à la question piège du sénateur dont on connaît la position envers Israël; une conviction profonde qu’il ne cherche nullement à cacher. Même Darin Lahoud, membre du congrès d’origine libanaise et qui porte le Liban en son cœur, avait été très clair dans ses propos au sujet du Hezbollah. Et pourtant patatras! Il est évident que nous avons encore raté une occasion en or de faire table rase du passé, d’affirmer notre volonté réelle de prendre notre destin en main, et d’entamer ainsi un nouveau chapitre plus prometteur. Gageons que ce spectacle surréel auquel nous avons assisté ne se répercutera pas nocivement sur nous tous. Il en va du destin d’un pays où l’improbité et l’inégalité règnent, et d’une population appauvrie, éreintée, désespérée et à bout de souffle. Le scepticisme reste donc de rigueur jusqu’à nouvel ordre! L’hécatombe tripolitaine Mais dans quelle jungle vivons-nous? C’est vrai que l’on se pose tous les jours la même question mais ce qui s’est déroulé dernièrement à Tripoli est non seulement une catastrophe humaine, mais aussi et surtout le résultat d’un laisser-aller criminel et d’une corruption rampante à tous les échelons. Un cataclysme de cette ampleur aurait fait sauter de nombreuses têtes dans un pays qui se respecte. Certains de nos ministres et hauts responsables auraient dû rendre leur tablier, et d’autres jetés en prison. Triste tableau qui illustre l’état de déliquescence, de décomposition avancée et d’injustice qui prévalent dans le pays. Cioran disait d’un ton caustique que «ce qui est fâcheux dans les malheurs publics, c’est que n’importe qui s’estime assez compétent pour en parler». Les députés de la ville sont très forts pour monter au créneau, passer sur les antennes, bomber le torse et accuser l’État de négligence. Mais où étaient-ils lorsque le drame frappa une première fois la capitale du Nord il y a quelques semaines? Idem pour l’État. Les millionnaires tripolitains qui auraient pu contribuer à réhabiliter des immeubles à risque étaient aussi aux abonnés absents. Malgré la sonnette d’alarme et en dépit des menaces d’effondrements de dizaines d’habitations, aucune action sérieuse pour remédier au problème n’eut lieu. Personne ne bougea le doigt. Et la catastrophe endeuilla à nouveau la ville le 8 février. Aujourd’hui, on continue de dénombrer les morts et les blessés, tous victimes de l’irresponsabilité et du m’en fichisme d’une administration sclérosée et pourrie. Au risque de déplaire à tous les afficionados du Hezbollah, il ne suffit pas de caresser les habitants du Sud dans le sens du poil, quitte à négliger le reste du territoire. Certes, cette partie du pays ravagée par l’irresponsabilité de la milice armée mérite l’attention de l’État, mais nullement aux dépens d’autres régions sinistrées qui ont aussi urgemment besoin de fonds, d’assistance sérieuse, de protection, de bienveillance étatique. Tripoli n’en est qu’un exemple. L’urgence frappe aux portes et les risques d’un mécontentement populaire aux conséquences imprévisibles pourrait tôt ou tard surprendre les autorités. La colère gronde et cette ville, trop longtemps (et sciemment) abandonnée à son sort et laissée pour compte, a son mot à dire. Colmater les brèches ou se contenter de rafistolages ne sert plus à rien. L’état d’urgence et un sérieux plan de sauvetage pour palier au pire sont requis. Voltaire considérait que «la politique est le moyen pour des hommes et des femmes sans principes de diriger des hommes et des femmes sans mémoire». Je souscris avec des pincettes à la première partie de sa pensée, car je reste convaincu qu’il existe chez nous des hommes et des femmes à principe et de bonne volonté. Par contre, je tends à approuver le reste de sa pensée. Notre situation sur le plan politique en est la parfaite illustration, puisqu’à ce jour, nous prenons toujours les mêmes et recommençons. Est-on à ce point assujettis ou amnésiques? Le désir constant de nos polichinelles locaux à se jouer de nous n’a-t-il pas démontré ses propres limites? Leur performance désastreuse n’est-elle pas sujette à réflexion? Sommes-nous donc destinés à tomber éternellement de Charybde en Scylla? Matière à réflexion.

Nassib Lahoud… demeure le Président idéal
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Jad Akhawi
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févr. 10, 2026 - 15:51

À l'occasion de l'anniversaire de la disparition de Nassib Lahoud, dans un pays habitué à consommer ses présidents avant même de les mettre à l'épreuve, et à abaisser les exigences avant de les relever, le nom de Nassib Lahoud demeure en dehors de ce jeu de consommation. Non pas parce qu'il a disparu de la vie politique, mais parce qu'il y était présent d'une autre manière : la présence d'une idée, non d'un accord ; la présence d'un projet, non d'un partage du pouvoir. Ainsi, chaque fois que le Liban traverse une nouvelle crise présidentielle, le nom de Nassib Lahoud ressurgit comme celui du « président idéal » ; non pas comme une nostalgie romantique, mais comme un repère moral et politique, symbole de ce qui aurait pu être. Nassib Lahoud n'était pas le fruit d'un moment fugace, ni un candidat des circonstances. Il était le produit d'une école politique bien définie : l'école de l'État. Un État de constitution et d'institutions, non un État de compromis, au-dessus ou en dessous de la table. Dès son entrée en politique, il s'est présenté comme un visionnaire, non comme un homme de pouvoir. Il n'aspirait pas à la présidence comme à une fin en soi, mais comme à un outil de reconstruction de l'État. Dans un pays où la présidence était devenue un lot de consolation ou un instrument d'obstruction, Lahoud la présentait comme une fonction souveraine assortie de garanties constitutionnelles claires. Nassib Lahoud se distinguait par trois qualités rares dans le paysage politique libanais. La première était la clarté. Il ne mâchait pas ses mots et ne se retranchait pas derrière des formules vagues. Sur la question de la souveraineté, il était sans équivoque : pas d'État possédant des armes hors de son contrôle, et pas de véritable partenariat avec un appareil sécuritaire usurpé. Sur celle des réformes, il était direct : pas d'économie sans un pouvoir judiciaire indépendant, pas de justice sociale sans un système fiscal équitable, et pas d'administration sans responsabilité. Cette clarté le rendait « invendable » sur un marché politique qui privilégie l'ambiguïté, car elle offre une plus grande marge de manœuvre. Sa deuxième qualité était l'indépendance. Nassib Lahoud n'était redevable à aucun axe, prisonnier d'aucun pouvoir, ni soumis à aucune puissance étrangère. Son indépendance n'était pas un slogan, mais une pratique quotidienne : elle transparaissait dans ses prises de position, son discours et ses alliances. Son nom ne s'est donc pas forgé dans l'ombre, ni n'a été propulsé par une décision régionale. C'était précisément là sa force et sa faiblesse : sa force auprès du peuple, et sa faiblesse face à un système qui abhorre ceux qui ne rendent pas de comptes. La troisième caractéristique est son éthique politique. Dans un pays où la politique se pratique selon la logique de la domination ou du chantage, Lahoud proposait un modèle différent : le respect de l'adversaire, l'adhésion à la Constitution et la primauté de l'intérêt public sur les gains personnels. Il n'était pas connu pour la corruption, les manœuvres occultes ou le recours à une rhétorique incendiaire. De ce fait, aux yeux de beaucoup, il paraissait trop « idéaliste ». Mais la vraie question est : le problème résidait-il dans son idéalisme ou dans le déclin de la politique ? Lorsque son nom fut sérieusement envisagé pour la présidence à des moments critiques, le système libanais semblait le rejeter d'emblée. Non pas par incompétence, mais parce qu'il était plus compétent que ne le permettait un système fondé sur l'obstruction mutuelle. Un président comme Nassib Lahoud aurait marqué le début d'une véritable responsabilisation, une redéfinition des relations entre l'État et les armes, entre le gouvernement et le pouvoir judiciaire, et entre les affaires intérieures et étrangères. Il aurait également sonné le glas de la zone grise où prospère tout un système. Aujourd'hui, après l'effondrement financier, la désintégration des institutions et l'érosion de la confiance tant nationale qu'internationale, Nassib Lahoud apparaît plus pertinent que jamais dans sa carrière politique. Ses idées sur l'État, la souveraineté et la réforme sont devenues une évidence pour une large partie de la population libanaise, qui a payé le prix de les avoir ignorées. Ironie cruelle : le Liban avait besoin de cet effondrement pour comprendre que le « président idéal » n'était pas un luxe intellectuel, mais une nécessité existentielle. Nassib Lahoud n'était ni un saint ni infaillible. Mais c'était un homme de principes. Et en politique, les principes priment sur la tactique. Aussi, lorsqu'on dit que Nassib Lahoud demeure le président idéal, on ne fait pas tant référence à sa personne qu'au modèle qu'il incarnait : un président qui ne transige pas avec l'État, ne le réduit pas à un simple instrument et ne l'exploite pas. Un président qui redonne sens à la présidence, prestige à l'État et dignité au citoyen. Tant que le système ne sera pas suffisamment mûr pour élire un homme comme Nassib Lahoud, son nom restera un miroir implacable : chaque président est jugé à son aune, et chaque compromis est mis à nu par comparaison. C'est peut-être dans cette présence symbolique durable que réside sa signification profonde.

Le big stick et l’effet dissuasif !
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Youssef Mouawad
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févr. 7, 2026 - 11:14

Et si l’Iran cédait devant le déploiement massif de la force américaine ? Et s’il ne relevait pas le défi de la flotte US qui vient mouiller dans ses propres eaux, celles du Golfe Persique? Eh bien, il perdrait la face, lui qui, il y a si peu, plastronnait et proclamait solennellement occuper quatre capitales arabes! Ne nous y trompons pas, Téhéran aura à choisir entre la guerre et le compromis, c’est-à-dire une reculade qui remettrait au goût du jour la diplomatie de la canonnière si décriée dans les cercles académiques. Cette soi-disant diplomatie, d’avant le premier conflit mondial, consistait à tirer depuis la mer sur les côtes d’un pays qui avait des choses à se reprocher, généralement des dettes financières. Pour faire entendre raison à un adversaire, n’est-il pas préférable de recourir au bluff ou aux coups de semonce, c’est-à-dire à une menace non suivie d’exécution, plutôt qu’à un engagement militaire qui serait comptabilisé en nombre de victimes et en destructions d’ampleur. C’est le dilemme qu’affrontent en ce moment les ayatollahs: faire amende honorable, se soumettre, tenter de sauver leur face ou autrement être rayés de la carte. Des précédents historiques Nul n’a attendu les Américains pour faire usage du « big stick ». En 1793, lors du deuxième partage de la Pologne, Catherine II de Russie avait encerclé le siège de la Diète polonaise: ayant pointé ses canons sur ladite assemblée, elle imposa son point de vue sous la menace. «Le vote fut arraché dans un silence de terreur, tant l’occupation rendait toute opposition impossible», nous rapporte-t-on. Cette pratique coercitive n’avait probablement pas échappé aux tenants de la doctrine Monroe aux États-Unis, et le président Theodore Roosevelt pouvait déclarer à deux reprises en 1904 et 1905 : Bien qu’à contrecœur, dans des cas flagrants d’injustice ou d’impuissance, les États-Unis sont en droit d’exercer un « pouvoir de police internationale». Le New Jersey et la doctrine Weinberger Certes, Donald Trump ne va pas engager ses troupes pour soutenir les manifestants iraniens qui réclament pain et liberté. C’est le cadet de ses soucis. Dans la réalité, il ne cherche qu’à régler les questions du nucléaire, des missiles et du soutien aux proxies comme le Hezbollah et les Houthis et qu’à contrôler , en sous-main, l’approvisionnement de la Chine en hydrocarbure. Néanmoins, on n’assistera pas cette fois-ci, comme en 1984 au large de Beyrouth, à un remake de la piteuse dérobade du New Jersey. En l’espèce, c’est la doctrine Weinberger qui s’appliquera. Et cette dernière est formelle : si les troupes américaines ne doivent être engagées qu’en dernier ressort, alors «elles doivent l’être sans réserve et avec l’intention claire de vaincre ( with the clear intention of winning ) ou alors ne pas être engagées du tout». Par ailleurs, il est entendu que le régime iranien, en dépit de ses capacités de nuisance, n’est pas en mesure de contrer l’assaut des forces combinées américano-israéliennes. Il devra céder s’il n’est pas suicidaire. Au bout de l’épreuve, s’il cède sur le nucléaire ou sur un autre point, il perdra de sa superbe. Et même qu’il irait manger son chapeau pour se maintenir au pouvoir. Et c’est là que le fantasque Donald Trump peut intervenir et se contenter d’un succès de pure forme, c’est-à-dire d’un triomphe de pacotille qu’il pourra claironner à l’envi. D’où la crainte du ministre saoudien de la Défense, Khaled ben Salman, de voir le régime des ayatollahs renforcé pour le cas où les États-Unis ne passeraient pas à l’offensive. Car il n’y a pas lieu de crier victoire s’il n’y a pas changement de régime à Téhéran. A quoi sert de prendre les mêmes et de recommencer ? En somme, sans intervention militaire, l’Iran aura encore gagné la manche !

Ingérence humanitaire à Téhéran et légitime défense à Caracas!
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Youssef Mouawad
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janv. 31, 2026 - 12:07

Qui ne s’est félicité de l’enlèvement de Nicolás Maduro, le dictateur qui a poussé à l’exode huit millions de ses compatriotes, c’est-à-dire un quart de la population du Venezuela ? Mais est-ce à dire que l’administration américaine était dans son droit en menant ce raid audacieux dans la vicinité de Caracas? D’après la Charte des Nations Unies de 1945 qui sacralise la souveraineté nationale et garantit la paix entre nations, un pays ne peut recourir à la force armée que dans deux cas, à savoir la légitime défense et l’adoption d’une résolution du Conseil de Sécurité l’y autorisant. Un pays peut cependant intervenir dans le territoire d’un autre pour répondre à la demande pressante de son gouvernement légitime: N’est-ce pas que les US marines avaient débarqué sur nos côtes en 1958 à la requête du président Camille Chamoun? La légitime défense suivant l’article 51 Un autre son de cloche: Bruno Retailleau, sénateur français, a approuvé la camisade du 3 janvier au prétexte que le président vénézuélien s’était rendu complice des narcotrafiquants. À ses yeux, la capture de Maduro et de son épouse par les États-Unis ne fut qu’une opération de légitime défense conformément à l’article 51 de la Charte des Nations Unies. Difficile de souscrire à telle thèse: le trafic de stupéfiants ne constitue pas, aux yeux de la jurisprudence internationale, un acte « d’agression armée » qui justifierait ladite légitime défense. Le leader des Républicains aurait mieux fait d’invoquer une intervention humanitaire comme ne manquerait pas de le faire un Donald Trump, horrifié qu’il est par la répression qui sévit en Iran. Y a-t-il une obligation d’intervenir à la charge des États? L’intervention humanitaire transgresse allégrement les principes de souveraineté et d’intégrité territoriale d’un pays tiers, comme ce fut le cas en Bosnie-Herzégovine (1992-95), et au Kosovo (1999). Des opérations militaires y furent menées, non pas à la demande d’un gouvernement légitime comme au Liban en 1958, mais CONTRE ledit gouvernement. À cette « guerre au nom de l’humanité », Jean-Baptiste Vilmer donne la définition suivante : « L’usage de la force par un État dans le but de faire cesser des violations graves des droits humains sur des individus qui ne sont pas des nationaux de l’État intervenant et sans le consentement des autorités locales ». Les tenants de cette doctrine la justifient au nom de l’urgence. Et les États-Unis pourraient procéder de la sorte en Iran ; ils pourraient arguer de la dénonciation que fit le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, le 23 janvier dernier, de la « répression sans précédent » exercée au pays des ayatollahs. À cette date, plus de 5000 morts et 25000 arrestations ont amené le Haut-Commissaire Volker Türk à appeler Téhéran à reconsidérer sa position et à mettre fin à sa « répression brutale, notamment aux procès sommaires et aux peines disproportionnées ». Or, depuis, le bilan s’est alourdi et l’on parle de plus 30000 morts! Une « frappe humanitaire » au nom de la liberté ! L’ampleur des infractions aux droits fondamentaux peut-elle justifier l’ingérence humanitaire de la machine de guerre américaine ? En théorie, une intervention ne s’impose que face à une violation massive et ininterrompue des droits de l’homme. Si ce n’est pas le cas, faut-il se garder d’agir tant que l’horreur n’aura pas atteint un certain plafond, celui, par exemple, de 50000 victimes? Il est entendu que si une « frappe humanitaire » venait à prêter main-forte aux manifestants iraniens, elle serait entachée de quelques entorses à la règle de droit, entorses que des juristes pointilleux n’hésiteraient pas à décrier. Mais quoi, c’est de délivrance qu’il s’agit et on ne fait pas dans la dentelle! On n’accorde pas le bénéfice du doute à ceux qui piétinent le droit, pas plus qu’on n’accorde de liberté aux ennemis de la liberté!

Anatomie d’une anomalie: Thawra ou soubresaut?
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Karim Tabet
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janv. 30, 2026 - 17:34

La répression brutale perpétrée par les mollahs et les pasdarans pour neutraliser la révolution courageuse des citoyens iraniens porte en elle les stigmates inhérents à toute dictature. Plus de 30 000 morts, au moins, 40 000 incarcérés dont on ignore toujours le sort, un nombre incalculable de disparus… Et, les chiffres ne feront qu’augmenter au fur et à mesure que se dévoile la vérité macabre. Très vite, la terreur a remplacé l’espoir du changement tant attendu. L’ordre semble régner de nouveau, mais à quel prix et surtout jusqu’à quand ? En l’absence d’une opposition unie, le régime dictatorial, moyenâgeux et corrompu a les mains libres pour mettre à feu et à sang tout ce qui bouge. Méthodiquement, vicieusement, sauvagement, sans aucun scrupule. La seule bouée de sauvetage sur laquelle la majorité des Iraniens s’agrippe reste une éventuelle intervention américaine, mais dont personne ne connait a priori les conséquences, tant sur le plan interne que régional. Certes, le feu continue à couver sous la cendre, mais l’embrasement ne reprendra que si le régime, sous les coups de butoir yankee, chancelle. Entretemps, on décompte quotidiennement des victimes, mais le monde ne bouge toujours pas. Absence de manifestations dans les rues des grandes capitales, pas de révoltes estudiantines dans les campus universitaires, peu d’interventions musclées de politiciens sur les chaînes de télévision internationales. Juste des reproches, des condamnations du bout des lèvres, des sautes d’humeur stériles. Pourtant, il n’y a pas longtemps encore, la terre entière vibrait pour Gaza, victime aussi d’un carnage systématique. De quoi se gratter le menton et se poser des questions : deux poids, deux mesures ? Existe-t-il donc des répressions condamnables à cor et à cri, et d’autres acceptables qui ne bénéficient pas d’un rejet universel ? Mais passons au Liban. En scrutant à la loupe la révolution iranienne, posons-nous la question de savoir si le terme « thawra » sied aux évènements qui secouèrent notre pays en 2019. Est-il vraiment approprié ? N’est-il pas un tant soit peu exagéré ? Démesuré ? Hors de contexte même ? Assurément, le ras-le bol d’une population exacerbée par un coût de vie insupportable, l’incommensurable gabegie de l'État, l’absence flagrante de justice, la corruption rampante, le manque indéniable de services à tous les niveaux, l’insécurité prévalente, justifiaient pleinement le refus quasi-général de se laisser piétiner à longueur de journée par un État failli. Mais, en examinant de plus près ces journées d’octobre 2019, ne s'agissait-il pas tout simplement d’un soulèvement, d’un sursaut, d’une secousse, qui ont prouvé être sans conséquences ? Certes, les échauffourées entre manifestants et forces de l’ordre, mais surtout la sauvagerie effrénée et impétueuse de la garde prétorienne de Berri, occasionnèrent de nombreux blessés, dont certains très graves. Mais, contrairement à l’hécatombe iranienne, le sang ne coula pas à flots. On ne déplora ni morts, ni destructions massives, ni disparitions ou condamnations intempestives. En somme, un soubresaut qui se transformait tous les soirs en kermesse populaire et musicale, et ne tarda pas à faire pschitt. On est alors en droit de se demander pour quelles raisons la dissidence libanaise fit long feu et dérailla ? Pour y remédier, une pléthore de questions me vient à l’esprit. L’existence de nos Léviathans locaux repose-t-elle sur notre acquiescement d’être dominés par eux ? Sommes-nous, en majorité, destinés à demeurer les victimes d’une mafia pyramidale qui fait allègrement la pluie et le beau temps ? Souffrons-nous du syndrome de Stockholm ? On aura beau avancer tous les prétextes pour expliquer l’échec de 2019 et se donner ainsi bonne conscience en invoquant invariablement le népotisme, le clientélisme, le confessionalisme, l’absence de la notion de citoyenneté, l’individualisme, l’affiliation partisane et communautaire, la non-existence d’un roman national, l’armement milicien illégal, l’absence d’un objectif clair, l’inexistence d’un commandement uni, etc…, il n’empêche à mon avis qu’un ingrédient essentiel manquait à l’appel pour renverser la tyrannie d’une minorité, et aboutir au changement auquel aspire toute société civilisée. La réponse nous est peut-être fournie par La Boétie dans son Discours sur la Servitude Volontaire , écrit entre 1546 et 1548. « Soyez libres à ne plus servir, et vous voilà libres ». Une phrase d’une lucidité implacable. Selon l’auteur, la tyrannie est possible parce que le peuple consent à une servitude dont la raison d’être ne réside pas dans un manque de courage, mais dans une absence de VOLONTÉ. Ce réquisitoire sévère, qui reste d’actualité au Liban, a de quoi nous interpeler. Pour défendre notre liberté, il suffit de ne plus servir cette minorité. En cessant de lui obéir, elle perd sa puissance. Certes, comme on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, les risques de violence ne sont pas à écarter. Nous en avons fait très peu les frais il y a six ans, mais une récidive plus sévère et sanglante est à envisager si la volonté populaire décide de prendre en mains propres son destin. Aux cyniques qui ricaneraient face à de tels propos, je répondrais par un exemple. Nous avons l’opportunité de fédérer la majorité du peuple autour d’une cause commune, chère à tous, qui transcende l'affiliation religieuse et politique. Je me réfère ici au scandale financier qui a dépouillé la majorité des épargnants, toutes catégories confondues. Dans n’importe quel autre pays qui se respecte, la rue aurait tranché de manière radicale si l'État n’avait pas promptement résolu l’affaire. Ce qui est loin d’être notre cas. Au Parlement, véritable palais de la Honte, on nous endort avec des promesses ronflantes depuis six ans. Au gouvernement, on nous avance des propositions humiliantes et injustes qui font fi de notre amour-propre et de notre intelligence. S’il existe une réelle volonté populaire et nationale de changer la donne, nous pourrions alors parler de révolution qui, cette fois-ci, ne devrait plus être affectée, menacée ou étouffée par le Hezbollah et autres milices qui ont déjà perdu leur aura et pouvoir de nuisance. Malgré les dangers encourus, et munis par leur seule volonté, les Iraniens qui n’ont plus rien à perdre se sont courageusement engagés dans la voie révolutionnaire, méritant ainsi notre considération et respect. Certes, ils ont été momentanément muselés, mais ce n’est que partie remise. Toute dictature, aussi féroce fut-elle, est condamnée d’avance à disparaître dans les poubelles de l’Histoire. Au Liban, nous avons depuis 2019 raté le coche, et nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge. Mais, il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Progressisme vs conservatisme
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Amine Jules Iskandar
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janv. 26, 2026 - 09:56

Rarement dans l’histoire de l’humanité, l’assaut progressiste fut aussi prépondérant qu’aujourd’hui. Durant les pires heures du marxisme, les goulags et le terrorisme intellectuel se limitaient à certains pays ou à certains empires sans pouvoir soumettre le reste de l’Occident. L’empire soviétique n’a pu interdire la foi chrétienne, la liberté de pensée et l’héritage culturel que sur les territoires qu’il contrôlait directement ou par des vassaux interposés. Aujourd’hui, le délire progressiste embrase les âmes dans ce que Leo Strauss définirait comme un nihilisme dévastateur. C’est une pléthore de pseudo-intellectuels qui cherchent à déconstruire l’humain par une savante remise en question de toutes les valeurs qui le distinguent. Il s’agit de transformer la personne humaine en un individu démuni de tout ce qui le compose socialement et culturellement. Cet homme nouveau, dépouillé de ses repères, est placé seul face à la loi, elle-même dépourvue de tout sens de discernement. Le lexique progressiste L’identité est diabolisée, l’héritage est uniformisé, l’histoire est livrée à l’historicisme fossoyeur, et la vérité est relativisée. L’incertitude généralisée mène ainsi inexorablement au nihilisme. Le mode d’emploi de cet intellectualisme de gauche consiste en une intimidation systématique destinée à anticiper et à empêcher d’emblée les discours non conformes à l’idéologie mondialiste. Son arme consiste en un lexique spécialement affûté pour avorter toute tentative de débat sur les sujets érigés en dogme du globalisme. L’identitaire est alors assimilé au fasciste refusant l’altérité et dépourvu d’humanité. Il est affublé d’attributs répétés inlassablement et revenant mécaniquement en boucle. Il est nécessaire de dénoncer ce lexique pernicieux afin de le démasquer. Les expressions qui reviennent le plus souvent sont celles de renfermement identitaire, comportement tribal, fétichisme racial, identitarisme religieux et identitarisme ethnique. Les termes confession, clan, tribu et même nation sont employés dans un sens toujours péjoratif et humiliant. On leur oppose des notions séduisantes, mais vidées de leur sens, puisque détachées de la réalité. Celles-ci reviennent également en boucle : le vivre-ensemble, la coexistence, l’inclusivité et l’altérité. La nation, assimilée au mal, est à dissoudre, avec ses notions de frontières, d’histoire et d’identité. La religion chrétienne, qui a fondé l’altérité par excellence, est perçue comme une ennemie et un obstacle à cette altérité. L’homme est désacralisé et la vie quotidienne est déspiritualisée. La personne sacrée est remplacée par l’individu consommateur et contribuable. L’homme nouveau, l’idéal du progressisme woke et libéral, n’a plus de dimension transcendantale ; il n’est évalué que par rapport à son rendement et à ses besoins matériels et calorifiques. L’eugénisme Le wokisme n’est que la manifestation extrême de cette idéologie. Après avoir renié la famille, la commune, le pays, la foi, la tradition et l’héritage, il pousse jusqu’à la négation de l’évidence sexuelle. C’est le rejet de la création divine et même de la nature comme manifestation du divin. Il s’agit de la contestation de la création, selon Fiodor Dostoïevski. C’est ainsi qu’après avoir tué Dieu, nous dit Martin Heidegger, le nihiliste cherche la « mort de l’homme ». Le lexique de la bien-pensance progressiste continue de s’enrichir. Récemment, sur les réseaux sociaux d’un pseudo-historien, les conservateurs, identitaires et fédéralistes ont été accusés d’eugénisme. Là encore, le court-circuit intellectuel relève plus du discours idéologique que scientifique. Car l’eugénisme est avant tout le produit du progressisme. Il refuse la création avec ses défauts ; il veut la parfaire. L’homme nouveau doit être sélectionné jusque dans ses gènes. Rien n’est plus opposé à cette pratique que le conservatisme chrétien. Celui-ci protège la vie, proscrit l’avortement et la sélection artificielle. Le christianisme voit dans le malade, le visage-même du Christ et sa présence manifestée par l’absolue altérité. Les isolationnistes Il ne s’agit pas de la première fois que les progressistes projettent leurs vices sur les conservateurs. N’avaient-ils pas, depuis 1975, taxé les conservateurs chrétiens d’isolationnistes ? Ils les ont combattus militairement et idéologiquement. Et pourtant, le Liban desdits isolationnistes était ouvert sur le monde entier et sur toutes les cultures ; celui des progressistes fut mis au ban de la communauté internationale, et isolé autant de l’Occident que des pays arabes du Golfe. Enfin, les progressistes se veulent enracinés dans ce qu’ils appellent l’Orient arabe. Ils se veulent arabistes et ouverts sur leur environnement naturel. Ils taxent les conservateurs d’utopistes tournés artificiellement vers l’Occident. Là encore, il conviendrait de faire appel au discernement. Car dans les faits, les conservateurs sont attachés à leur terre libanaise, à leur appartenance levantine et à leur héritage chrétien oriental, antiochien et syriaque. Ce sont, en revanche, les progressistes qui sont les plus profondément occidentalisés, comme le dévoile leur adoption intégrale de l’idéologie occidentale par excellence, qu’est le wokisme ou le libéralisme radical. Ce rejet de l’héritage, ainsi que la haine de soi, sont des caractéristiques introuvables ailleurs que dans la civilisation occidentale actuelle. Ni le monde musulman, ni l’Extrême-Orient n’expérimentent une telle forme de suicide civilisationnel. Cette idéologie constitue donc la preuve empirique de l’appartenance de la gauche libanaise (qui se prétend arabe) à l’Occident avec ses qualités et ses vices. Il règne ici, en Occident, nous dit Benoît XVI, une forme d'auto-détestation... Et on ne peut que la qualifier de pathologique… Et cette pathologie sévit sur tout l’Occident en y emportant le littoral levantin. Devant cet affligeant manque de discernement, Sa Sainteté nous rappelle que l’unification de l’humanité n’est pas une tâche politique mais un espoir eschatologique, et qu’ignorer l’identité des peuples pour les fusionner en un mélange global est un péché d’orgueil, semblable au péché biblique de la tour de Babel.

Le golfe Persique, un théâtre de dupes
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Youssef Mouawad
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janv. 26, 2026 - 09:53

Un maître du suspense que ce Donald Trump ! Dans les eaux chaudes du Golfe comme dans les terres gelées du Groenland, le président américain agit suivant le même pattern : susciter un événement renversant pour ensuite rafler la mise sous les regards médusés des protagonistes. Et l’on aurait tort d’ignorer le côté histrionique du personnage qui cherche à accaparer l’attention et à se faire prier pour accorder ses bonnes grâces. Le 13 janvier, il appelait les manifestants iraniens à prendre le contrôle des institutions et leur assurait que l’aide était « en route ». Mais cette promesse n’était qu’un pétard mouillé. Le président américain allait se rétracter trois jours plus tard en se saisissant d’un prétexte qui sonne creux: « Je respecte grandement le fait que toutes les pendaisons prévues qui devaient avoir lieu hier ont été annulées par les dirigeants de l’Iran. Merci ! » Et de fait, il avait gagné son pari: un fleuron ajouté à son tableau de chasse ou à son CV de candidat au prix Nobel de la paix. S’il avait sauvé des vies par la simple menace ou le bluff, pourquoi alors mettre d’autres vies en péril en lançant un raid? Un scénario bien ficelé Sacré Donald, il a bien roulé son monde! Et il est d’autant plus fort que les observateurs ébahis continuent de croire qu’il a rétropédalé à la suggestion de ses conseillers militaires et sur l’insistance d’Israël, de l’Arabie Saoudite et autres pays du Golfe. Comme si les stratèges de la Maison-Blanche n’avaient pas d’ores et déjà soupesé les tenants et aboutissants d’un bombardement sélectif au pays des ayatollahs. Les interventions in extremis ne furent, en réalité, que des faux-fuyants dont Donald Trump allait se servir pour ne pas passer à l’action, Netanyahu et MBS lui ayant tendu la perche et l’ayant tiré d’embarras. D’ailleurs, pourquoi s’en étonner: ce président, n’a-t-il pas lui-même déclaré à une journaliste: « Personne ne m’a convaincu, je me suis convaincu tout seul » ? À vrai dire, dans sa constance, Donald Trump ne s’est point départi de l’idée qu’il ne faut jamais se laisser embourber dans une guerre. Ce qui ne l’empêche pas de poursuivre sa course aux armements et de se faire craindre de tous. Frappera, frappera pas? En somme, Donald Trump n’aura recours à la force brutale que très rarement, et à moins que ses troupes ne soient prises pour cible. Ce qui n’est pas le cas en l’espèce, les Iraniens n’étant pas suicidaires! Et si, lors la dernière escalade, la Maison-Blanche a pu ordonner l’évacuation de certaines bases US dans le Golfe, ce fut pour donner le change. Rien qu’une rouerie comme l’ordre donné au porte-avions Abraham Lincoln de se diriger vers le golfe Persique. D’ailleurs, comme l’a précisé une source de la Marine américaine, «alors que la présence de ce porte-avions n’est pas indispensable à une action offensive, il n’en demeure pas moins qu’elle constitue un signe fort de dissuasion et de disponibilité aussi bien à l’adresse des alliés que des adversaires». L’humeur n’est pas à l’agression, et pourtant une ingérence à ce niveau pourrait se justifier et être considérée comme une intervention humanitaire à l’heure où les civils désarmés sont abattus sans pitié. Et nous Libanais, alors ? Pas plus que les insurgés iraniens n’ont pu compter sur une frappe américaine, nous, Libanais libres, ne pouvons compter sur une chute du régime des mollahs pour desserrer l’emprise du Hezb sur le pays. Alors comme c’est bien à nous de reconquérir l’espace perdu de nos libertés, prenons exemple sur l’héroïsme des insurgés de Téhéran, d’Ispahan et d’ailleurs. Maintenant que la peur a changé de camp et que les langues se délient !

Trump et le Liban: une opportunité à ne pas rater
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Karim Tabet
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janv. 23, 2026 - 20:05

Le Liban se trouve aujourd’hui à un tournant historique décisif. Il dispose d’une occasion rare et précieuse de se débarrasser, une fois pour toutes, de son ennemi le plus dangereux, le Hezbollah, organisation paramilitaire soutenue par l’Iran, qui domine la scène politique intérieure du pays depuis plus de quarante ans. Sous le faux prétexte de protéger la sécurité du Liban et de le défendre contre Israël, le Hezbollah n’a en réalité engendré que chaos, destructions, effondrement économique et misère. Son bilan est sans appel : une incompétence et une impuissance totales. Il n’a été capable ni de défendre un seul pouce du territoire libanais, ni d’infliger à Israël des dommages stratégiques sérieux. Pourtant, malgré sa défaite manifeste et son discrédit évident, l’organisation persiste à refuser l’application de la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies. Jusqu’à présent, les propositions et initiatives diplomatiques du président Trump visant à régler ce problème se sont heurtées au déni et au refus catégorique du Hezbollah, notamment son obstination à ne pas remettre l’intégralité de son arsenal militaire au nord du fleuve Litani. Toutefois, ce simple instrument du régime des mollahs iraniens se retrouve aujourd’hui pris au piège. Incapable de se détacher de son parrain iranien, il est tout aussi incapable d’expliquer à la communauté chiite — qu’il prétend faussement représenter — que les dés sont jetés, que les vents du changement sont irréversibles et que l’heure de la paix avec Israël a sonné. Des décennies de violences inutiles et de luttes idéologiques n’ont produit qu’un seul résultat : l’appauvrissement, le recul et le déclin du Liban. Pendant ce temps, les pays du Golfe arabe connaissent une croissance économique sans précédent, un développement social accéléré et offrent à leurs jeunes générations un avenir bien plus prometteur. Les illusions et les chimères du panarabisme ont été balayées, remplacées par le réalisme, le pragmatisme et le simple bon sens. L’arrivée du président Trump constitue indéniablement un tournant majeur dans l’arène politique du Moyen-Orient et une opportunité unique pour le Liban de s’extraire définitivement de l’emprise toxique des mollahs iraniens et de leurs relais locaux. Jamais auparavant un président américain n’avait offert au Liban, sur un plateau d’argent, une telle possibilité de tourner la page et d’ouvrir un nouveau chapitre porteur d’espoir pour l’ensemble de ses citoyens. Contrairement aux complaisances, aux atermoiements et aux renoncements des précédentes administrations démocrates, le dirigeant américain affiche une détermination claire à imposer la paix et la stabilité dans la région, y compris par la force si nécessaire. À l’exception de quelques États et entités voyous — tels que l’Iran, le Hezbollah, le Yémen et, dans une moindre mesure, l’Irak — l’atmosphère régionale évolue désormais vers davantage de pragmatisme et moins d’arrogance idéologique. Corriger et démanteler les erreurs graves, volontaires et destructrices de la politique étrangère de l’administration Obama — qui a courtisé le régime iranien tout en antagonisant les pays du Golfe — n’est certes pas une tâche facile. Mais le président Trump progresse clairement dans cette direction. Parallèlement à ces évolutions, le Liban a un rôle fondamental à jouer s’il souhaite réellement tirer parti du nouveau paysage politique moyen-oriental et ne pas rater le train lancé par le président Trump. Les autorités libanaises — le président de la République et le gouvernement — doivent immédiatement imposer le désarmement du Hezbollah sur l’ensemble du territoire. Une telle décision permettrait de débloquer la mise en œuvre de réformes essentielles et longtemps différées. L’évocation récurrente du spectre d’une guerre civile ne constitue rien d’autre qu’un épouvantail, utilisé pour masquer l’inaction, la faiblesse et la lâcheté politiques. À défaut d’une telle action, il appartient alors au peuple de se réveiller, de prendre l’initiative et de réagir. Nous devons nettoyer notre propre maison si nous voulons être pris au sérieux par la communauté internationale. Sachant qu’au moins 75 % de la population est favorable au désarmement du Hezbollah, une campagne d’envergure, structurée et largement médiatisée doit être lancée sans délai. Les partis politiques opposés au Hezbollah doivent être contraints par leurs électeurs de soutenir ces démarches, et non de les bloquer. Pour une fois, la pression doit venir de la base vers le sommet, et non l’inverse. Cette mobilisation peut prendre de multiples formes et ne doit pas se limiter à une seule action : conférences, tribunes et éditoriaux podcasts et couverture médiatique internationale rencontres avec les ambassades marches et manifestations sous la protection de l’armée libanaise Le Liban regorge de talents indépendants prêts à s’engager dans cette voie. Cela nécessitera cependant des financements, de la coordination et une mobilisation sur le long terme. Si toutes ces initiatives échouent, alors la désobéissance civile devra devenir le credo du peuple : refus de payer les impôts, boycott des administrations publiques, grèves, pression constante sur la classe politique. Notre volonté collective doit l’emporter si nous voulons enfin sortir de l’obscurité. Enfin, une question fondamentale demeure : l’Iran renoncera-t-il à ses fantasmes mégalomaniaques et ordonnera-t-il au Hezbollah de se retirer définitivement, ou sera-t-il confronté, avec son supplétif, à une nouvelle défaite historique face à Israël et aux US ? Les suites de la dernière rencontre Trump–Netanyahu apporteront sans doute un éclairage déterminant sur les événements à venir.

Décombres et Résistance à tous crins
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Youssef Mouawad
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janv. 10, 2026 - 19:18

On a toutes les raisons d’appréhender le vocable « debellatio » . Ce terme juridique barbare définit, en droit international, la subjugation d’un État et son éradication par la violence armée. Il désigne une situation d’anéantissement militaire, politique et juridique d’un pays donné par des combats ravageurs : situation qu’a connue Carthage à la fin des guerres puniques, tout comme l’Allemagne nazie à la chute de Berlin en mai 1945. Et le Liban alors, ne risque-t-il pas de connaître pareil sort pour soi-disant « faits de résistance » du Hezb ? Une normalisation, mais à quel prix ? Est-ce à dire que les Accords d’Abraham, pour arrimer notre pays à leur convoi triomphal, sont conditionnés par un debellatio préalable , c’est-à-dire par une subjugation des zones rétives à la pax americana ? Ces conventions internationales, intervenues en 2020 entre Israël et des pays du Golfe, ont en effet amorcé une dynamique de normalisation diplomatique, économique et sécuritaire entre des régimes arabes et l’État hébreu. Et, ce faisant, elles ont rejeté dans une opposition farouche les partisans du front de la « récalcitrance » ( al-moumana’a ), à savoir l’Iran et ses trois « H », le Hamas, les Houthis et le Hezbollah*. Ce processus s’étant enclenché, le Liban aura tôt ou tard à choisir sa voie. Or le Hezb ne peut s’accommoder d’un tel « expédient », qui ne prendrait pas en compte les intérêts de son commanditaire iranien. Il va donc jouer le rôle de l’empêcheur de tourner en rond tant qu’un compromis ne sera pas conclu entre les États-Unis et la république des mollahs, si jamais compromis il y a. Bien entendu, dans la partie de bras de fer qui se déroule, le programme nucléaire iranien a d’ores et déjà remplacé une question palestinienne passée à la trappe. Natanz, Fordow et d’autres sites nucléaires constituent désormais la pierre d’achoppement sur la voie de l’apaisement régional. Changement de paradigme Reprenons : si les Accords d’Abraham risquent de nous coûter cher, à nous Libanais, c’est qu’ils nous mènent sur la voie de la normalisation. Ce qui « bouleverserait l’équilibre traditionnel basé sur une solidarité arabe », une solidarité soudée dans l’hostilité à Israël. En somme, ces Accords, s’ils étaient mis en œuvre, entraîneraient un changement de paradigme ! Cela dit, le Hezb, qui tient l’État libanais à la gorge, ne peut s’accommoder d’une renonciation à la lutte armée. Et à moins de recevoir le mot d’ordre de Téhéran, il ne va pas rendre ses armes : elles constituent sa raison d’être et définissent son modus operandi . Dans son optique récalcitrante, plutôt résister en soutien à l’Iran et plutôt vivre le martyre de Gaza que de se plier aux exigences de la paix ! L’attrait des décombres Nuance cependant : pour ce qui est du Hezb , ce n’est que métaphoriquement que l’on peut avoir recours au concept de debellatio . Juridiquement, cela ne se conçoit pas, le parti de Dieu n’étant pas un État, mais juste une organisation politico-militaire. Cependant, cette objection valable ne constitue en réalité qu’une esquive rhétorique. Car ce serait méconnaître le fait que ce parti iranien a investi tous les niveaux du pouvoir libanais et s’y est retranché. Dans sa surenchère, ne serait-il pas tenté d’entraîner notre pays dans un maelström, ce tourbillon impétueux qui emporte tout sur son passage. Que ce soit sous la forme d’un choc frontal avec Israël ou avec le régime syrien ou autrement sous la forme d’une guerre civile insensée et ravageuse. L’attrait du Hezb pour les décombres n’est pas à souligner ! *La Syrie ne figurant plus sur la liste des inféodés.