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Opinion

Le tunnel et la tente

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Par Akram Nehmé
Publié mars 9, 2026 - 08:24

Ils ont des missiles de précision, mais ils n’ont pas de couvertures pour les enfants. Ce n’est pas un oubli ni une erreur d’organisation, c’est un choix. Le ciment n’a pas servi à construire des abris pour protéger les familles, il a servi à creuser des tunnels pour protéger les roquettes. Dans cette logique, une ogive a une valeur stratégique, alors qu’un civil est considéré comme remplaçable. Il suffit d’en fabriquer d’autres. La démographie devient ainsi une forme d’arsenal.

Et la souffrance de ces civils n’est pas un échec pour ceux qui dirigent ce système. Elle devient au contraire un outil. Une mère qui pleure dans une école devant les caméras du monde entier produit un message puissant qui se répand tout seul: regardez ce qu’ils nous font. Ce que l’on oublie souvent de dire, c’est que l’ennemi n’a pas détruit les abris. Il n’y en a tout simplement jamais eu.

Pour éviter que les gens posent trop de questions, on a fini par transformer la misère en doctrine. On explique que souffrir est une forme de résistance, que la pauvreté est une preuve de dignité et que vivre dans le dénuement est presque une médaille d’honneur. Dans ce système, celui qui ose se plaindre devient suspect, comme s’il trahissait la mémoire des martyrs.

Pendant ce temps, les chefs dirigent la cause depuis des bunkers climatisés et des bureaux protégés, tandis que les militants ordinaires dorment parfois sur le bitume et sont déclarés glorieux. Les discours ne coûtent rien, alors que les matelas, eux, coûtent de l’argent.

Pendant des décennies, tout a été fait pour que l’État libanais reste trop faible, trop divisé et trop corrompu pour offrir une véritable alternative à la population. Le résultat est simple: les gens restent là où ils sont, non pas par amour du système mais parce qu’ils ont l’impression qu’il n’existe aucune autre issue.

Le véritable génie de ce système ne réside ni dans les missiles ni dans les réseaux financiers parallèles. Son génie consiste à transformer des populations entières en otages qui finissent par remercier ceux qui les tiennent prisonniers, simplement parce qu’ils n’ont plus la force d’imaginer autre chose.

Les tunnels protègent les armes. Les tentes, elles, servent à montrer la souffrance.

Et pour ceux que la misère ne suffit pas à convaincre, il existe toujours la grande promesse du paradis. C’est en quelque sorte le salaire différé du pauvre. Dans ce monde, il n’y a pas toujours de retraite, pas toujours de soins, pas toujours d’école digne pour les enfants, mais on promet une récompense parfaite après la mort, avec des conditions générales que personne n’a jamais pu lire.

Le contrat est idéal pour ceux qui le proposent, car le bénéficiaire ne revient jamais demander des comptes.

Dans ce système, mourir devient presque une promotion et envoyer les autres mourir peut être présenté comme un acte de générosité. C’est une forme de comptabilité du martyre dans laquelle la main-d’œuvre se paie elle-même avec sa foi. Il n’y a pas de charges sociales, pas de syndicats, pas de grèves. Il y a seulement des mères qui pleurent et des affiches sur les murs.

Ces affiches sont essentielles, car le martyr ne disparaît pas vraiment. Il devient une image. Sur l’affiche, avant son nom, on écrit «Le martyr heureux», et après son nom on ajoute: «Sur le chemin de Jérusalem». Mais l’affiche ne dit jamais ce qu’il a laissé derrière lui. Elle ne montre pas la famille sans père, les enfants qui grandissent sans lui, ni le vide immense qui se crée dans une maison quand quelqu’un ne revient plus. Ce vide est simplement comblé par le prochain volontaire.

Alors une question simple finit par se poser: qui a décidé qu’il est heureux? Le mort ne parle pas, et c’est précisément ce qui rend le système si efficace. On peut lui faire dire ce que l’on veut. On peut affirmer qu’il est comblé, qu’il est heureux au paradis, et personne ne pourra jamais vérifier.

Dire à une mère que son fils est heureux revient presque à lui interdire de pleurer. Son chagrin devient suspect, comme s’il était une forme d’ingratitude.

Alors beaucoup de mères se taisent. Elles regardent les affiches sur les murs et elles se taisent. Mais au fond d’elles-mêmes, une question continue de les hanter. Si leur fils est vraiment heureux, pourquoi la douleur est-elle si grande ?

Pendant ce temps, on continue de promettre la victoire divine. Elle est toujours proche, toujours imminente, mais elle semble reculer chaque fois qu’on croit s’en approcher. Elle est annoncée pour bientôt, pour dans dix ans, pour la prochaine génération ou pour la prochaine guerre.

Et pendant que cette promesse se déplace dans le temps, les architectes de cette victoire vivent plutôt bien. Ils ont des gardes du corps, des villas protégées et des enfants qui étudient en Europe. Ils parlent de sacrifice depuis des podiums blindés et pleurent les martyrs avec beaucoup d’éloquence, mais ils ne deviennent presque jamais martyrs eux-mêmes.

Cette coïncidence dure depuis des décennies et, à force de durer, elle finit par ressembler moins à une coïncidence qu’à un système très bien organisé.

Dans ce système, les tunnels descendent toujours plus profondément pour protéger les armes, tandis qu’en surface les tentes attendent le vent, la pluie et les caméras du monde entier.

Et le système continue de tourner. Il tourne depuis des décennies parce que les morts ne reviennent jamais raconter leur version de l’histoire et parce que les vivants sont fatigués. Fatigués de se battre, fatigués de perdre, fatigués d’espérer. Alors ils finissent par voter pour ceux qui les maintiennent dans cette mécanique.

Ils votent rarement par conviction et presque jamais par amour. Ils votent souvent par peur, par absence d’alternative et surtout par fatigue. Et parfois aussi par un certain cynisme très humain qui consiste à se dire que, si l’on doit rester prisonnier, autant que son geôlier gagne.

Le système connaît très bien cette fatigue et il s’en nourrit. Et il continuera de fonctionner tant que personne n’osera poser la question la plus simple, celle que tout le monde évite par habitude, par peur ou par politesse.

Qui a décidé qu’il est heureux ?

Et surtout, depuis toutes ces années, combien de ces martyrs sont vraiment arrivés jusqu’à Jérusalem ?

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