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Opinion

Le curare et l’État
Par
Jawad Pakradouni
Publié
avr. 29, 2026 - 10:26

La question philosophique de qui précède qui, l’œuf ou la poule, paraît presque simple au regard de la problématique à laquelle fait face le pays: un traité (de paix) dont la signature est conditionnée par le désarmement du Hezbollah. Cette condition décidée par notre gouvernement, imposée par les Israéliens, et espérée par la majorité grandissante du peuple libanais, ne peut cependant pas se réaliser dans un laps de temps donné. D’ailleurs, que ce soit à travers l’armée libanaise ou les bombardements des sites du Hezb, l’arsenal milicien est toujours opérationnel. Le problème n’est pas seulement la présence des armes, mais bien l’infiltration de la milice dans certains segments de l’appareil étatique. Celle-ci paralyse toute mesure entreprise à son encontre et, pire, provoque des remous internes, tout en faisant planer le risque de mutinerie sur un navire à la dérive qui a entamé son naufrage. Qu’il s’agisse d’un ancien procureur qui saborde une enquête, d’un juge qui n’inflige qu’une simple amende pour des faits répréhensibles, de hauts officiers infiltrés dans l’armée et qui servent indics, d’un général d’un service de sécurité qui lance des escadrons contre des civils; les exemples abondent, prouvant que le Hezbollah s’est propagé à plusieurs échelons. Lorsque le curare est injecté dans un corps, ce sont tous les membres et muscles qui se relâchent, y compris l’appareil respiratoire, jusqu’à l’asphyxie. Soit un antidote est administré au patient, soit le poison est exfiltré par une purge. Purge. Un terme à connotation négative qui rappelle l’ère soviétique. Malheureusement, aux grands maux, les grands moyens. Seule une purge de l’État, ne serait-ce qu’au niveau de certains postes-clefs représenterait une ébauche de solution viable, interne et non importée, contrairement à l’invocation du chapitre VII de la Charte des Nations unies. Une mise à pied des hauts-fonctionnaires, militaires et civils, voire des poursuites contre ceux qui ont entravé le cours de la justice ou qui ont utilisé les services publics pour attiser des tensions internes, faisant ainsi planer la menace d’une guerre civile, s’impose. Ce sera probablement la première étape, si ce n’est la seule, qui pourra donner une crédibilité à l’État aux yeux des instances internationales. Cette crédibilité servira de levier pour solliciter des aides destinées à renforcer la souveraineté de l’autorité publique légitime sur l’ensemble du territoire. Les alliés et les vassaux du Hezbollah soutiendront qu’il faut privilégier le dialogue comme unique solution au problème. Mais par le passé, les «dialogues nationaux» se sont succédé et n’ont fait que renforcer la mainmise du Hezbollah sur l’État. «On peut obtenir beaucoup plus avec un mot gentil et un révolver, qu’avec un mot gentil tout seul.» L’auteur de cette phrase avait bien raison, et en avait d’ailleurs fait son credo. Il s’agissait d’Al Capone. Des mises à la retraite anticipée, des suspensions immédiates, des renvois, peu importe le terme utilisé, mais une véritable refonte de l’appareil étatique, aussi élevé que soit l’échelon ou le grade, s’impose. Car, c’est lorsque le poison est exfiltré du corps, que les différents organes et membres pourront se mouvoir à nouveau. La tâche n’est certainement pas aisée. Si le président Aoun et le Premier ministre Salam veulent réellement empêcher le bateau Liban de chavirer et le ramener à bon port, sans avoir à faire appel à des corsaires ou à une assistance externe, ce sera probablement la seule solution. Il est certain que de puissants acteurs politiques baliseront leur chemin de mines pour enrayer toute possibilité de désarmement et, évidemment, toute signature d’un quelconque accord avec Israël. Mais il arrive un moment où le choix entre la sauvegarde d’une nation et la protection d’intérêts privés ne se pose plus. Une forme d’écuries d’Augias version politique, nettement plus ardue que l’épreuve d’Hercule, mais nécessaire pour que le phénix libanais puisse rassembler ses cendres et rayonner à nouveau.

Le Liban et la triple influence
Par
Jad Akhawi
Publié
avr. 27, 2026 - 20:34

Les Libanais répètent volontiers une formule qui est devenue quasi axiomatique pour décrire leur crise : le Liban serait pris au piège d'une triade « extrémiste » sur les plans doctrinal et religieux, incarnée par Israël, l'Iran et les États-Unis d'Amérique. Cette formulation condense un sentiment profond d'encerclement et de pression, et traduit une conscience populaire selon laquelle le destin du pays ne se façonne plus seulement de l'intérieur. Mais la force de ce récit réside dans sa simplicité, tandis que sa faiblesse tient à ce qu'il risque de masquer la complexité du réel et la multiplicité de ses strates. En réalité, ces trois puissances ne peuvent être rangées sous une même rubrique d'« extrémisme religieux » sans tomber dans la réduction. Certes, la religion joue un rôle variable dans les politiques de ces acteurs, mais elle ne constitue pas le seul facteur, ni même le principal dans certains cas. Il est plus juste de comprendre chaque partie dans sa structure propre, puis de lire comment ces structures se croisent sur la scène libanaise. Dans le cas d'Israël, la dimension religieuse se manifeste clairement dans la montée des courants nationalistes religieux qui confèrent au conflit une coloration doctrinale, notamment en ce qui concerne la terre et l'identité. Pourtant, malgré cette présence, l'establishment israélien demeure dans son essence gouverné par une doctrine sécuritaire rigoureuse. Le Liban, dans cette vision, n'est pas un terrain religieux, mais une source de menace potentielle, surtout avec la présence du Hezbollah en tant que force militaire échappant à l'autorité de l'État. Le comportement d'Israël à l'égard du Liban se comprend dès lors davantage sous l'angle de la dissuasion et de la gestion des risques que sous celui d'un projet religieux pur. L'Iran, quant à elle, offre un modèle différent, où le religieux et le politique s'imbriquent de manière structurelle. Le régime repose sur la référence de la wilayat el-faqih , ce qui fait de l'idéologie religieuse une composante indissociable du processus décisionnel. Dans ce contexte, le soutien apporté au Hezbollah devient le prolongement d'une vision plus large selon laquelle le conflit dans la région n'est pas une simple rivalité entre États, mais une confrontation aux dimensions doctrinales et politiques. Réduire pour autant le rôle iranien à ce seul cadre, c'est occulter une dimension essentielle : Téhéran se meut également selon une logique d'intérêts, se servant de cette idéologie comme d'un instrument pour consolider son influence régionale. Les États-Unis, en revanche, semblent relativement éloignés de cette classification religieuse. C'est un État fondé sur un système laïque, qui ne recourt pas à la religion comme référentiel officiel de sa politique étrangère. Cela ne signifie pas pour autant que l'influence religieuse y soit totalement absente, certains courants, tels que les conservateurs évangéliques, jouant un rôle dans l'orientation de certaines positions, notamment à l'égard d'Israël. Mais le déterminant fondamental de la politique américaine demeure le pragmatisme : protection des intérêts, garantie de la stabilité des alliés, et équilibrage de l'influence des adversaires, au premier rang desquels l'Iran. Il apparaît ainsi que l'« extrémisme religieux » n'est pas un dénominateur commun équivalent entre ces puissances, mais un élément présent à des degrés variables, parfois instrumentalisé comme outil de mobilisation ou de justification. Il serait plus exact de dire que le Liban se trouve au carrefour de trois grands projets : un projet sécuritaire conduit par Israël, un projet idéologique conduit par l'Iran, et un projet d'influence mondiale conduit par les États-Unis. Ces projets n'opèrent pas de manière isolée, mais se croisent et s'affrontent, faisant du terrain libanais un espace exposé à des tiraillements permanents. Se concentrer sur ces projets extérieurs, aussi important que cela soit, resterait incomplet sans s'arrêter sur le facteur interne. Car le Liban ne s'est pas transformé en arène ouverte uniquement en raison de la puissance des acteurs extérieurs, mais aussi en raison de la faiblesse du dedans. L'État libanais souffre depuis des décennies d'une crise structurelle qui se manifeste dans l'absence du monopole sur les armes, l'effritement de la décision politique et la persistance d'un système confessionnel qui creuse les divisions au lieu de les traiter. Les communautés confessionnelles sont devenues, dans bien des cas, des canaux de liaison avec l'extérieur, si bien que chaque axe régional dispose désormais de ses prolongements au sein du Liban. Cette réalité n'a pas été entièrement imposée de l'extérieur : des forces internes y ont contribué, voyant dans l'alliance avec ces puissances un moyen de renforcer leur position dans le pays. C'est ainsi que le local et le régional se sont enchevêtrés, et que l'État a perdu sa capacité à jouer le rôle d'arbitre entre ses composantes. Dans ce cadre, la formule « le Liban est pris au piège d'une triade extrémiste » devient l'expression d'une conséquence plutôt qu'une explication d'une cause. Elle décrit une situation d'encerclement, mais ne dit pas pourquoi le Liban est devenu, en premier lieu, susceptible d'être encerclé. La raison plus profonde réside dans l'absence d'un projet national fédérateur, capable de redéfinir la relation entre l'État et ses citoyens, et entre le Liban et son environnement. La sortie de cette réalité ne passe pas uniquement par un changement de comportement des puissances extérieures (ce qui échappe aux capacités du Liban), mais commence par la reconstruction de l'intérieur. Cela requiert des étapes fondamentales : rétablir le concept de souveraineté en confinant les armes aux mains de l'État, afin de réunifier la décision sécuritaire ; réformer le système politique dans le sens d'une réduction du confessionnalisme et d'un renforcement de la citoyenneté, de manière à atténuer la perméabilité aux polarisations extérieures ; bâtir des institutions solides et transparentes qui restaurent la confiance des citoyens et limitent la dépendance aux réseaux de loyautés traditionnels ; adopter une politique étrangère équilibrée, cherchant à réduire l'engagement dans les conflits d'axes plutôt qu'à s'aligner totalement sur l'un d'eux. En définitive, le Liban ne peut s'isoler de son environnement régional et international, mais il peut en limiter l'emprise sur lui. La différence entre « arène » et « État » ne tient pas à la position géographique, mais à la capacité de gérer cette position. Et lorsque le Liban sera doté de cette capacité, les récits simplificateurs, dont le récit de la « triade extrémiste », perdront une grande partie de leur force, parce qu'ils ne refléteront plus une réalité imposée, mais une étape révolue.

L’Iran et le Liban: deux théâtres, une même guerre?
Par
Jean-Patrick Dayras
Publié
avr. 27, 2026 - 11:21

Les différentes déclarations et voltes-faces du président Donald Trump vont modifier les relations avec les Européens, l’OTAN et les alliés des Etats-Unis. Elles vont entraîner des réactions de la part des pays du Pacifique et du Moyen-Orient. Les Occidentaux jouent la modération et veulent assumer un rôle dans la sécurisation du détroit d’Ormuz après la cessation des hostilités. Les États-Unis seront-ils hors-jeu dans la région? Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé une opération militaire contre l’Iran sans en informer au préalable les chefs d’État et de gouvernement des pays occidentaux et membres de l’OTAN. Dans la foulée, le président américain, Donald Trump, a cependant sollicité leur soutien, notamment pour la sécurisation du détroit d’Ormuz, mais aussi pour fournir un appui direct aux opérations américaines. Dans leur grande majorité, les chefs d’État et de gouvernement ont cependant rejeté cette demande. La réaction du président Trump a été claire bien qu’incohérente par moments. Dénonçant une «grossière erreur» et une «lâcheté», il a affirmé ne pas avoir besoin d’eux et qu’il agirait seul étant «le plus fort du monde ». Il a même évoqué un possible désengagement de l’OTAN, brandissant ainsi la menace d’un affranchissement de ses devoirs de membre, comme prévu dans l’article 5 du traité de cette organisation. Il a évoqué aussi la possibilité de retirer partiellement les troupes américaines stationnées en Europe. Pour lui, privée des États-Unis, celle-ci serait un «Tigre en papier». Pour bien cadrer le sens de ses déclarations, il a dit reprocher aux alliés de ne pas soutenir les États-Unis en cas de crise et de profiter d’une alliance à sens unique. En conséquence, pour quelle raison garantirait il automatiquement leur défense? Toutes ces critiques ne l’ont pas empêché plus tard de solliciter la participation des Européens au blocus naval qu’il a imposé aux ports iraniens. Après avoir exprimé leur refus, successivement, certains pays ont interdit leur espace aérien aux appareils américains participant aux opérations militaires contre l’Iran. Une action défensive et non agressive Dans ses déclarations, le président Trump manque donc de cohérence. À un besoin de soutien, voire de participation active, succède un désintérêt méprisant et l’affirmation que les États-Unis sont en mesure de gagner cette guerre seuls. La notion de guerre fait ainsi l’objet d’un débat. Selon Donald Trump, les membres de l’OTAN se devraient de respecter leurs obligations conformément au traité fondateur. Sauf qu’il a lui-même déclenché cette guerre, incité par Israël, qui devient ainsi un cobelligérant. Il est donc l’agresseur. Or l’organisation transatlantique est «défensive». Dans ce cas précis, l’article 5 ne s’applique donc pas. Le texte en question stipule qu'une attaque armée contre un ou plusieurs membres en Europe ou en Amérique du Nord est considérée comme une agression contre tous, ce qui justifie une intervention militaire ou une action défensive collective. Et s’il est arrivé à l’OTAN d’intervenir, c’est seulement sur base d’un mandat de l’ONU. Le président des États-Unis attendait en réalité de ses alliés un soutien actif, sans toutefois l’inscrire dans le cadre formel de l’Alliance transatlantique. Cette situation a cependant eu pour effet de soulever un doute sur la fiabilité des garanties américaines déclarées et officialisées, là où les États-Unis jouent un rôle de protecteur. Les pays de l’OTAN et les Européens ne sont pas les seuls à exprimer ces doutes. D’autres pays du Pacifique, le Japon, l’Australie, la Corée du sud en premiers, ne peuvent désormais que douter du soutien américain assuré en cas d’intervention chinoise. À ces pays s’ajoutent Taïwan, l’Indonésie, les Philippines, et les États riverains du golfe arabo-persique, notamment l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le sultanat d’Oman. Lorsqu’un chef d’État, «primus inter pares» au sein de l’OTAN, déclenche un conflit qui peut aboutir à une guerre mondiale, il ne peut pas demander aux membres de l’organisation concernée de le soutenir et de participer activement, les yeux fermés, aux opérations militaires. De tout cela, il ressort que les membres de l’Alliance, malgré l’absence d’unanimité et quelques désaccords, se rallient autour d’une même position à laquelle adhèrent plusieurs pays du Pacifique. Le projet d’assurer la sécurité du détroit d’Ormuz après la cessation des hostilités rassemble ainsi bon nombre d’entre eux. Dans le monde entier, y compris au Proche et au Moyen- Orient, donc au Liban, la retenue de la Russie et de la Chine est appréciée. Il serait cependant naïf de croire qu’elles n’agissent pas en coulisses en fonction de leurs intérêts propres. Mais leur position, analogue à celle des Européens et des alliés des États-Unis, marquée par une non-participation aux opérations militaires, éloigne le risque d’une dérive vers un affrontement de dimension mondiale. La ligne générale adoptée par les gouvernements européens, les pays de l’OTAN et les principaux pays concernés du Pacifique est à approuver, certes, sans oublier néanmoins leur engagement de principe en faveur d’une sécurisation du détroit d’Ormuz. Celui-ci devrait toutefois être étendu à la mer d’Oman et au golfe arabo-persique puis à la mer Rouge. Le cas échéant, il y aurait lieu de se féliciter de leur sagesse. Reste une question: Est-il illusoire, voire utopique, de penser que cette attitude commune pourrait être prise en considération par les Iraniens lors d’éventuels pourparlers de paix? On pourrait être tenté de voir, au Liban, le prolongement d’un même conflit: les protagonistes semblent, au premier regard, identiques. D’un côté, le Hezbollah télécommandé par l’Iran; Israël en maître du jeu; et, en arrière-plan, les États-Unis qui, pour l’heure, se positionnent en modérateurs. De l’autre, l’Iran, acteur central quoi qu’on dise; les États-Unis, autres maîtres du jeu; et Israël qui, d’instigateur initial, puis recadré, est devenu un suiveur. Les perspectives divergent toutefois sensiblement quant à l’évolution de ces deux théâtres. L’un reste dans un cadre strictement régional alors que l’autre revêt une dimension mondiale. L’un exclut l’Europe, et surtout la France. L’autre marginalise pour l’instant l’Europe et la coalition envisagée d’une quarantaine de pays, dont plusieurs du Pacifique. Le problème iranien semble insoluble tant que les exigences -justifiées- des États-Unis vont à l’encontre de celles défendues fermement par les Gardiens de la révolution, désormais maîtres du pays. Au-delà de ces exigences, pour l’instant inconciliables, le comportement de Donald Trump en matière d’analyse, de diplomatie, et de maîtrise de négociations de cette nature, semble très éloigné de ce que ce genre de situation exigerait. Il semble, pour l’heure, se limiter au recours à la violence. S’il maintient cette attitude, il ne serait pas exclu de voir les Russes et les Chinois intervenir. La suite dépendra largement des choix qu’il opérerait: au niveau de l’évolution de la crise, de la conduite des affaires internationales ou encore du règlement des différends entre pays. Il est fort possible que Donald Trump gagne. Mais au prix de quels renoncements? Qui et quoi sacrifiera-t-il avant novembre? À long terme, l’Iran pourrait apparaître comme le véritable vainqueur. Sur l’échelle des risques, le probable pèse plus que le possible. Une remise en cause profonde de la fiabilité de la protection américaine par les pays du Golfe pourrait-elle se traduire par un remplacement des bases américaines? Mais par quel protecteur? La Chine et la Russie en tireraient avantage profit. Si la France décide d’épauler le Liban avec la fermeté dont témoigne son président, elle devra le faire avec conviction et détermination. Les demi-mesures n’ont plus de place dans un tel contexte. Il s’agit donc de deux guerres différentes dont les résolutions doivent être coordonnées. L’une pourrait être traitée isolément, l’autre non. Le président Trump en tiendra-t-il compte lors du «round» final des négociations avec les Gardiens de la révolution? «Ce qui a le plus changé là-bas, ce n’est pas la Chine, ce n’est pas la Russie, c’est l’Europe: elle a cessé d’y compter» (A. Malraux). Plutôt que d’avoir les yeux de Chimène pour l’Ukraine et de n’aborder le Moyen-Orient que sous l’angle du prix du pétrole, les Européens, notamment la France, devraient se donner pour ambition de promouvoir une «paix ferme» au Liban.

Entre négociations et terrain: une conciliation est-elle possible?
Par
Rami Rayess
Publié
avr. 25, 2026 - 23:50

Le Liban et les Libanais ne sauraient affronter les défis qui se dressent devant le pays avec un tel degré de division sur les grandes options stratégiques, notamment la question de la façon dont il convient d'aborder l'occupation israélienne et de régler le problème du monopole des armes par l'État, exigence légitime, évidente et consacrée dans tous les pays du monde, car il n'existe aucun État qui accepte la présence d'une faction armée échappant à son contrôle, capable de déclencher une grande guerre non seulement sans son accord, mais sans même l'avoir consulté. Les lignes de fracture verticale au Liban ne cessent de s'élargir, et le fossé entre les Libanais se creuse de plus en plus, jusqu'au point où la littérature politique libanaise se trouve enserrée entre deux pôles : celui qui court vers une paix dont les conditions ne sont pas encore mûries, et celui qui se replie sur le terrain sans lire les mutations exceptionnelles que la région a connues au cours des trois dernières années, de la suprématie israélienne sans partage à la chute du régime de Bachar el-Assad en Syrie en passant par la guerre américano-israélo-iranienne. Quant à l'argument selon lequel celui qui négocie n'est pas celui qui résiste sur le terrain, il est fondé et entrave la marche des négociations en cours à Washington, même si celles-ci n'en sont encore qu'à leurs prémices, d'autant qu'Israël, dans toutes les expériences de négociation antérieures avec d'autres parties, ne fut jamais disposé à consentir la moindre concession, a fortiori des concessions gratuites. Face à cette fracture politique dangereuse entre les Libanais, il convient de rappeler certaines réalités qu'aucun des camps ni aucune des parties en désaccord ne saurait ignorer ni dont on pourrait détourner les yeux. Au premier rang de ces réalités figure la reconnaissance du fait qu'il existe des agressions israéliennes historiques au Liban, et que les guerres successives qu'Israël mena contre les Libanais n'avaient pas pour seul objet la réalisation des objectifs déclarés, qu'il s'agît jadis d'expulser les Palestiniens ou qu'il s'agisse aujourd'hui d'anéantir le Hezbollah. Il existe une vengeance israélienne manifeste contre le Liban : contre ses civils (et les images du mercredi noir du 8 avril 2026 restent vivaces dans les mémoires), contre ses villages et ses villes, contre ses infrastructures, contre ses hôpitaux, et surtout contre son expérience pluraliste, qui contredit l'uniformité israélienne et reflète la richesse d'une société libanaise qui, malgré toutes ses difficultés, se glorifie de sa diversité, à l'inverse d'une société israélienne qui proclame la supériorité d'une seule de ses composantes et traite les autres avec arrogance et mépris extrêmes. Parmi les autres réalités qu'il faut reconnaître figure le retour de l'occupation sur les terres du Sud et l'invention de ce qu'on a appelé la «ligne jaune», par référence à la bande de Gaza et aux autres couleurs qu'Israël utilise pour morceler la Cisjordanie et y implanter des colonies. Cinquante-cinq villages se trouvent désormais sous occupation de facto, ce qui constitue un recul grave si on le mesure à l'aune de la grande réalisation nationale de l'an 2000, à savoir le retrait complet sans conditions, sans traité de paix ni même accord de dispositions sécuritaires. Le problème ne réside cependant pas seulement dans la reconnaissance de ces réalités, mais aussi dans la recherche sérieuse des moyens d'y faire face, que ce soit par la résistance armée ou par la négociation politique. Le dilemme tient également au fait qu'il n'est pas admissible que la négociation politique ne tire aucun profit de la carte du terrain, tout comme il serait illogique que le terrain demeurât totalement déconnecté de la négociation politique. Sur le plan des négociations, il est utile de poursuivre l'effort visant à dissocier la piste libanaise de toute autre piste. Le Liban a suffisamment subi les conséquences de l'arrimage de ses trajectoires et de son destin à ceux d'autres pays, et l'expérience du « jumelage » des pistes libanaise et syrienne à l'époque de la tutelle reste dans les mémoires, ayant amplement démontré qu'elle ne servit jamais les intérêts du Liban, ni de près ni de loin. Cela dit, le négociateur libanais peut tirer profit de la carte du terrain d'une façon ou d'une autre, plutôt que de se rendre à Washington les mains vides, avec une démarche teintée de supplique et de quête de sympathie. Si la conjoncture politique actuelle se caractérise par une attention américaine portée au Liban, se manifestant par des pressions sur le gouvernement israélien en vue d'un cessez-le-feu, il faut garder à l'esprit que le réseau des intérêts américano-israéliens est bien plus profond et enraciné que les modestes calculs libanais. Le Liban ne saurait rivaliser avec Israël pour « l'amour de Washington », et la question est bien plus complexe que cela. Mais tirer profit de la « carte du terrain » implique aussi une reconnaissance de la part du Hezbollah, et de ceux qui se tiennent derrière lui, que l'ère du découplage total d'avec l'État libanais n'est plus acceptable aux niveaux libanais, arabe et international, et que l'une de ses manifestations les plus néfastes fut d'entraîner le Liban dans des guerres sans fin et sans lendemain, et qu'il existe un besoin sérieux de travailler, selon une formule à définir, sous l'égide de l'État. Et surtout, cette démarche ne se contenterait pas de renforcer la position libanaise dans les négociations, contribuant également à combler le fossé intérieur, à désamorcer la tension et à écarter le risque d'une explosion sécuritaire ou sociale dont les éléments s'accumulent lentement mais sûrement. Si les formules grossières de dialogue par le biais des tables de dialogue national ont cessé de porter leurs fruits, il faut inventer de nouvelles formules qui tiennent compte des mutations, renforcent l'immunité du Liban et coupent la route à la guerre civile dans un moment où Israël guette l'occasion d'attiser les communautés les unes contre les autres, un jeu auquel il s'est livré à maintes reprises par le passé. Dans ce cadre, il s'impose également que le « camp de la paix » freine quelque peu son élan, que ce soit dans la précipitation vers une normalisation « médiatique » ou dans le soulèvement de questions prématurées qui ne font qu'offrir des cadeaux gratuits à Israël, parmi lesquelles la proposition hâtive d'abroger la loi de boycott d'Israël adoptée en 1955 et criminalisant tout commerce avec lui. Le Liban se trouve toujours en état de belligérance à ce jour, et Israël le prouve chaque jour, par les deux mille martyrs au moins qui tombèrent lors de la dernière guerre. Tout comme il est attendu du « camp de la résistance » qu'il renonce à brandir la menace de la fitna, de la guerre interne et de la mise au pas de l'ensemble des Libanais pour les « discipliner », en agitant le spectre d'un nouveau 7 mai, qui reste une souillure injustifiée sur ceux qui commirent cet acte en 2008. Il lui est également demandé de s'abstenir d'accoler les étiquettes de collaboration, de trahison et de sionisme à quiconque ne partage pas son avis. Le Liban se trouve peut-être devant une opportunité historique, et c'est vrai. Mais la question exige discernement et lucidité dans la manière de la gérer, plutôt que précipitation et témérité, de peur que l'opportunité ne se retourne en malédiction qui rallume la mèche de la guerre civile. Sans dialogue d'une façon ou d'une autre, les tensions s'aggraveront, et la mission de libérer les terres occupées et de mettre un terme définitif à la guerre deviendra d'autant plus ardue.

Le Hezb, un bras armé d'un corps décapité
Par
Jean Feghali
Publié
avr. 25, 2026 - 22:36

Quiconque examine le logo du Hezbollah et l'image qu'il représente constatera que, depuis sa création, ce parti est un bras armé de la République islamique d'Iran. Il ne s'agit plus d'une simple représentation symbolique, mais d'une réalité étayée par les faits: le Hezbollah a soutenu l'Iran parce qu'il en est le bras armé, et l'Iran s'est souvent vanté de contrôler quatre capitales arabes, dont Beyrouth. Le lien organique entre la «tête» et le «bras armé» a été confirmé par les cessez-le-feu en Iran et au Liban. Les deux accords étaient inextricablement liés; lorsqu'un accord vacillait à Téhéran, l'autre vacillait à Beyrouth. À tel point que certains centres de recherche et études affirment que le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), tout comme il contrôle les centres de décision en Iran, contrôle également ceux du Hezbollah à Beyrouth. Il existe au moins deux éléments de preuve à l'appui: Premièrement, l'assassinat d'un commandant des Gardiens qui se aux côtés d'Hassan Nasrallah dans la même pièce. Deuxièmement, l'ancien ambassadeur iranien à Beyrouth a été la cible d'une attaque par téléavertisseur (pager), car il utilisait un appareil distribué aux responsables militaires et de sécurité du parti et des Gardiens de la révolution. Le drapeau ou l'emblème, tel qu'il apparaît sur l'image, représente un bras tenant un fusil, avec l'inscription «Le Hezbollah est victorieux» au-dessus. Le drapeau du Hezbollah se présente ainsi: un bras iranien tenant un fusil. Décrire le Hezbollah comme un « bras iranien » n'est plus un simple slogan politique scandé par ses adversaires. Avec le temps, cette affirmation s'est transformée en une interprétation étayée par une série de faits historiques et de terrain qui révèlent le lien profond et organique entre le parti et les Gardiens de la révolution. La relation entre les deux ne repose pas sur une alliance éphémère ou une convergence d'intérêts passagère, mais bien sur une collaboration directe, un financement continu et un soutien stratégique clairement manifeste en temps de guerre comme en temps de paix. L'ancien secrétaire général du Hezbollah, sayyed Hassan Nasrallah, ne bluffait pas lorsqu'il affirmait: «Nos armes et notre argent viennent d'Iran», allant même jusqu'à déclarer: « Je suis fier d'être un soldat de l'armée de la vilayat el fakih.» Depuis sa création fin 1982, le Hezbollah n'a jamais été un projet libanais, mais plutôt un prolongement concret de la Révolution islamique en Iran. Le Corps des gardiens a supervisé la formation de ses premiers combattants à Baalbek et a établi son cadre idéologique sur la base de la “Vilayat-e fakih”. Le Hezb relève donc uniquement du Guide suprême iranien. Ce seul point suffit à discréditer toute notion d'indépendance, car une organisation qui tire sa légitimité idéologique d'une direction extérieure ne peut être considérée comme un acteur libanais pleinement souverain. En passant de la théorie à la pratique, le tableau se précise. Lors de la guerre de juillet 2006, l'affrontement n'était pas une simple opération locale, mais s'inscrivait dans un contexte régional complexe. Cette opération faisait partie de la stratégie de dissuasion iranienne envers Israël et les États-Unis. L'enlèvement des deux soldats israéliens a été perpétré à la demande de l'Iran, comme l'ont révélé des documents ultérieurement divulgués. Le soutien militaire et logistique apporté au Hezbollah pendant ce conflit constituait un élément crucial de sa capacité à y résister, renforçant l'hypothèse que la décision militaire s'inscrivait dans des calculs iraniens plus vastes. Ce même schéma s'est répété lors des phases suivantes. L'implication du Hezbollah dans la guerre en Syrie n'était pas motivée par des préoccupations internes libanaises, mais constituait une réponse directe à la volonté de protéger l'influence de l'Iran à Damas, son allié le plus important au sein de l'«axe de la résistance». Dans ce cas, le Hezbollah n'était plus un simple bénéficiaire de soutien, mais un instrument de terrain au service de la mise en œuvre des politiques régionales menées par Téhéran, consolidant ainsi son statut de force militaire projetée à l’étranger. Ces dernières années, ces indicateurs sont devenus encore plus marqués. Les événements qui ont suivi le 8 octobre 2023, et ce qui a été décrit comme une «guerre de soutien et de harcèlement», ont révélé une série d'opérations coordonnées qui dépassent le cadre purement libanais. De plus, les tirs de roquettes répétés, dont les six du 2 mars, témoignent d'une implication dans un conflit régional plus vaste, où les fronts, de Gaza au Liban en passant par le Yémen, convergent au sein d'un cadre stratégique unique piloté par l'Iran. Certains pourraient arguer que le Hezbollah conserve une certaine autonomie décisionnelle et tient compte du contexte libanais et de ses complexités sectaires et politiques. Cependant, cet argument se heurte à la réalité du financement, de l'armement et de l'entraînement, le parti dépendant presque entièrement de l'Iran pour ces aspects essentiels. En science politique, celui qui détient les instruments du pouvoir a la plus grande capacité d'influencer la prise de décision. Par conséquent, parler d'indépendance relève davantage de la théorie que de la pratique. Même le symbolisme visuel du parti véhicule des connotations qui dépassent le cadre local. Son logo emblématique, représentant une main brandissant un fusil et le slogan «Le Hezbollah est victorieux», n'est pas qu'un simple outil de propagande, mais le reflet de la culture de la Révolution islamique, qui glorifie la «résistance armée» comme instrument idéologique. Si l'interprétation de la main comme le «bras des Gardiens de la révolution» demeure symbolique, elle s'inscrit dans la relation structurelle qui unit les deux entités, le symbole devenant l'expression visuelle d'une fonction politique et militaire existante. Plus important encore, le comportement régional du parti est presque entièrement cohérent avec les priorités stratégiques de l'Iran. Il combat là où l'Iran combat, désamorce les tensions lorsque l'Iran désamorce les tensions et les intensifie lorsque la dissuasion est nécessaire. Cette synchronisation ne peut s'expliquer par le hasard ou une simple convergence d'intérêts ; elle témoigne plutôt d'une coordination poussée, voire d'une direction directe dans certains cas. En définitive, qualifier le Hezbollah de «bras armé iranien» ne signifie pas qu'il soit un simple instrument sans volonté propre, mais plutôt que sa volonté est contrainte par un cadre stratégique défini par Téhéran. Les faits, de sa fondation à son financement en passant par ses actions militaires, indiquent clairement que le Hezbollah opère au sein d'un système dirigé par l'Iran et constitue l'un de ses principaux proxy dans la région. Par conséquent, le débat ne porte plus sur l'existence d'un lien entre le Hezbollah et l'Iran, mais plutôt sur l'étendue et les limites de ce lien. Ce qui demeure certain, en revanche, c'est que cette connexion est si profonde qu'il est extrêmement difficile, voire impossible, de dissocier les processus décisionnels libanais et iraniens concernant le Hezbollah lors de conflits majeurs.

Une amnistie générale chiite... pour entrer dans le siècle
Par
Élie Hajj
Publié
avr. 24, 2026 - 03:45

J’ai suivi un jour un long discours du secrétaire général défunt du Hezbollah, sayyed Hassan Nasrallah, dans lequel il racontait avec une précision minutieuse ce qui s’était passé « le jour où les femmes de la famille du Prophète furent emmenées en captivité ». Il en était profondément ému. Je me souviens avoir été fort surpris de voir cet événement douloureux convoqué comme s’il avait eu lieu deux ou trois jours auparavant, exposé sur un mode qui n’admettait aucun doute quant à son authenticité, comme s’il avait été transmis par des témoins oculaires dont les paroles ne souffraient nulle contestation. Me vinrent naturellement à l’esprit des images de femmes villageoises en larmes dans les églises, le Vendredi saint, à l’écoute du chant « Wa habibi » ou « Je suis la mère en deuil ». Mais ces rites demeurent attachés à leur dimension spirituelle, non à la chronologie précise de l’événement, à son lieu et à ses circonstances, à la différence des commémorations de l’Achoura et de ses journées, parmi lesquelles figure « la captivité des femmes du Prophète ». Je dis aujourd’hui que c’est peut-être là le plus grand des paradoxes inscrit dans la mémoire collective d’une majorité chiite : demeurer prisonnière de l’instant de « al-Taff », comme si le temps s’était figé là, à Kerbala, en l’an 61 de l’hégire. Et voici qu’en ce passé proche, au début de l’an 2024, Bagdad fut le théâtre d’une scène surréaliste entre toutes : le procès de Yazid ibn Muawiya, comme si la justice contemporaine pouvait trancher un conflit vieux de quatorze siècles par un jugement de tribunal. La vérité est que cette question d’une extrême sensibilité ne trouvera pas son dénouement dans les couloirs des prétoires, mais dans les dédales de l’âme et de la mentalité qui refuse jusqu’à ce jour de sortir du « deuil éternel ». Il est temps de faire un pas courageux, peut-être « déstabilisant » pour certains, mais nécessaire pour quiconque veut réellement franchir le pont de l’histoire en direction de l’avenir. Nous avons besoin d’une « amnistie chiite générale », non pour oublier le crime, mais pour admettre que ce qui s’est produit était une lutte pour le pouvoir, au même titre que des milliers de conflits traversés par les peuples et les États au fil des siècles, de l’Égypte pharaonique aux empires perse et mésopotamien, d’Athènes et Rome jusqu’à Paris et aux Amériques. Cette amnistie doit englober tout le monde, y compris le mis en cause Shimr ibn Dhi al-Jawshan, au nom du principe selon lequel « ils ne savent pas ce qu’ils font ». Tous n’étaient que des rouages dans une machine du pouvoir sans merci, du combustible pour un conflit purement humain autour du trône et de l’influence. Et si la préoccupation est celle de « la justice », al-Mukhtar al-Thaqafi s’en est chargé en son temps, faisant passer le glaive sur les cous des meurtriers et de tous ceux qui avaient participé à cette tragédie, ou de leur grande majorité, clôturant ainsi le compte sanglant par le sang. Quant à la perpétuation de la convocation psychique de la vengeance, jour après jour, c’est une formule pour des catastrophes, des désastres et des calamités sans fin, pour les siècles des siècles. Ouvrir une page nouvelle n’est pas un luxe, c’est une urgence. Car entrer dans l’ère moderne est impossible avec une mémoire chargée de sang, de remords, d’hostilités historiques et d’appels à restaurer une dignité meurtrie. Nous, les êtres humains, avons besoin du pardon pour trouver le repos, de « l’amnistie » pour avancer. L’histoire, nous la lisons pour en tirer des leçons, non pour y vivre. Tournez la page. Croyez-moi, rien n’est plus beau que de naître à nouveau chaque matin.

Tandem chiite et pensée unique
Par
Youssef Mouawad
Publié
avr. 23, 2026 - 15:19

C’est un hangover que vit la communauté chiite, une gueule de bois ! Le tandem Hezbollah-Amal l’avait bien portée au faîte de sa puissance : ayant investi l’État profond, cette communauté s’y était retranchée comme elle s’était positionnée en interlocuteur régional après des siècles de marginalisation et de discrimination. Et puis, à partir de septembre 2024, le château de cartes s’est mis à s’écrouler sous les coups de boutoir des Israéliens. Et pour finir, des milliers de familles déplacées ! Un crève-cœur que ces voitures en file indienne qui, s’étant rendues dans le Sud, à l’annonce du cessez-le-feu du 17 avril, ont aussitôt rebroussé chemin. Une tragédie humaine qui se poursuit depuis des semaines et dont souffre un groupe confessionnel et ses membres parfois stigmatisés par leurs concitoyens libanais. Un peu d’histoire Rien ne prédisposait les duodécimains à ce destin cruel, eux qu’on disait se complaire dans le quiétisme. En 1967, l’historien Kamal Salibi pouvait écrire : « Parmi les Chiites une longue histoire de persécutions et de répression s’est reflétée dans la timidité politique caractéristique de la communauté et son organisation apparemment peu structurée ». Ce tableau est largement obsolète, et la millet libanaise en question, s’étant hissée depuis les années quatre-vingt au premier rang, a pu revendiquer une place de choix sur la scène politique libanaise et régionale. Mais, au-delà des slogans et propos tantôt enflammés tantôt lénifiants du Hezb et de Harakat Amal, il y avait une aspiration unique, une suprême pensée, qui mobilisait le ban et l’arrière-ban de leurs séides: créer une entité chiite sur les bords de la Méditerranée, comme pour renouer, ne serait-ce que symboliquement, avec la gloire du califat fatimide d’il y a mille ans. Une revanche sur l’histoire s’imposait. Les ambitions légitimes Qui n’a pas entendu le Chiite lambda dire au quidam chrétien: « ôte-toi de là, cède-moi ta place, elle me revient de droit ». Qui n’a pas sursauté en entendant un hezbollahi ou un partisan de Nabih Berri déclarer: « nous ne déposerons les armes que si l’on nous accorde des postes qui reviennent traditionnellement aux Maronites comme la Présidence de la République, le commandement en chef de l’armée et le gouvernorat de la Banque centrale ». Ces souhaits et ambitions peuvent être légitimes et pourraient se concrétiser sous la pression démographique, financière et militaire dont le tandem est largement pourvu. Cependant… Il y un hic cependant ! Le Grand Liban n’a eu, dès les origines, de raison d’exister que pour servir de bastion ou de refuge aux chrétiens. Que ces derniers en viennent à perdre leurs pouvoirs à la tête de l’État ou à céder leurs prérogatives à d’autres communautés, et ce pays n’aurait plus de raison d’exister comme entité indépendante de la Syrie. En admettant que, dans une configuration particulière, le régime au pouvoir à Damas nous envahisse et déclare un Anschluss, croyez-vous que l’Occident chrétien bougerait si ses coreligionnaires n’y étaient plus pour jouer plus un rôle prépondérant ou s’ils y étaient réduits à du menu fretin? Dans pareil cas de figure, les choses se passeraient comme lorsque Poutine annexa la Crimée, c’est-à-dire sans susciter que des réprobations verbales. Autre cas de figure: si ces mêmes chrétiens n’étaient plus à la tête du Liban et si la Syrie et Israël s’avisaient de se partager notre pays, comme avaient fait Hitler et Staline en 1939 avec la Pologne, quelle capitale du monde occidental réagirait et interviendrait pour rétablir le status quo ante? Cela dit, quand donc va-t-on saisir que les prérogatives des chrétiens au niveau de l’État sont, non seulement des garanties pour leurs communautés, mais également et surtout un bouclier pour la « nation libanaise », si tant est qu’elle existe. Pourquoi se tromper d’ennemi ? Il est entendu que le tandem Hezbollah-Amal doit rester sur ses gardes, mais quant à se prémunir contre un partenaire régional, c’est bien plutôt de la Syrie, où des horreurs furent commises, qu’il devrait se méfier, non de ses concitoyens libanais, chrétiens fussent-ils sunnites ou druzes ! Ce n’est pas à ces derniers qu’il devrait chercher noise ! Mais comment parler raison quand l’hubris a fait perdre à une communauté le sens de la mesure et quand elle prend un plaisir gratuit à se constituer des ennemis ? Communiant dans l’ivresse de victoires prétendument divines, le tandem chiite est parvenu à se mettre à dos, non seulement les juifs d’Israël, mais également les sunnites de Syrie et les chrétiens du Liban, sans oublier les druzes. Qui dit mieux ?

Liban: quand la haine devient système
Par
Mona Fayad
Publié
avr. 21, 2026 - 21:39

La division au Liban n'est plus la conséquence de la guerre, elle en est devenue l'un des instruments. Ce que nous observons aujourd'hui pourrait se définir comme une économie de la division, soit la haine convertie en matière première, produite quotidiennement, fabriquée, distribuée et consommée, servant à la fois plusieurs parties, fussent-elles en état de belligérance déclarée. Le conflit a migré de la violence militaire vers la violence symbolique. Quand un vieil homme se lève pour insulter le chef du gouvernement dans un langage abject, quand un autre s'en prend au président de la République en lui rappelant le destin de Sadate, quand on dresse des enfants à l'injure et qu'on glorifie la militarisation jusque dans une chaussure, la question ne concerne plus les personnes visées, mais ce qu'elles représentent: un contournement de l'angoisse et de la peur ressenties, une volonté délibérée d'ancrer dans la conscience populaire l'image d'un État en déliquescence, de banaliser l'insulte comme mode d'expression politique, en déplaçant le conflit de la critique du pouvoir vers son avilissement et son procès en trahison. Cela dépasse largement le cadre d'un déclin moral ou d'une colère incontrôlée ; c'est, en profondeur, le signe d'une mutation bien plus grave: frapper l'image de l'État dans la conscience collective et substituer à la délibération publique la diffamation. Quand le pouvoir cesse d'être un objet de responsabilité pour devenir une cible d'humiliation, il se vide de toute légitimité symbolique. C'est là ce que Pierre Bourdieu nommait la «violence symbolique»: le moment où le langage lui-même devient un instrument de déconstruction au service de la domination, bien au-delà de sa simple fonction de communication. Ce que nous voyons aujourd'hui ne se réduit pas à une divergence de positions ou à des lectures politiques différentes ; c'est un processus systématique qui recompose la société de l'intérieur, par le langage, l'image et l'éducation, pour la rendre plus fragile et moins apte à produire un sens commun ou une position nationale fédératrice. Le Liban n'affronte pas seulement aujourd'hui le danger de la guerre, mais celui d'une société en voie d'être refondée sur le socle de l'humiliation. Et ce qui se sème dans les nouvelles générations est plus inquiétant encore. Des enfants dressés à l'injure, filmés et célébrés comme s'ils accomplissaient un acte héroïque, intégrés dans une mise en scène de mobilisation ; ce n'est pas là un détail anecdotique, mais un mécanisme de reproduction de la division par l'éducation. L'enfant qui apprend que la haine constitue une expression légitime et que l'insulte est un mode de présence ne sera pas, demain, un citoyen, mais un instrument dans un conflit dont il ne perçoit pas les dimensions. À cet instant, l'enfant cesse d'être une victime pour se muer en outil: vecteur précoce de la haine, futur citoyen amputé de toute capacité à penser au-delà de ce qu'on lui a inculqué. C'est un lent façonnage des consciences, où les fractures s'instillent dans le langage avant même d'affleurer dans les positions. Un «lavage de cerveau en douceur», en quelque sorte, qui ne s'impose pas par la contrainte mais se construit par la répétition, la banalisation et l'encouragement social. Les symboles, eux aussi, ont été entraînés dans cette trajectoire. Ces images qui magnifient la chaussure militaire ou en font un accessoire festif ne relèvent pas de la vulgarité ordinaire ; elles signalent une redéfinition des valeurs : de la dignité à la soumission, de la citoyenneté à l'obéissance, et un retour à l'ère des idoles de la Jâhiliyya. Dans ce tableau, les parties en présence ne coordonnent pas nécessairement leurs actions, mais elles convergent dans leurs effets. Et la contradiction est saisissante: tandis qu'Israël s'acharne dans l'agression, la destruction et l'occupation, il se présente comme respectueux des sacralités libanaises, au point que Saar s'excuse du geste du soldat israélien qui a brisé une statue du Christ, alors que les mêmes forces attaquent les églises et les mosquées à Jérusalem et à Bethléem et en interdisent l'accès aux fidèles. Le Hezbollah, à l'inverse, dissimule son impuissance en frappant tout ce que le citoyen libanais chérit. Israël tire profit de l'effritement du tissu social et de la transformation de chaque frappe militaire, à l'exemple d'Aïn Saadé et de Beyrouth, en matière à discorde interne, paralysant toute possibilité de réponse nationale unifiée. Le Hezbollah, de son côté, œuvre à exacerber la peur réciproque entre Libanais et à saper l'idée d'un État fédérateur, renforçant ainsi la logique de «protection» en dehors des institutions. De façon paradoxale, les deux parties se nourrissent du même processus: plus la fragmentation intérieure s'accentue, plus leurs justifications respectives se consolident. La responsabilité ne s'arrête pas là. Les autres forces politiques participent, à des degrés divers, à la pérennisation de cette réalité : par un discours sectaire, des silences sélectifs, ou l'exploitation de la peur au service des leaderships. L'espace public se mue alors en arène ouverte aux instincts plutôt qu'au débat, à la mobilisation plutôt qu'à la reddition de comptes. La conséquence la plus grave ne réside pas dans la division elle-même, mais dans la perte des repères: la société perd sa capacité à distinguer l'acceptable de l'inacceptable. Le problème ne se situe alors plus dans tel ou tel événement précis, mais dans la structure qui l'accueille et le reproduit. Tout cela survient à un moment délicat, où le Liban est censé se tenir au seuil d'un nouveau processus de négociation. Mais au lieu que ce processus représente une occasion de convergence des visions et d'un soutien commun, c'est la fragmentation des récits qui s'impose, creusant davantage la fissure intérieure, affaiblissant l'État au lieu de le consolider, et érodant sa symbolique au point de menacer de vider toute négociation de sa substance. Car les États ne négocient pas seulement avec leurs frontières, mais avec la cohésion de leurs sociétés et leur capacité à produire une position commune, ou à tout le moins un récit partagé. Le Liban n'affronte pas seulement aujourd'hui le danger des frappes militaires, mais celui d'une société disloquée de l'intérieur, réduite à n'être qu'une arène de gestion des conflits. C'est là la phase la plus périlleuse: quand la désintégration cesse d'être un effet de la guerre pour en devenir la condition de perpétuation. Nous nous retrouvons alors face à une société que l'on recompose sur des bases antérieures à l'État. Face à cela, il ne suffit pas d'enregistrer des positions ou de dénoncer, de rejeter telle frappe ou de condamner telle insulte. Ce qu'il faut, c'est recouvrer un minimum de sens: les victimes ne sont pas des confessions mais des citoyens, l'État n'est pas un belligérant mais un cadre, la dignité n'est pas un détail auquel on peut renoncer. Sans cela, chaque frappe militaire ne sera qu'un pas de plus dans un processus de désintégration qui a commencé de l'intérieur… C'est là la phase la plus dangereuse: quand la désintégration cesse d'être un effet du conflit pour se muer en culture. La bataille ne se joue plus alors seulement sur le terrain, mais sur le sens même de l'être humain. Ce qu'il faut maintenant, c'est reconquérir le sens. Réhabiliter l'idée du citoyen, et non du sujet assujetti. Réhabiliter l'État, non le symbole ; la dignité, non la force. Car une société qui se réconcilie avec l'humiliation n'a pas besoin qu'on la vainque… il lui suffit de continuer ainsi.

Et maintenant Hezbollah, es-tu satisfait?
Par
Youssef Mouawad
Publié
avr. 18, 2026 - 07:37

Ce pays, le nôtre après tout, mérite mieux que ta résistance ! Mais quelle malédiction pèse donc sur nous, dans cet Orient livré aux lubies des boutefeux et des candidats au martyre ? Chaque fois que les leaders arabes s’étaient laissé aller à des discours incendiaires et happer par les guerres, nous étions mûrs pour les désastres. Ainsi, à la veille de juin 1967, les provocations du Baas syrien au pouvoir à Damas avaient entraîné l’Egypte et la Jordanie dans une guerre de six jours. D’un côté, l’Egypte perdit le Sinaï, le contrôle de la bande de Gaza et la maîtrise du Canal de Suez et de l’autre, la Syrie perdit le Golan alors que le Royaume Hachémite de Jordanie se faisait arracher la Cisjordanie et la vieille ville de Jérusalem (1). Ni Damas, ni Amman ne se sont jusqu’à ce jour relevés de ce faux pas, les territoires qu’Israël leur avait « subtilisé » n’allaient jamais être récupérés. Seul le Liban, qui s’était tenu à l’écart, avait échappé à la débâcle et avait pu sauvegarder l’intégralité de ses 10452 km2. Mais ni les Palestiniens, ni la Haraqa al-Wataniya, ni les Iraniens, arrivés en dernier, ne l’entendaient de cette oreille. Ils devaient nous impliquer coûte que coûte dans un conflit perdu d’avance, pour apporter la preuve d’une solidarité arabe et islamique. Cette même Haraqa al-Wataniya, s’appuyant sur l’OLP, crut pouvoir arriver à ses fins en 1975 en prenant d’assaut les réduits « libanistes » et légalistes. Egarée par sa propre rhétorique insurrectionnelle, elle récusait la politique « isolationniste » du régime en place, une politique qui avait cependant préservé le Sud libanais d’une invasion israélienne. Mais qu’y pouvions-nous ? Il était écrit que nous serions tôt ou tard occupés par des forces étrangères. A cette différence près, qu’en ce moment nous sommes en état de belligérance non point par solidarité arabe, mais pour venger le martyre du Guide Suprême iranien. Bravo, «vingt ans après» Etant dans l’œil du cyclone, laissons les chiffres parlent d’eux-mêmes et avouons que le Hezbollah a battu son score de 2006. Lors de la guerre des 33 jours, on a recensé 1200 morts, alors qu’aujourd’hui pour le même laps de temps, on compte déjà 1400 victimes (2). Bravo, le Hezb ! Poursuivons : s’il y a vingt ans, plus de 100.000 logements ont été détruits, cette fois une destruction systématique a pulvérisé des quartiers entiers et des villages frontaliers ont été rayés de la carte (3). Et pour clôturer la comparaison, signalons que si les déplacés au nombre d’un million en 2006 ont pu aussitôt, à l’arrêt des combats, rentrer dans leurs foyers, ils ne pourront pas le faire dans la configuration actuelle : le déplacement, depuis le mois dernier, de 1.200.000 personnes risque d’être irréversible. On doit s’attendre présentement, comme le dit un observateur, à une transformation durable du territoire et à un remodelage spatial. Une reconfiguration géographique du Sud qui consiste à « désarticuler les zones chiites » en coupant les voies de communication. L’idée est d’établir une zone tampon, prélude peut-être à une annexion rampante. Bravo encore, le Hezb ! L’Occident, notre mihrab! Dès l’Indépendance, le Liban avait choisi de se singulariser et de se détacher du lot des pays voisins qui pataugeaient dans leurs anachronismes et leur phraséologie nationaliste. Sans renier nos origines orientales et encore moins la fraternité arabe, mais avec beaucoup d’aplomb, nous louchions vers l’Occident, que nous avions pris pour modèle et pour mihrab. Notre Etat se défiait des idéologues trouble-fête comme des tribuns surexcités et des va-t-en-guerre. Ce fut cet écart entre nous et les pays arabes voisins qui allait nous caractériser, et assurer sur notre sol l’épanouissement des libertés formelles et de la libre entreprise. Ce qui était strictement banni sous Nasser, sous les Assad père et fils comme sous Saddam Hussein. Mais cette idiosyncrasie libanaise constituait une haute trahison aux yeux de certains partis politiques et d’une bonne partie de notre peuple. En 1956, le président Chamoun pouvait refuser de rompre les relations diplomatiques avec le Royaume Uni et la France qui s’étaient fourvoyés dans l’expédition de Suez. Mais à partir de 1990, nous n’avions plus de quoi résister : nous allions nous aligner définitivement sur Damas … Et depuis, et en dépit de la chute du régime baasiste, nous nous débattons pour sortir de l’ornière. Et, pour tout vous dire, nous n’en avons pas encore fini avec le Hezb. D’un affrontement à l’autre, ce dernier se surpasse : il vole de catastrophe en catastrophe ! 1-D’ailleurs Golda Meir ne manqua pas de dire au roi Hussein : tout cela serait encore à vous si vous n’étiez pas intervenu le 6 juin ! 2- Et à ce jour, nous avons dépassé les deux milles morts, et c’est sans parler des blessés et handicapés à vie. 3-On aura tout le temps de faire le décompte.

La victoire du «convaincu»
Par
Jawad Pakradouni
Publié
avr. 17, 2026 - 21:46

Un jeune adolescent rentre fièrement chez lui et annonce à ses parents qu’il a réussi son examen, leur tendant son papier sur lequel une note de 3/20 est inscrite. Note éliminatoire, certes, mais pour l’élève, c’est une victoire ! Et dans le fond, pourquoi pas ? Le Hezbollah a bien proclamé la sienne, à l’heure psychologique, ce vendredi 17 avril, dans une ambiance de fête, où ses partisans ont laissé éclater leur joie ainsi que les obus de B7 et RPG ; les rafales de leurs mitraillettes à balles traçantes ont illuminé les cieux pendant plus de quarante minutes. Un véritable spectacle de sons et lumières au-dessus de la capitale, déclarée quelques heures plus tôt, lors d’une conférence, région démilitarisée… Une victoire divine ( ter repetita ) qui ne sera en rien entachée des considérations telles que les bilans humains et matériels, aussi lourds soient-ils. Qu’importe les morts, les blessés, la destruction, la terre brûlée et l’occupation au Sud, les conséquences économiques, etc. tant que des pontes de la milice, pourtant éduqués et instruits, prônent et proclament des inepties, et le pire, en sont convaincus. La présence d’un cerveau n’implique pas nécessairement son utilisation. C’est d’ailleurs pour cette raison que le lavage de celui des autres est tellement aisé. Non seulement, le Hezbollah décide pour tous les Libanais, mais aussi il pense en lieu et place de ses partisans. Si l’armée israélienne a coupé les ponts de communication entre le sud et le nord (du Litani), les responsables du Hezbollah ont, quant à eux, réussi à couper les liaisons neuronales de leurs sbires, à un point que dans leur logique (s’il y en a une), douter de leur victoire, c’est se ranger du côté de l’ennemi. Plus de 2200 morts, et alors ? Il est des guerres où le nombre est nettement plus élevé, donc victoire ! Plus de 40 villages littéralement rasés, et alors ? Ce n’est que de la pierre, ça se reconstruit, donc victoire ! Plus de dix kilomètres du pays occupés, et alors ? Le 25 mai prochain, on fêtera la journée de la « libération » et ce sera un jour férié, donc victoire ! Il est donc humainement impossible de convaincre un vaincu qu’il l’est. Et puisqu’il semble que la réalité soit devenue une variable d’ajustement, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Il suffira de changer les mots et leurs sens pour transformer les faits. À ce rythme, chaque recul deviendra une avancée stratégique, chaque perte une preuve de gain, chaque défaite une victoire mal comprise, la souveraineté est une notion flexible, la destruction est une forme d’investissement, la mort est une nouvelle vie, et surtout, penser par soi-même est une trahison. Après tout, quand le mensonge est répété assez fort et assez longtemps, il finit par ressembler à une vérité pour ceux qui ont cessé de vérifier. Cependant, le plus inquiétant n’est pas que certains tentent de réécrire la réalité, c’est que de nombreuses personnes semblent prêtes à la croire sans la (re)lire…