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Opinion

Liban, la catastrophe sans fin...
Par
Mona Fayad
Publié
avr. 15, 2026 - 16:58

En cherchant à comprendre ce qui nous arrive, à me comprendre moi-même et à retrouver un certain équilibre face à ce que nous traversons, je recours à la lecture de livres et de romans portant sur des peuples qui ont connu les affres de la guerre telles que nous les connaissons. Le Japon, avec ce qu’il a enduré durant la Seconde Guerre mondiale et après les bombardements atomiques, représente en ce domaine un modèle susceptible de nous aider à situer notre propre douleur. Il convient de préciser au passage que la quantité d’armes déversée sur le Liban au fil des années équivaut désormais à plus que les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki réunies. Deux ouvrages s’imposent ici, La Fleur de l’oubli et Le Jeu du siècle . Le premier a été écrit au cœur même de l’événement. Son auteur vu les ruines de ses propres yeux, décrivant les tragédies, les mutilations et l’errance dont il a été témoin. Le second a été écrit après la défaite du Japon, et témoigne de la dévastation intérieure de l’être humain. En comparant ce qu’ils décrivent à ce que nous vivons, j’ai constaté que la situation libanaise réunit simultanément les deux souffrances, sans séparation ni intervalle temporel d’aucune sorte. Ces deux livres aident à démanteler la violence, à la comprendre, et pas seulement à s’en sortir psychologiquement. Ce type d’écriture n’atténue pas la douleur, mais lui donne une forme et lui offre un langage, la faisant ainsi sortir du chaos pour accéder à quelque chose que l’on peut saisir. En temps de guerre notamment, cette capacité constitue presque un acte de résistance. Car la guerre réduit l’être humain à une réaction, à un corps qui survit, qui souffre ou qui fuit ; tandis que l’écriture — et la lecture de ce type de littérature — nous restitue notre place de sujet conscient, plutôt que celle de simples victimes des circonstances. En somme, certains peuples ont connu les guerres, d’autres les défaites, et d’autres encore sont sortis des décombres pour se reconstruire. Mais ce que vit le Liban ne ressemble ni à une guerre au sens traditionnel du terme, ni à une défaite que l’on pourrait dater, ni même à une catastrophe que l’on pourrait contenir dans un cadre temporel précis. C’est autre chose. Dans l’expérience japonaise, telle que la reflètent des œuvres comme La Fleur de l’oubli et Le Jeu du siècle , il existait un cheminement, si pénible fût-il. Le choc d’abord, puis le silence, puis la prise de conscience, puis la reconstruction. Même dans les moments les plus terribles, comme le bombardement d’Hiroshima, la catastrophe avait en un sens une finalité. La frappe avait pris fin, et c’est de là qu’est née une histoire. Au Liban, rien ne se termine. Il n’existe pas ici de moment dont on puisse dire qu’il marque «l’après». Tout advient simultanément: un traumatisme permanent que l’on ne peut assimiler, une réflexion contrainte qui ne trouve jamais son terme, des récits contradictoires qui ne tranchent rien, et une vie quotidienne qui reprend au-dessus des décombres comme si elle en niait l’existence. Le Liban ne vit pas l’après-guerre. Il vit à l’intérieur de la guerre, de son interprétation et de son propre déni, tout à la fois. Ailleurs dans le monde, la catastrophe engendre la mémoire, la mémoire engendre la conscience, et la conscience engendre, fût-ce après un long délai, le changement. Ici, la chaîne se trouve rompue: une catastrophe, puis des cris, puis des divisions, puis un oubli partiel, puis une nouvelle catastrophe. Aucune mémoire ne s’accomplit, aucune conscience ne s’accumule, aucun changement ne survient. Dans La Fleur de l’oubli , l’être humain est brisé, mais il l’est avec honnêteté. Dans Le Jeu du siècle , il tente de comprendre, ou de se dissimuler derrière des récits. Au Liban, la situation est plus âpre encore: un être brisé, privé du droit d’exprimer sa brisure, contraint de choisir un récit sous la pression de la peur, de l’appartenance ou de l’accusation. C’est là que réside la particularité de la condition libanaise, et peut-être son caractère inédit: non pas seulement une pluralité d’opinions, mais une pluralité du réel lui-même. Chaque communauté vit une guerre différente, raconte une histoire différente et construit une mémoire différente. Il n’existe dès lors aucun «événement national» fédérateur, seulement des événements parallèles qui ne se rejoignent que dans la douleur. Ce qui rend la situation libanaise sans précédent, notamment dans le cadre de l’État-nation moderne, c’est que l’État lui-même n’assume plus son rôle de référence ultime du sens ou de la décision. Dans la plupart des pays, l’État déclare la guerre ou y met fin, détient le monopole de la violence et forge le récit officiel. Au Liban, la guerre se déroule à la fois à l’intérieur de l’État et en dehors de lui, la violence y est diffuse, et le récit s’y trouve contesté jusqu’à l’éclatement existentiel. Ainsi, les Libanais ne vivent pas seulement une crise politique, mais un vide référentiel profond. C’est ce vide qui fait que la catastrophe se répète sans jamais se muer en point de rupture. Chaque coup, chaque explosion, chaque tragédie vient s’ajouter à une longue chaîne, sans jamais en clore le cercle ni fonder ce qui viendrait après. Plus grave encore, il y a ce que l’on pourrait appeler la normalisation de l’absurde: la mort devient un chiffre et une image sur un mur, le sang une information, la catastrophe une partie du quotidien. Non pas parce que les gens ne ressentent plus rien, mais parce qu’ils ont été épuisés au point de ne plus pouvoir convertir le ressenti en action. Le Liban d’aujourd’hui ne ressemble ni au Japon de l’après-guerre ni à aucun pays sorti d’un conflit quelconque, parce qu’on ne lui a même pas accordé la chance d’en sortir. C’est un pays où la guerre n’a pas pris fin, où la paix n’a pas commencé, où rien n’a été tranché, mais où tout se rejoue, encore et encore. Peut-être est-ce pour cela que la douleur au Liban paraît différente: non pas seulement parce qu’elle est profonde, mais parce qu’elle se déploie sans horizon. Non pas parce qu’elle est inattendue, mais parce qu’elle revient. Et non pas parce qu’elle demeure incompréhensible, mais parce qu’elle est pleinement comprise, sans que personne ne dispose du pouvoir de la changer. Ce n’est pas seulement la tragédie d’une nation. C’est une condition humaine complexe, rare et peut-être sans précédent: un État qui vit à l’intérieur de ses frontières reconnues, mais qui se trouve privé du temps naturel des États, ce temps fait de commencements, de fins et de transformations. Le Liban n’est pas seulement un pays en crise. C’est un pays soustrait à toute logique séquentielle. Et c’est peut-être là la forme la plus cruelle de la catastrophe: qu’elle ne se termine pas… et qu’elle ne reprenne pas de plus belle.

L’aberrante attitude des ministres de la Santé et du Travail
Par
Jawad Pakradouni
Publié
avr. 12, 2026 - 15:57

Lors du dernier Conseil des ministres, jeudi dernier, il a suffi que Nawaf Salam évoque la démilitarisation de la capitale, pour que les ministres de la Santé et du Travail (représentant le Hezbollah) montent au créneau et s’y opposent. Ironie et aberration. L’ironie veut que les portefeuilles ministériels accordés au Hezbollah soient ceux qui sont directement concernés par les conséquences dramatiques d’une guerre: les frappes provoquent en effet l’immobilisme du marché et la multiplication des blessés et des morts. L’aberration est que des ministres d’un gouvernement refusent que l’Etat ait la pleine souveraineté, au minima , dans sa capitale, et préfèrent le règne du chaos et des groupes paramilitaires à celui des institutions publiques. Il n’y a rien d’étonnant dans cette attitude, à partir du moment où ces ministres appartiennent à une mouvance politico-milicienne qui renie l’idée même de nation libanaise. L’exemple le plus frappant est celui de cet «instituteur» qui explique à de jeunes bambins ayant fui le Sud, à même le trottoir de Beyrouth, les symboles du drapeau du Hezbollah, alors que leurs maisons brûlent encore. L’absence de civisme, la division culturelle, l’adhésion à une doctrine religieuse… tous ces éléments poussent aujourd’hui une partie des Libanais à s’aligner sur les préceptes d’un pays étranger, en l’occurrence la République Islamique d’Iran. Le pire est que cette attitude qui consiste à vouloir déstructurer les institutions de droit et éradiquer la notion d’Etat souverain, n’est pas exclusive d’une communauté religieuse : s’il est vrai qu’une majorité de chiites est toujours affiliée au Hezbollah, il se trouve aussi des sunnites, des chrétiens et des druzes qui pensent pareillement, par lâcheté ou par intérêt, ou encore par conviction. Et c’est bien là où le bât blesse. Et du fait de l’incapacité de la plus haute hiérarchie de l’Etat à réellement implémenter les décisions promises et promulguées, que ce soit par complaisance (voire crainte) pour le président, par complicité pour le président du Parlement, ou faute de moyens s’agissant du Premier ministre, le schisme entre Libanais s’accentue. C’est ainsi que le triste constat tombe: notre pays n’est pas un message de vivre-ensemble mais au mieux une mosaïque, où toutes les pièces s’insultent et se surveillent, soutenues par un vernis fissuré. Dès lors, évoquer aujourd’hui une paix possible avec Israël relève de l’utopie, car au-delà des fractures internes, il faut nommer clairement les forces qui les entretiennent. Le Hezbollah et ses alliés politiques, en s’accrochant à une logique de milice et d’alignement régional, imposent au Liban un agenda qui dépasse l’intérêt national et empêche toute consolidation d’un État souverain. En gardant une dualité au niveau du pouvoir, entre institutions officielles et force parallèle, ainsi qu’en maintenant une schizophrénie dans l’exercice du pouvoir, du fait de la concurrence entre ses sommets, ils rendent illusoire toute stabilité durable, et par extension toute paix crédible. Aucune entente avec l’extérieur ne peut tenir lorsqu’à l’intérieur certains acteurs continuent de privilégier la confrontation, non comme un droit à l’opposition, mais une confrontation armée qui est le fondement même de leur existence politique….

Liban: décréter ne suffit plus, il faut agir
Par
Hadi El-Assaad
Publié
avr. 11, 2026 - 17:30

Le Liban n'a plus le luxe des ambiguïtés. Dans un contexte d'effondrement généralisé — économique, institutionnel et social d'une part et de guerre impitoyable sur notre pays — une vérité s'impose avec une urgence absolue: il ne peut y avoir de redressement ni de confirmation du rôle de l'état sans rétablissement plein et entier de son autorité. Or, sur ce point essentiel, une avancée majeure a déjà été actée: la décision claire d'affirmer le caractère illégal de la formation militaire du Hezbollah et la concentration des armes entre les mains des forces armées légitimes. Cette décision est juste. Elle est nécessaire. Elle est vitale. Mais aujourd'hui, elle reste insuffisamment appliquée. Entre décision et exécution: le fossé dangereux Le Liban souffre moins d'un déficit de textes ou de positions que d'un déficit d'exécution. Trop souvent, les décisions souveraines sont prises… puis laissées en suspens, vidées de leur substance par l'inaction, les compromis ou la peur de l'affrontement. Dans ce contexte, le maintien par le Hezbollah d'une capacité militaire autonome, en contradiction directe avec cette décision de l'État, constitue un défi frontal à l'autorité nationale. Ce n'est pas seulement une anomalie institutionnelle: c'est une remise en cause du principe même de souveraineté. Face à cela, l'ambiguïté n'est plus une option. L'attentisme non plus. L'exigence de fermeté Ce qui est désormais attendu des autorités politiques libanaises est clair: traduire la décision en actes. Avec méthode, avec responsabilité, mais surtout avec fermeté. Il ne s'agit pas d'une escalade, ni d'une posture. Il s'agit d'un impératif régalien. Toute complaisance prolongée ne fera qu'aggraver les fractures internes et exposer davantage le pays aux turbulences régionales. Les Forces armées libanaises doivent être placées au cœur de cette dynamique. Elles disposent de la légitimité nationale et de la confiance d'une large partie de la population. Encore faut-il leur donner les moyens politiques et opérationnels d'assumer pleinement leur rôle. Sortir de la peur Le véritable obstacle aujourd'hui n'est pas l'absence de solutions. C'est la peur de les mettre en œuvre. Peur des tensions. Peur des réactions. Peur du coût politique à court terme. Mais l'histoire récente du Liban nous enseigne une chose : le coût de l'inaction est toujours plus élevé que celui du courage. Chaque recul de l'État a été payé par un affaiblissement durable de ses institutions et une détérioration des conditions de vie des citoyens. Il est temps d'inverser cette logique. Un appel à la mobilisation citoyenne Dans cette phase décisive, la responsabilité ne repose pas uniquement sur les dirigeants. Elle incombe également à la société dans son ensemble. Un mouvement populaire, pacifique mais déterminé, doit émerger pour soutenir l'application effective des décisions de l'État. Non pas contre une partie des Libanais, mais en faveur d'un principe fondamental: un seul État, une seule autorité, une seule force armée légitime. Ce soutien est essentiel pour donner aux décideurs le courage d'agir et pour isoler politiquement toute forme de refus de se conformer à la légalité nationale. L'heure de vérité Le Liban est à la croisée des chemins. Soit les décisions souveraines restent des déclarations sans lendemain, et le pays poursuit sa lente érosion. Soit elles sont enfin appliquées avec la détermination qu'exige la gravité de la situation, et une perspective de redressement redevient possible. Le choix est là. Il est clair. Décréter ne suffit plus. Il faut agir.

Qu’avons-nous à faire de cet Accord provisoire de cessez-le-feu?
Par
Youssef Mouawad
Publié
avr. 11, 2026 - 08:54

Pour une victoire éclatante, ce n’en fut pas une! Donald Trump, craignant de s’engouffrer dans le golfe Persique, a trouvé une porte de sortie en modérant ses ambitions. Plus question de changer le régime de wilayat al-Faqih, ni de mettre radicalement fin au nucléaire iranien (1). Avec l’Accord d’Islamabad du 7 avril, il devra se contenter d’un prix de consolation: la réouverture des voies de communication et une libre circulation dans le détroit d’Ormuz « en coordination avec les forces armées iraniennes ». La victoire est-elle pour autant celle des ayatollahs ? Assurément, que non! Javad Zarif et « Foreign Affairs » Si l’Iranien a fait preuve de résilience, ses forces sont, en revanche, épuisées et son pays exsangue. Et qui plus est, ses négociateurs à Islamabad vont semble-t-il abandonner leur proxy libanais à son sort. Téhéran ne va pas l’admettre formellement, mais Javad Zarif l’a cependant laissé entendre dans un article de la revue Foreign Affairs (2). Cet ex-ministre des Affaires étrangères iranien avait saisi l’occasion d’une contribution académique (?) pour proposer une feuille de route mettant fin au conflit régional qui fait rage: il y préconisait des concessions réciproques entre belligérants, une désescalade et une normalisation diplomatique. En contrepartie de la levée des sanctions américaines et de l’interdiction frappant la vente de ses hydrocarbures, l’Iran réduirait drastiquement son programme d’enrichissement de l’uranium qui serait d’ailleurs sous supervision internationale, etc. La sécurité régionale ayant étant assurée, le golfe Persique deviendrait une zone de prospérité et d’échanges fructueux. Dans cette vision idyllique de l’avenir, plus question d’exporter la révolution islamique. Ce qui expliquerait pourquoi on y trouve nulle mention de notre Proche-Orient méditerranéen, et encore moins de la cause palestinienne ou de la mosquée Al-Aqsa ! Curieux quand même que Javad Zarif ne nous dise pas quel sort il compte réserver au Hezbollah. Compte-t-il le sacrifier comme pion sur l’échiquier politique ? (3) Les « Ténèbres Éternelles » et l’Accord d’Islamabad Le plan proposé par Zarif suggère qu’on doive laisser l’Iran déclarer une victoire stratégique, afin qu’il ne perde pas la face et qu’il puisse entamer des négociations avec le grand Satan. Et d’ailleurs, c’est ce qui est arrivé : à peine le cessez-le-feu était-il proclamé, que le Hezbollah, et pas seulement l’Iran, affirmait être à « l’aube d’une grande victoire historique ». Il n’empêche que la milice iranienne appela cependant les déplacés du Sud, de Dahiyé et de la Békaa « à faire preuve de patience, à rester ferme» et à ne pas rentrer dans leurs foyers avant qu’elle n’ait donné le feu vert. À raison d’ailleurs, puisque ledit cessez-le-feu, qui supposément consacrait la victoire iranienne, ne concernait guère le théâtre d’opérations libanais. Le Liban n’était pas censé jouir de l’arrêt des combats. D’ailleurs, Eyal Zamir, le chef d’état-major israélien allait déclarer en date du 8 avril: «nous continuerons à frapper le Hezbollah terroriste et à exploiter chaque opportunité …Les frappes se poursuivront dans le cadre de l’opération «Ténèbres Éternelles». Alors, à ceux de nos concitoyens qui ont crié victoire trop tôt, nous disons: n’allez pas vous méprendre sur les intentions de Benyamin Netanyahu. Pour ce qui est de sa frontière Nord, celui-ci a opté pour l’escalade tous azimuts. Et il tient à nous le rappeler à toute heure par des frappes multipliées, de l’air de dire: «Je ne suis pas lié par l’Accord d’Islamabad». Et d’ajouter : «Libanais, vous servez de boucliers humains au Hezbollah!» Postface A l’heure où le Liban officiel s’apprête à démarrer des négociations de paix à Washington avec l’État d’Israël, on peut s’attendre à un coup fourré de la part de la République Islamique. Cette dernière, qui risque de perdre l’usage de son proxy, le parti de Dieu, cherchera à court-circuiter le gouvernement et n’hésitera pas à attiser un conflit civil entre libanais si cela pouvait servir ses intérêts. Perdu pour perdu, le Hezbollah servirait encore une fois à semer le chaos ! 1-À signaler que la version en farsi de l’Accord de cessez-le-feu stipule la poursuite de l’enrichissement de l’uranium dans le cadre du programme nucléaire iranien. Cette adjonction ne figure pas dans la version originale, qui circule en langue anglaise dans les cercles des diplomates et des journalistes. Et ce n’est pas le seul exemple d’inadéquation entre les deux versions. 2- Javad Zarif, “How Iran should end the war, A deal Teheran could take”, Foreign Affairs, April 2026. Pour n’avoir pas pris en considération les intérêts nationaux, cet article a aussitôt valu à son auteur un blâme de la part des autorités iraniennes. 3-Aussi les menaces iraniennes de se retirer de l’Accord, suite au carnage du « mercredi noir », ne seraient que de pure forme ! Qu’un écran de fumée et un subterfuge pour masquer leurs intentions réelles !

Ni arène ni chair à canon
Par
Mona Fayad
Publié
avr. 10, 2026 - 20:43

Dix minutes ont suffi pour que Beyrouth et les autres régions subissent les attaques israéliennes les plus féroces qu'elles aient connues. Il en a résulté des centaines de morts et des milliers de blessés. Tout cela s'est produit après la conclusion de l'accord opaque entre l'Amérique et l'Iran sur le cessez-le-feu. Israël, sous la conduite d'un Netanyahu peu disposé à accepter un accord quelconque qui le ramènerait à la difficile réalité intérieure israélienne, a voulu signifier à tous que la déclaration iranienne d'inclure le Liban dans cet accord était nulle et non avenue. L'Iran la récuse verbalement, tout en continuant de son côté à respecter l'accord. Quant au Hezbollah, disséminé aux quatre coins du pays et mêlé à la population civile, il a déclaré s'y tenir et s'est, jusqu'à présent, abstenu de riposter à Israël, si ce n'est par quelques roquettes lancées sur Kiryat Shmoneh. Le Liban est officiellement une arène livrée aux violations, avec le consentement de ce gouvernement-là même qui a ensuite décrété un deuil national pour les victimes. Quant au peuple libanais, c'est sur son gouvernement et ses responsables qu'il a décrété, lui, le deuil. Celui qui vit à l'intérieur de la guerre n'est pas sommé de comprendre, mais seulement de témoigner et de demeurer humain autant que possible. C'est ce que je ferai. Nous ne sommes pas une arène. Nous ne sommes pas une terre ouverte au règlement de comptes, ni une carte sur laquelle d'autres tracent leurs lignes de feu selon leurs propres intérêts. Nous sommes des êtres humains, avec des noms, des maisons, des enfants, et une mémoire déjà suffisamment chargée de guerres que nous n'avons pas choisies. Et pourtant, à chaque fois, le même rôle nous est réimposé, celui d'être l'arène et le couloir, le messager et le front, la victime permanente. On nous bombarde pour qu'une puissance envoie ses signaux, on nous détruit pendant que d'autres négocient ailleurs, on nous tue parce que nous avons eu le malheur de naître à cet endroit du monde. Nous refusons tout cela. Nous refusons de prendre part à une guerre dans laquelle nous n'avons ni mot à dire, ni intérêt engagé, ni pouvoir de l'arrêter. Nous refusons d'être réduits à une simple carte entre les mains d'un axe quelconque, et de nous voir sommés de mourir en silence sous de grands slogans qui ne nourrissent pas nos enfants et ne protègent pas nos maisons. Nous refusons d'être des vassaux, que ce soit de l'Iran ou de quiconque. Nous refusons que notre terre, nos vies et notre avenir soient régis par des décisions venues de l'extérieur de nos frontières, sous la bannière d'un État théocratique qui ne voit en nous qu'un prolongement de son influence et un bouclier pour sa protection. Nous refusons qu'une société entière soit prise en otage et précipitée dans des batailles qui dépassent ses capacités et sa volonté, pour qu'on lui demande ensuite de célébrer le sacrifice. Quel sacrifice serait-ce là que celui que ses propres auteurs n'ont pas choisi, et quelle résistance que celle qu'on impose aux gens par la force? Tout autant que nous refusons qu'on prétende nous instruire sur Israël, sa perfidie et sa barbarie, nous refusons simultanément les pratiques barbares d'Israël lui-même ; nous refusons qu'il demeure au-dessus de toute reddition de comptes, et qu'un État fondé sur la force et l'occupation continue à nous menacer, à nous bombarder, à détruire nos villes, en justifiant chacun de ces actes au nom de la sécurité. Quelle sécurité serait-ce là, édifiée sur les ruines des autres? Si les Palestiniens avaient un jour obtenu leurs droits, si la justice avait jamais existé dans cette région, ni l'Iran ni personne d'autre n'aurait pu exploiter cette brèche béante pour nous faire chanter, et nous ne nous serions pas retrouvés en première ligne des guerres des autres. Nous sommes les victimes de deux équations meurtrières, l'une étant celle d'une occupation sourde aux droits d'autrui, et l'autre celle d'une instrumentalisation qui ne voit en nous qu'un outil. Entre les deux, on nous broie. Mais en dépit de tout cela, nous proclamons aujourd'hui qu'il suffit. Qu'il suffit d'être utilisés, qu'il suffit d'être pris en otages, qu'il suffit d'être tués au nom de causes dont la gestion ne sert en rien nos intérêts. Nous voulons un État véritable, non l'ombre portée d'un autre, impuissant à exercer sa propre autorité, mais un État qui décide souverainement de la guerre et de la paix plutôt que de se les voir imposer. Nous voulons une armée unique, une décision unique, une souveraineté indivisible. Ces mots peuvent sembler dérisoires face au grondement des avions, à la pluie des roquettes et au chaos du sang et des corps mutilés. Mais la parole est, en vérité, la plus puissante des armes que nous possédions. Car la guerre commence quand on dépouille l'être humain de sa voix, et elle finit, tôt ou tard, quand il la recouvre. Nous ne sommes pas une arène. Nous ne sommes pas des chiffres. Nous ne sommes pas du combustible. Nous sommes des êtres humains… Nous voulons simplement vivre.

Ni arène ni chair à canon
Par
Mona Fayad
Publié
avr. 10, 2026 - 20:09

Dix minutes ont suffi pour que Beyrouth et les autres régions subissent les attaques israéliennes les plus féroces qu'elles aient connues. Il en a résulté des centaines de morts et des milliers de blessés. Tout cela s'est produit après la conclusion de l'accord opaque entre l'Amérique et l'Iran sur le cessez-le-feu. Israël, sous la conduite d'un Netanyahu peu disposé à accepter un accord quelconque qui le ramènerait à la difficile réalité intérieure israélienne, a voulu signifier à tous que la déclaration iranienne d'inclure le Liban dans cet accord était nulle et non avenue. L'Iran la récuse verbalement, tout en continuant de son côté à respecter l'accord. Quant au Hezbollah, disséminé aux quatre coins du pays et mêlé à la population civile, il a déclaré s'y tenir et s'est, jusqu'à présent, abstenu de riposter à Israël, si ce n'est par quelques roquettes lancées sur Kiryat Shmoneh! Le Liban est officiellement une arène livrée aux violations, avec le consentement de ce gouvernement-là même qui a ensuite décrété un deuil national pour les victimes. Quant au peuple libanais, c'est sur son gouvernement et ses responsables qu'il a décrété, lui, le deuil. Celui qui vit à l'intérieur de la guerre n'est pas sommé de comprendre, mais seulement de témoigner et de demeurer humain autant que possible. C'est ce que je ferai. Nous ne sommes pas une arène. Nous ne sommes pas une terre ouverte au règlement de comptes, ni une carte sur laquelle d'autres tracent leurs lignes de feu selon leurs propres intérêts. Nous sommes des êtres humains, avec des noms, des maisons, des enfants, et une mémoire déjà suffisamment chargée de guerres que nous n'avons pas choisies. Et pourtant, à chaque fois, le même rôle nous est réimposé, celui d'être l'arène et le couloir, le messager et le front, la victime permanente. On nous bombarde pour qu'une puissance envoie ses signaux, on nous détruit pendant que d'autres négocient ailleurs, on nous tue parce que nous avons eu le malheur de naître à cet endroit du monde. Nous refusons tout cela. Nous refusons de prendre part à une guerre dans laquelle nous n'avons ni mot à dire, ni intérêt engagé, ni pouvoir de l'arrêter. Nous refusons d'être réduits à une simple carte entre les mains d'un axe quelconque, et de nous voir sommés de mourir en silence sous de grands slogans qui ne nourrissent pas nos enfants et ne protègent pas nos maisons. Nous refusons d'être des vassaux, que ce soit de l'Iran ou de quiconque. Nous refusons que notre terre, nos vies et notre avenir soient régis par des décisions venues de l'extérieur de nos frontières, sous la bannière d'un État théocratique qui ne voit en nous qu'un prolongement de son influence et un bouclier pour sa protection. Nous refusons qu'une société entière soit prise en otage et précipitée dans des batailles qui dépassent ses capacités et sa volonté, pour qu'on lui demande ensuite de célébrer le sacrifice. Quel sacrifice serait-ce là que celui que ses propres auteurs n'ont pas choisi, et quelle résistance que celle qu'on impose aux gens par la force? Tout autant que nous refusons qu'on prétende nous instruire sur Israël, sa perfidie et sa barbarie, nous refusons simultanément les pratiques barbares d'Israël lui-même ; nous refusons qu'il demeure au-dessus de toute reddition de comptes, et qu'un État fondé sur la force et l'occupation continue à nous menacer, à nous bombarder, à détruire nos villes, en justifiant chacun de ces actes au nom de la sécurité. Quelle sécurité serait-ce là, édifiée sur les ruines des autres? Si les Palestiniens avaient un jour obtenu leurs droits, si la justice avait jamais existé dans cette région, ni l'Iran ni personne d'autre n'aurait pu exploiter cette brèche béante pour nous faire chanter, et nous ne nous serions pas retrouvés en première ligne des guerres des autres. Nous sommes les victimes de deux équations meurtrières, l'une étant celle d'une occupation sourde aux droits d'autrui, et l'autre celle d'une instrumentalisation qui ne voit en nous qu'un outil. Entre les deux, on nous broie. Mais en dépit de tout cela, nous proclamons aujourd'hui qu'il suffit. Qu'il suffit d'être utilisés, qu'il suffit d'être pris en otages, qu'il suffit d'être tués au nom de causes dont la gestion ne sert en rien nos intérêts. Nous voulons un État véritable, non l'ombre portée d'un autre, impuissant à exercer sa propre autorité, mais un État qui décide souverainement de la guerre et de la paix plutôt que de se les voir imposer. Nous voulons une armée unique, une décision unique, une souveraineté indivisible. Ces mots peuvent sembler dérisoires face au grondement des avions, à la pluie des roquettes et au chaos du sang et des corps mutilés. Mais la parole est, en vérité, la plus puissante des armes que nous possédions. Car la guerre commence quand on dépouille l'être humain de sa voix, et elle finit, tôt ou tard, quand il la recouvre. Nous ne sommes pas une arène. Nous ne sommes pas des chiffres. Nous ne sommes pas de la chair à canon. Nous sommes des êtres humains… Nous voulons simplement vivre.

Le Liban et «le jour d’après»
Par
Élie Hajj
Publié
avr. 9, 2026 - 22:25

«Quand la guerre finira-t-elle? Je dis: quand nous nous retrouverons.» Mahmoud Darwish Je suis de nature optimiste, sans être pour autant blindé contre la tristesse. Pourtant, en dépit de la noirceur et de la brutalité de la guerre, je traverse en ce moment l’une des périodes les plus portées par l’espoir de mon existence, à rebours de tant d’autres autour de moi. Je crois que nous vivons les dernières guerres du Liban, et je laisse mes pensées dériver, dans le calme de la nuit, vers «le lendemain de la guerre». Je songe, avec une compassion sincère et sans chercher à accabler qui que ce soit, dans une neutralité presque totale, au choc qui frappera les foyers dont les habitants ont été élevés dans une haine profonde d’Israël, de son peuple et des juifs en général, nationalistes arabes, nationalistes syriens, communistes, islamistes de toutes tendances confondues. Eux qui ne supportent pas d’entendre le mot «Israël» et lui substituent l’«entité sioniste» ou l’«entité occupante et provisoire» ; eux qui ont préféré, jadis — et certains encore aujourd’hui —, brûler le Liban plutôt que de renoncer à la libération de la Palestine, brandissant le drapeau de «la liberté d’action pour la résistance armée palestinienne sur l’ensemble du territoire libanais», et contraignant ainsi leur propre État à abdiquer sa souveraineté par le biais de l’«accord du Caire», en sacrifice consenti à la cause palestinienne. Comment supporteront-ils la réalité nouvelle selon laquelle Israël ne se retirera du Liban, cette fois, qu’en échange d’un accord de paix global? Qu’il ne saurait plus être question de revenir à l’armistice de 1949, mais qu’il faudra accepter des arrangements sécuritaires stricts et contraignants, destinés à garantir à jamais la sécurité de la frontière nord? Un prix lourd que le Liban sera contraint de payer pour recouvrer sa terre À ceux qui m’interrogent en ce moment, je réponds: quand viendra l’heure des véritables négociations, ce sera «pleurs et grincements de dents». Le prix que nous devrons payer, si nous voulons rendre à l’État libanais sa terre et ses habitants du Sud, sera exorbitant. Relisez le texte de l’accord de retrait israélien de 1983, que vous avez méprisé en le baptisant «17 mai» ou «accord de l’humiliation et de la honte» — cet accord que vous avez abattu par le soulèvement du 6 février 1984. Relisez-le, souhaitez ardemment, et priez qu’Israël consente, après la guerre, à quelque chose qui s’en rapproche. Mon intuition, confirmée par tous les signes visibles, dit qu’il n’y consentira pas. Cette fois, il ne se satisfera plus d’un retrait conditionnel ni d’arrangements sécuritaires fragiles, susceptibles d’être réduits à néant par des opérations suicides ; les attaques sporadiques et prolongées contre ses forces d’occupation ne seront plus possibles. Le régime d’Assad n’existe plus pour soutenir les «résistants» et couvrir leurs arrières ; le régime théocratique iranien vacille ; l’Union soviétique a disparu depuis longtemps ; et la terre, désormais vidée de sa population, ne ressemble plus à ce qu’elle fut — les gens de ce territoire sont l’eau sans laquelle le poisson de la résistance ne peut survivre. Israël exigera des garanties permanentes et des mécanismes de surveillance internationale authentiques, auxquels il participera et qu’il supervisera lui-même. Ou, dans le meilleur des cas, ce rôle incombera aux armées des États-Unis et aux pays arabes hostiles au régime iranien. Des puissances étrangères pourraient même imposer des transformations radicales dans la structure même de l’État libanais, afin d’empêcher que le Liban-Sud redevienne une plateforme de tirs de roquettes sur le nord d’Israël, ou un réseau de tunnels pour fondre sur lui. Ceux qui ont bâti leur identité sur «la résistance islamique au Liban» découvriront que cette page s’est définitivement tournée, et que le khomeinisme qu’ils avaient embrassé comme une foi et un art de vivre appartient désormais à une autre époque, fardeau accablant pour eux-mêmes, pour leurs familles et pour le Liban tout entier, qu’il sera impossible de porter. Ils se heurteront à une réalité amère: la Palestine n’a pas été libérée, le Liban a payé le prix fort dans son intégralité, et Israël n’a pas été vaincu, mais se retrouve au contraire en position d’imposer ses conditions. Les Libanais comprendront alors que ceux qui ont incendié Beyrouth à plusieurs reprises, qui ont ravagé le Liban-Sud à maintes occasions, sont les mêmes qui s’opposent aujourd’hui à toute solution politique susceptible de préserver le pays d’un désastre renouvelé. Mais le jour dont je parle ne sera pas celui de la vengeance ni de la raillerie. Ce sera le jour de la rencontre dans la conviction partagée que le pari sur la libération de la Palestine au détriment de l’existence du Liban aura constitué une faute grave. Ce qui s’est passé, c’est que nous étions dans la tragédie palestinienne, et nous voilà plongés désormais dans la tragédie palestinienne et libanaise conjointement, sans avoir rien gagné hormis la destruction et la douleur, au prix des vies de fils et de filles fauchées en vain dans leur jeunesse. Un jour où les Libanais reconnaîtront que la paix à laquelle sont parvenues des nations arabes sœurs n’était pas une trahison, mais le meilleur du possible — le seul choix qui préserve ce qui reste de notre pays et de notre État. Une paix qui signifie des frontières sûres, un État en mesure d’exercer pleinement sa souveraineté, une économie ouverte au monde au lieu de se refermer sur elle-même sous les mots d’ordre de la «résistance». Ce jour-là marquera le commencement d’une ère véritablement nouvelle. Une ère où le Liban sortira du cycle des guerres enchaînées et sans fin, alimentées depuis 1969 par les chimères de «la cause centrale» et de «la résistance armée jusqu’au dernier souffle». Une ère où les Libanais recouvreront leur droit à une vie ordinaire: construire leurs maisons, cultiver leurs terres, élever leurs enfants loin des déflagrations, des raids, des roquettes et des discours enflammés. Il ne sera guère aisé, pour une génération élevée dans la conviction qu’« Israël est l’ennemi à jamais, et qu’il faut lutter sans relâche, quelles qu’en soient les pertes, pour l’effacer de la carte du fleuve à la mer », de se réveiller brusquement dans un monde où cet «ennemi» ne partira qu’après la signature d’un accord pesant, destiné précisément à le protéger. Mais l’histoire ne ménage pas ceux qui demeurent prisonniers du passé, et le lendemain de la guerre sera, quoi qu’on crie et quoi qu’il en coûte, le jour de ceux qui ont choisi le Liban d’abord — qu’ils y soient venus tôt ou tard —, pour rebâtir ensemble et panser les blessures de la patrie et des âmes.

Le Liban et «le jour d’après»
Par
Élie Hajj
Publié
avr. 8, 2026 - 20:46

«Quand la guerre finira-t-elle? Je dis: quand nous nous retrouverons.» Mahmoud Darwish Je suis de nature optimiste, sans être pour autant blindé contre la tristesse. Pourtant, en dépit de la noirceur et de la brutalité de la guerre, je traverse en ce moment l’une des périodes les plus portées par l’espoir de mon existence, à rebours de tant d’autres autour de moi. Je crois que nous vivons les dernières guerres du Liban, et je laisse mes pensées dériver, dans le calme de la nuit, vers «le lendemain de la guerre». Je songe, avec une compassion sincère et sans chercher à accabler qui que ce soit, dans une neutralité presque totale, au choc qui frappera les foyers dont les habitants ont été élevés dans une haine profonde d’Israël, de son peuple et des juifs en général, nationalistes arabes, nationalistes syriens, communistes, islamistes de toutes tendances confondues. Eux qui ne supportent pas d’entendre le mot «Israël» et lui substituent l’«entité sioniste» ou l’«entité occupante et provisoire» ; eux qui ont préféré, jadis — et certains encore aujourd’hui —, brûler le Liban plutôt que de renoncer à la libération de la Palestine, brandissant le drapeau de «la liberté d’action pour la résistance armée palestinienne sur l’ensemble du territoire libanais», et contraignant ainsi leur propre État à abdiquer sa souveraineté par le biais de l’«accord du Caire», en sacrifice consenti à la cause palestinienne. Comment supporteront-ils la réalité nouvelle selon laquelle Israël ne se retirera du Liban, cette fois, qu’en échange d’un accord de paix global? Qu’il ne saurait plus être question de revenir à l’armistice de 1949, mais qu’il faudra accepter des arrangements sécuritaires stricts et contraignants, destinés à garantir à jamais la sécurité de la frontière nord? Un prix lourd que le Liban sera contraint de payer pour recouvrer sa terre À ceux qui m’interrogent en ce moment, je réponds: quand viendra l’heure des véritables négociations, ce sera «pleurs et grincements de dents». Le prix que nous devrons payer, si nous voulons rendre à l’État libanais sa terre et ses habitants du Sud, sera exorbitant. Relisez le texte de l’accord de retrait israélien de 1983, que vous avez méprisé en le baptisant «17 mai» ou «accord de l’humiliation et de la honte» — cet accord que vous avez abattu par le soulèvement du 6 février 1984. Relisez-le, souhaitez ardemment, et priez qu’Israël consente, après la guerre, à quelque chose qui s’en rapproche. Mon intuition, confirmée par tous les signes visibles, dit qu’il n’y consentira pas. Cette fois, il ne se satisfera plus d’un retrait conditionnel ni d’arrangements sécuritaires fragiles, susceptibles d’être réduits à néant par des opérations suicides ; les attaques sporadiques et prolongées contre ses forces d’occupation ne seront plus possibles. Le régime d’Assad n’existe plus pour soutenir les «résistants» et couvrir leurs arrières ; le régime théocratique iranien vacille ; l’Union soviétique a disparu depuis longtemps ; et la terre, désormais vidée de sa population, ne ressemble plus à ce qu’elle fut — les gens de ce territoire sont l’eau sans laquelle le poisson de la résistance ne peut survivre. Israël exigera des garanties permanentes et des mécanismes de surveillance internationale authentiques, auxquels il participera et qu’il supervisera lui-même. Ou, dans le meilleur des cas, ce rôle incombera aux armées des États-Unis et aux pays arabes hostiles au régime iranien. Des puissances étrangères pourraient même imposer des transformations radicales dans la structure même de l’État libanais, afin d’empêcher que le Liban-Sud redevienne une plateforme de tirs de roquettes sur le nord d’Israël, ou un réseau de tunnels pour fondre sur lui. Ceux qui ont bâti leur identité sur «la résistance islamique au Liban» découvriront que cette page s’est définitivement tournée, et que le khomeinisme qu’ils avaient embrassé comme une foi et un art de vivre appartient désormais à une autre époque, fardeau accablant pour eux-mêmes, pour leurs familles et pour le Liban tout entier, qu’il sera impossible de porter. Ils se heurteront à une réalité amère: la Palestine n’a pas été libérée, le Liban a payé le prix fort dans son intégralité, et Israël n’a pas été vaincu, mais se retrouve au contraire en position d’imposer ses conditions. Les Libanais comprendront alors que ceux qui ont incendié Beyrouth à plusieurs reprises, qui ont ravagé le Liban-Sud à maintes occasions, sont les mêmes qui s’opposent aujourd’hui à toute solution politique susceptible de préserver le pays d’un désastre renouvelé. Mais le jour dont je parle ne sera pas celui de la vengeance ni de la raillerie. Ce sera le jour de la rencontre dans la conviction partagée que le pari sur la libération de la Palestine au détriment de l’existence du Liban aura constitué une faute grave. Ce qui s’est passé, c’est que nous étions dans la tragédie palestinienne, et nous voilà plongés désormais dans la tragédie palestinienne et libanaise conjointement, sans avoir rien gagné hormis la destruction et la douleur, au prix des vies de fils et de filles fauchées en vain dans leur jeunesse. Un jour où les Libanais reconnaîtront que la paix à laquelle sont parvenues des nations arabes sœurs n’était pas une trahison, mais le meilleur du possible — le seul choix qui préserve ce qui reste de notre pays et de notre État. Une paix qui signifie des frontières sûres, un État en mesure d’exercer pleinement sa souveraineté, une économie ouverte au monde au lieu de se refermer sur elle-même sous les mots d’ordre de la «résistance». Ce jour-là marquera le commencement d’une ère véritablement nouvelle. Une ère où le Liban sortira du cycle des guerres enchaînées et sans fin, alimentées depuis 1969 par les chimères de «la cause centrale» et de «la résistance armée jusqu’au dernier souffle». Une ère où les Libanais recouvreront leur droit à une vie ordinaire: construire leurs maisons, cultiver leurs terres, élever leurs enfants loin des déflagrations, des raids, des roquettes et des discours enflammés. Il ne sera guère aisé, pour une génération élevée dans la conviction qu’« Israël est l’ennemi à jamais, et qu’il faut lutter sans relâche, quelles qu’en soient les pertes, pour l’effacer de la carte du fleuve à la mer », de se réveiller brusquement dans un monde où cet «ennemi» ne partira qu’après la signature d’un accord pesant, destiné précisément à le protéger. Mais l’histoire ne ménage pas ceux qui demeurent prisonniers du passé, et le lendemain de la guerre sera, quoi qu’on crie et quoi qu’il en coûte, le jour de ceux qui ont choisi le Liban d’abord — qu’ils y soient venus tôt ou tard —, pour rebâtir ensemble et panser les blessures de la patrie et des âmes.

Je jure d'être fidèle à la patrie, à l'armée et au drapeau...
Par
Akram Nehmé
Publié
avr. 4, 2026 - 16:59

Ces derniers jours, voir l'armée se retirer de certains villages du Sud comme Rmeich, Aïn Ebel, Debel ou Qlayaa fait quelque chose à l'intérieur qu'on a du mal à nommer. Ce n'est pas seulement de la tristesse. C'est plus vieux que ça, plus profond, comme si ce recul venait confirmer une intuition qu'on repoussait depuis longtemps, celle d'un pays qui glisse lentement hors de lui-même. Dans les cafés, dans les messages qu'on s'envoie le soir, on sent que quelque chose s'est fissuré. Mais l'émotion, aussi juste soit-elle, ne suffit pas à comprendre ce qui se passe. Et tant qu'on reste dedans, on ne voit rien. Une armée n'est pas faite pour se suicider. Elle est faite pour durer assez longtemps pour être encore utile quand ça compte vraiment. Envoyer des hommes sans couverture face à une puissance qui les écrase, ce n'est pas du courage. C'est ordonner leur mort en appelant cela de la bravoure. Parce qu'il faut comprendre une chose. Il y a ceux qui peuvent tenir jusqu'au bout, jusqu'au dernier homme, parce qu'ils ne répondent pas à la même logique. Leurs ordres viennent d'ailleurs, d'une capitale étrangère qui comptabilise les pertes sans jamais regarder les villages brûler. Pour eux, les morts sont utiles. Le territoire libanais n'est qu'un espace de manœuvre. Ce qui vient après la guerre, ce n'est pas leur affaire. Mais une armée nationale n'a pas le droit de raisonner comme eux. Si elle se détruit dans un combat qu'elle ne peut pas gagner, ce n'est pas une bataille perdue, c'est le pays lui-même qui part avec elle. Et après, il n'y a plus personne pour tenir quoi que ce soit. Alors oui, elle recule. C'est dur à voir. Mais ce recul n'est pas une fuite, c'est un calcul, le seul qui permette de rester debout demain. George Washington a abandonné New York en 1776, et les loyalistes se sont moqués de lui pendant des mois. Les Russes ont laissé Moscou à Napoléon en 1812. Les Anglais ont embarqué en catastrophe à Dunkerque en 1940. On les a tous appelés lâches. Ils ont tous gagné. Ce n'est pas une coïncidence. Un capitaine ne se mesure pas aux vagues qu'il affronte. Il ne se mesure pas non plus à la violence de la tempête. Il se mesure au nombre d'hommes qu'il ramène vivants. Un capitaine qui coule avec son équipage par refus de changer de cap n'est pas un héros. C'est un naufrageur. Un père de famille ne prend pas son fusil pour mourir devant sa porte. Il fait sortir les siens par derrière, il recule, il fuit même si on l'appelle lâche, parce que son devoir n'est pas de mourir debout : c'est de faire en sorte que les siens vivent. L'armée, aujourd’hui, est à la fois ce capitaine et ce père. Elle ne recule pas par faiblesse. Elle recule parce qu'elle a des millions d'enfants à ramener. Il faut dire aussi ce qu'on préfère ne pas dire. Le Liban ne gagnera pas une guerre contre Israël. Ce n'est pas un jugement, c'est un fait. Mais une armée n'existe pas seulement pour gagner des guerres. Elle existe pour qu'après la guerre, il reste encore quelque chose à gouverner, quelqu'un pour empêcher que tout le monde règle ses comptes seul dans la rue. Sans armée, il n'y a plus d'État. Et un pays sans État, c'est la guerre civile qui revient frapper à la porte. Ceux qui veulent qu'elle reste à tout prix ne réclament pas du courage. Ils réclament du sang. Ils exigent qu’elle tienne des positions encerclées, sans lignes de ravitaillement sécurisées, sans rotation des hommes, sans supériorité aérienne, sans munitions suffisantes ni appui logistique continu. Ils demandent à une unité d’opérer en rupture de chaîne, coupée de ses arrières, exposée, figée, transformée en cible. Ce n’est pas une posture de défense. C’est une condamnation à l’usure, jusqu’à l’effondrement. Et quand il n’y aura plus d’armée, ils comprendront trop tard qu’ils ont détruit la seule chose qui les protégeait. Et puis il y a ce soldat. Vingt ans, peut-être moins. Il n'a pas choisi l'uniforme pour partir, il l'a choisi pour rester justement, pour tenir un endroit, surveiller des maisons la nuit, apprendre les visages d'un village qui n'était pas le sien. Ce matin-là, il a reçu l'ordre de plier. Il a rangé ses affaires sans faire de bruit, il est monté dans le camion, et il n'a pas regardé derrière lui. Pas parce que cela ne lui coûtait rien. Parce qu'il savait que s'il regardait, il ne partirait plus. Dans le camion, ses mains tremblaient. Pas de peur. Du poids de ce qu'il laissait. Ce pays tient encore à cause de gens comme lui. Le Liban a survécu à des choses qui auraient tué n'importe quel autre pays. Il a survécu parce que des hommes comme ce soldat ont continué à se lever le matin, à enfiler l'uniforme, à tenir leur poste sans savoir si quelqu'un, quelque part, savait seulement qu'ils existaient. Un officier a un jour prêté ce serment : « Je jure par Dieu Tout-Puissant d'être fidèle à la patrie, à l'armée et au drapeau. » Tant qu'il tient ces mots, le Liban ne tombe pas. Il saigne, il recule, il est épuisé, mais il ne tombe pas. Reculer, oui. Trahir ce serment, jamais.

Pays du Golfe, prenez exemple sur Youssef Rajji!
Par
Youssef Mouawad
Publié
avr. 4, 2026 - 12:46

Notre République décatie a retrouvé son lustre. Il a suffi qu’un de nos ministres fasse preuve de fermeté et « congédie », dans le respect des règles d’usage, le représentant accrédité de l’Iran. Et c’était d’autant plus à l’honneur de Youssef Rajji qu’il a su braver la tempête suscitée par son impertinence. Cependant, il ne faut pas croire que ce coup de force diplomatique irait jusqu’à rétablir la crédibilité de ce gouvernement ou de cette administration. Il en faudrait bougrement plus ; et des purges d’ampleur stalinienne y suffiraient à peine ! Le Khalij à feu et à sang Mais rendons-nous dans le golfe Persique, puisqu’il faut l’appeler par son nom. Acculé dans ses derniers retranchements, Téhéran a décidé de mettre ledit Khalij à feu et à sang ! C’est certainement la carte maîtresse des mollahs et probablement la dernière. Une simple comparaison au terme d’un mois d’opérations militaires : pour 4391 attaques iraniennes contre les pays arabes (Arabie saoudite, EAU, Qatar, Koweït, Bahreïn, Oman et Abou Dhabi), il n’y eut que 930 contre Israël. En proportion globale, si 17% des frappes ont ciblé l’État hébreu, 83 % étaient destinées aux pays arabes, toutes nations confondues ! Comment réagir à ces agressions flagrantes ? Le Sultanat d’Oman qui, en date du 29 mars, a formellement condamné l’agression « traîtresse et couarde » dont il a été l’objet, s’abstient d’en désigner l’auteur et appelle à un recours aux usages diplomatiques. Dans la foulée, l’Etat du Qatar a stigmatisé l’attaque qui a visé les usines électriques et de dessalement du Koweït. Sans plus ! Ces pays ne sont pas les seuls à faire preuve de retenue et d’extrême prudence. Jusque-là nul ambassadeur d’Iran dans les pays membres de la Ligue arabe, n’a été déclaré persona non grata. Et si certains membres du Conseil de coopération du Golfe ont « remercié » des attachés militaires iraniens ou des employés subalternes et adjoints, jamais ils ne s’en sont pris au légat-en-chef de la République des ayatollahs. Ce qui aurait été d’un tout autre acabit et ce qui aurait eu une autre résonnance ! La cyclothymie américaine Certes, les capitales agressées ont cherché à renforcer leur coordination sécuritaire face à ce qu’elles perçoivent comme une menace iranienne croissante ; cependant, elles hésitent encore à emprunter la voie de l’escalade et de la riposte militaire qui serait légitime. Sauf peut-être Riyad qui fourbit ses armes… et adopte un ton menaçant. Ces capitales appréhendent en fait la réactivation sur leur propre territoire de cellules dormantes aussi bien que des frappes massives visant leurs infrastructures pétrolières et autres usines de dessalement. Mais ce qu’elles craignent par-dessus tout, c’est l’imprévisibilité de Donald Trump. Une imprévisibilité que n’a pas manqué de souligner Emmanuel Macron le premier avril à Tokyo et que n’a pas dissipé l’allocution télévisée, tenue dans la foulée, par le locataire de la Maison Blanche*. On ne bâtit pas des alliances solides quand on ne sait sur quel pied danser avec son partenaire. Le Président américain peut convoquer trois porte-avions, des B52, des avions furtifs et des troupes aéroportées sur le théâtre des opérations, mais il peut tout aussi bien filer à l’anglaise, sans demander son reste. Et, s’il a des fois surpris alliés et adversaires par des opérations éclairs, combien de fois n’a-t-il pas tenu promesses et engagements ? Son imprévisibilité tactique (ou peut-être son bluff) ne sont pas de nature à rassurer ses alliés arabes ! Alors, ils adoptent une impassible neutralité à l’heure de « l’opportunité historique » de refaire le Moyen-Orient ! *Si Donald Trump a remercié, dans son intervention du mercredi premier avril, les pays du Golfe, il s’est désintéressé, en revanche, de la liberté de la navigation dans le détroit d’Hormuz. Par ailleurs, qui peut croire que bombarder sans relâche l’Iran pendant 2 à 3 semaines, comme il l’a promis, serait en mesure d’écarter la menace qui pèse sur les pays arabes riverains !