


C’est un hangover que vit la communauté chiite, une gueule de bois ! Le tandem Hezbollah-Amal l’avait bien portée au faîte de sa puissance : ayant investi l’État profond, cette communauté s’y était retranchée comme elle s’était positionnée en interlocuteur régional après des siècles de marginalisation et de discrimination. Et puis, à partir de septembre 2024, le château de cartes s’est mis à s’écrouler sous les coups de boutoir des Israéliens.
Et pour finir, des milliers de familles déplacées ! Un crève-cœur que ces voitures en file indienne qui, s’étant rendues dans le Sud, à l’annonce du cessez-le-feu du 17 avril, ont aussitôt rebroussé chemin. Une tragédie humaine qui se poursuit depuis des semaines et dont souffre un groupe confessionnel et ses membres parfois stigmatisés par leurs concitoyens libanais.
Un peu d’histoire
Rien ne prédisposait les duodécimains à ce destin cruel, eux qu’on disait se complaire dans le quiétisme. En 1967, l’historien Kamal Salibi pouvait écrire : « Parmi les Chiites une longue histoire de persécutions et de répression s’est reflétée dans la timidité politique caractéristique de la communauté et son organisation apparemment peu structurée ». Ce tableau est largement obsolète, et la millet libanaise en question, s’étant hissée depuis les années quatre-vingt au premier rang, a pu revendiquer une place de choix sur la scène politique libanaise et régionale.
Mais, au-delà des slogans et propos tantôt enflammés tantôt lénifiants du Hezb et de Harakat Amal, il y avait une aspiration unique, une suprême pensée, qui mobilisait le ban et l’arrière-ban de leurs séides: créer une entité chiite sur les bords de la Méditerranée, comme pour renouer, ne serait-ce que symboliquement, avec la gloire du califat fatimide d’il y a mille ans.
Une revanche sur l’histoire s’imposait.
Les ambitions légitimes
Qui n’a pas entendu le Chiite lambda dire au quidam chrétien: « ôte-toi de là, cède-moi ta place, elle me revient de droit ». Qui n’a pas sursauté en entendant un hezbollahi ou un partisan de Nabih Berri déclarer: « nous ne déposerons les armes que si l’on nous accorde des postes qui reviennent traditionnellement aux Maronites comme la Présidence de la République, le commandement en chef de l’armée et le gouvernorat de la Banque centrale ». Ces souhaits et ambitions peuvent être légitimes et pourraient se concrétiser sous la pression démographique, financière et militaire dont le tandem est largement pourvu. Cependant…
Il y un hic cependant !
Le Grand Liban n’a eu, dès les origines, de raison d’exister que pour servir de bastion ou de refuge aux chrétiens. Que ces derniers en viennent à perdre leurs pouvoirs à la tête de l’État ou à céder leurs prérogatives à d’autres communautés, et ce pays n’aurait plus de raison d’exister comme entité indépendante de la Syrie. En admettant que, dans une configuration particulière, le régime au pouvoir à Damas nous envahisse et déclare un Anschluss, croyez-vous que l’Occident chrétien bougerait si ses coreligionnaires n’y étaient plus pour jouer plus un rôle prépondérant ou s’ils y étaient réduits à du menu fretin? Dans pareil cas de figure, les choses se passeraient comme lorsque Poutine annexa la Crimée, c’est-à-dire sans susciter que des réprobations verbales.
Autre cas de figure: si ces mêmes chrétiens n’étaient plus à la tête du Liban et si la Syrie et Israël s’avisaient de se partager notre pays, comme avaient fait Hitler et Staline en 1939 avec la Pologne, quelle capitale du monde occidental réagirait et interviendrait pour rétablir le status quo ante?
Cela dit, quand donc va-t-on saisir que les prérogatives des chrétiens au niveau de l’État sont, non seulement des garanties pour leurs communautés, mais également et surtout un bouclier pour la « nation libanaise », si tant est qu’elle existe.
Pourquoi se tromper d’ennemi ?
Il est entendu que le tandem Hezbollah-Amal doit rester sur ses gardes, mais quant à se prémunir contre un partenaire régional, c’est bien plutôt de la Syrie, où des horreurs furent commises, qu’il devrait se méfier, non de ses concitoyens libanais, chrétiens fussent-ils sunnites ou druzes ! Ce n’est pas à ces derniers qu’il devrait chercher noise ! Mais comment parler raison quand l’hubris a fait perdre à une communauté le sens de la mesure et quand elle prend un plaisir gratuit à se constituer des ennemis ?
Communiant dans l’ivresse de victoires prétendument divines, le tandem chiite est parvenu à se mettre à dos, non seulement les juifs d’Israël, mais également les sunnites de Syrie et les chrétiens du Liban, sans oublier les druzes. Qui dit mieux ?