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Opinion

Entre négociations et terrain: une conciliation est-elle possible?

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Par Rami Rayess
Publié avr. 25, 2026 - 23:50

Le Liban et les Libanais ne sauraient affronter les défis qui se dressent devant le pays avec un tel degré de division sur les grandes options stratégiques, notamment la question de la façon dont il convient d'aborder l'occupation israélienne et de régler le problème du monopole des armes par l'État, exigence légitime, évidente et consacrée dans tous les pays du monde, car il n'existe aucun État qui accepte la présence d'une faction armée échappant à son contrôle, capable de déclencher une grande guerre non seulement sans son accord, mais sans même l'avoir consulté.

Les lignes de fracture verticale au Liban ne cessent de s'élargir, et le fossé entre les Libanais se creuse de plus en plus, jusqu'au point où la littérature politique libanaise se trouve enserrée entre deux pôles : celui qui court vers une paix dont les conditions ne sont pas encore mûries, et celui qui se replie sur le terrain sans lire les mutations exceptionnelles que la région a connues au cours des trois dernières années, de la suprématie israélienne sans partage à la chute du régime de Bachar el-Assad en Syrie en passant par la guerre américano-israélo-iranienne.

Quant à l'argument selon lequel celui qui négocie n'est pas celui qui résiste sur le terrain, il est fondé et entrave la marche des négociations en cours à Washington, même si celles-ci n'en sont encore qu'à leurs prémices, d'autant qu'Israël, dans toutes les expériences de négociation antérieures avec d'autres parties, ne fut jamais disposé à consentir la moindre concession, a fortiori des concessions gratuites.

Face à cette fracture politique dangereuse entre les Libanais, il convient de rappeler certaines réalités qu'aucun des camps ni aucune des parties en désaccord ne saurait ignorer ni dont on pourrait détourner les yeux. Au premier rang de ces réalités figure la reconnaissance du fait qu'il existe des agressions israéliennes historiques au Liban, et que les guerres successives qu'Israël mena contre les Libanais n'avaient pas pour seul objet la réalisation des objectifs déclarés, qu'il s'agît jadis d'expulser les Palestiniens ou qu'il s'agisse aujourd'hui d'anéantir le Hezbollah.

Il existe une vengeance israélienne manifeste contre le Liban : contre ses civils (et les images du mercredi noir du 8 avril 2026 restent vivaces dans les mémoires), contre ses villages et ses villes, contre ses infrastructures, contre ses hôpitaux, et surtout contre son expérience pluraliste, qui contredit l'uniformité israélienne et reflète la richesse d'une société libanaise qui, malgré toutes ses difficultés, se glorifie de sa diversité, à l'inverse d'une société israélienne qui proclame la supériorité d'une seule de ses composantes et traite les autres avec arrogance et mépris extrêmes.

Parmi les autres réalités qu'il faut reconnaître figure le retour de l'occupation sur les terres du Sud et l'invention de ce qu'on a appelé la «ligne jaune», par référence à la bande de Gaza et aux autres couleurs qu'Israël utilise pour morceler la Cisjordanie et y implanter des colonies. Cinquante-cinq villages se trouvent désormais sous occupation de facto, ce qui constitue un recul grave si on le mesure à l'aune de la grande réalisation nationale de l'an 2000, à savoir le retrait complet sans conditions, sans traité de paix ni même accord de dispositions sécuritaires.

Le problème ne réside cependant pas seulement dans la reconnaissance de ces réalités, mais aussi dans la recherche sérieuse des moyens d'y faire face, que ce soit par la résistance armée ou par la négociation politique. Le dilemme tient également au fait qu'il n'est pas admissible que la négociation politique ne tire aucun profit de la carte du terrain, tout comme il serait illogique que le terrain demeurât totalement déconnecté de la négociation politique.

Sur le plan des négociations, il est utile de poursuivre l'effort visant à dissocier la piste libanaise de toute autre piste. Le Liban a suffisamment subi les conséquences de l'arrimage de ses trajectoires et de son destin à ceux d'autres pays, et l'expérience du « jumelage » des pistes libanaise et syrienne à l'époque de la tutelle reste dans les mémoires, ayant amplement démontré qu'elle ne servit jamais les intérêts du Liban, ni de près ni de loin.

Cela dit, le négociateur libanais peut tirer profit de la carte du terrain d'une façon ou d'une autre, plutôt que de se rendre à Washington les mains vides, avec une démarche teintée de supplique et de quête de sympathie. Si la conjoncture politique actuelle se caractérise par une attention américaine portée au Liban, se manifestant par des pressions sur le gouvernement israélien en vue d'un cessez-le-feu, il faut garder à l'esprit que le réseau des intérêts américano-israéliens est bien plus profond et enraciné que les modestes calculs libanais. Le Liban ne saurait rivaliser avec Israël pour « l'amour de Washington », et la question est bien plus complexe que cela.

Mais tirer profit de la « carte du terrain » implique aussi une reconnaissance de la part du Hezbollah, et de ceux qui se tiennent derrière lui, que l'ère du découplage total d'avec l'État libanais n'est plus acceptable aux niveaux libanais, arabe et international, et que l'une de ses manifestations les plus néfastes fut d'entraîner le Liban dans des guerres sans fin et sans lendemain, et qu'il existe un besoin sérieux de travailler, selon une formule à définir, sous l'égide de l'État. Et surtout, cette démarche ne se contenterait pas de renforcer la position libanaise dans les négociations, contribuant également à combler le fossé intérieur, à désamorcer la tension et à écarter le risque d'une explosion sécuritaire ou sociale dont les éléments s'accumulent lentement mais sûrement.

Si les formules grossières de dialogue par le biais des tables de dialogue national ont cessé de porter leurs fruits, il faut inventer de nouvelles formules qui tiennent compte des mutations, renforcent l'immunité du Liban et coupent la route à la guerre civile dans un moment où Israël guette l'occasion d'attiser les communautés les unes contre les autres, un jeu auquel il s'est livré à maintes reprises par le passé.

Dans ce cadre, il s'impose également que le « camp de la paix » freine quelque peu son élan, que ce soit dans la précipitation vers une normalisation « médiatique » ou dans le soulèvement de questions prématurées qui ne font qu'offrir des cadeaux gratuits à Israël, parmi lesquelles la proposition hâtive d'abroger la loi de boycott d'Israël adoptée en 1955 et criminalisant tout commerce avec lui. Le Liban se trouve toujours en état de belligérance à ce jour, et Israël le prouve chaque jour, par les deux mille martyrs au moins qui tombèrent lors de la dernière guerre.

Tout comme il est attendu du « camp de la résistance » qu'il renonce à brandir la menace de la fitna, de la guerre interne et de la mise au pas de l'ensemble des Libanais pour les « discipliner », en agitant le spectre d'un nouveau 7 mai, qui reste une souillure injustifiée sur ceux qui commirent cet acte en 2008. Il lui est également demandé de s'abstenir d'accoler les étiquettes de collaboration, de trahison et de sionisme à quiconque ne partage pas son avis.

Le Liban se trouve peut-être devant une opportunité historique, et c'est vrai. Mais la question exige discernement et lucidité dans la manière de la gérer, plutôt que précipitation et témérité, de peur que l'opportunité ne se retourne en malédiction qui rallume la mèche de la guerre civile. Sans dialogue d'une façon ou d'une autre, les tensions s'aggraveront, et la mission de libérer les terres occupées et de mettre un terme définitif à la guerre deviendra d'autant plus ardue.

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