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Opinion

Le Liban et la triple influence

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Par Jad Akhawi
Publié avr. 27, 2026 - 20:34

Les Libanais répètent volontiers une formule qui est devenue quasi axiomatique pour décrire leur crise : le Liban serait pris au piège d'une triade « extrémiste » sur les plans doctrinal et religieux, incarnée par Israël, l'Iran et les États-Unis d'Amérique. Cette formulation condense un sentiment profond d'encerclement et de pression, et traduit une conscience populaire selon laquelle le destin du pays ne se façonne plus seulement de l'intérieur. Mais la force de ce récit réside dans sa simplicité, tandis que sa faiblesse tient à ce qu'il risque de masquer la complexité du réel et la multiplicité de ses strates.

En réalité, ces trois puissances ne peuvent être rangées sous une même rubrique d'« extrémisme religieux » sans tomber dans la réduction. Certes, la religion joue un rôle variable dans les politiques de ces acteurs, mais elle ne constitue pas le seul facteur, ni même le principal dans certains cas. Il est plus juste de comprendre chaque partie dans sa structure propre, puis de lire comment ces structures se croisent sur la scène libanaise.

Dans le cas d'Israël, la dimension religieuse se manifeste clairement dans la montée des courants nationalistes religieux qui confèrent au conflit une coloration doctrinale, notamment en ce qui concerne la terre et l'identité. Pourtant, malgré cette présence, l'establishment israélien demeure dans son essence gouverné par une doctrine sécuritaire rigoureuse. Le Liban, dans cette vision, n'est pas un terrain religieux, mais une source de menace potentielle, surtout avec la présence du Hezbollah en tant que force militaire échappant à l'autorité de l'État. Le comportement d'Israël à l'égard du Liban se comprend dès lors davantage sous l'angle de la dissuasion et de la gestion des risques que sous celui d'un projet religieux pur.

L'Iran, quant à elle, offre un modèle différent, où le religieux et le politique s'imbriquent de manière structurelle. Le régime repose sur la référence de la wilayat el-faqih, ce qui fait de l'idéologie religieuse une composante indissociable du processus décisionnel. Dans ce contexte, le soutien apporté au Hezbollah devient le prolongement d'une vision plus large selon laquelle le conflit dans la région n'est pas une simple rivalité entre États, mais une confrontation aux dimensions doctrinales et politiques. Réduire pour autant le rôle iranien à ce seul cadre, c'est occulter une dimension essentielle : Téhéran se meut également selon une logique d'intérêts, se servant de cette idéologie comme d'un instrument pour consolider son influence régionale.

Les États-Unis, en revanche, semblent relativement éloignés de cette classification religieuse. C'est un État fondé sur un système laïque, qui ne recourt pas à la religion comme référentiel officiel de sa politique étrangère. Cela ne signifie pas pour autant que l'influence religieuse y soit totalement absente, certains courants, tels que les conservateurs évangéliques, jouant un rôle dans l'orientation de certaines positions, notamment à l'égard d'Israël. Mais le déterminant fondamental de la politique américaine demeure le pragmatisme : protection des intérêts, garantie de la stabilité des alliés, et équilibrage de l'influence des adversaires, au premier rang desquels l'Iran.

Il apparaît ainsi que l'« extrémisme religieux » n'est pas un dénominateur commun équivalent entre ces puissances, mais un élément présent à des degrés variables, parfois instrumentalisé comme outil de mobilisation ou de justification. Il serait plus exact de dire que le Liban se trouve au carrefour de trois grands projets : un projet sécuritaire conduit par Israël, un projet idéologique conduit par l'Iran, et un projet d'influence mondiale conduit par les États-Unis. Ces projets n'opèrent pas de manière isolée, mais se croisent et s'affrontent, faisant du terrain libanais un espace exposé à des tiraillements permanents.

Se concentrer sur ces projets extérieurs, aussi important que cela soit, resterait incomplet sans s'arrêter sur le facteur interne. Car le Liban ne s'est pas transformé en arène ouverte uniquement en raison de la puissance des acteurs extérieurs, mais aussi en raison de la faiblesse du dedans. L'État libanais souffre depuis des décennies d'une crise structurelle qui se manifeste dans l'absence du monopole sur les armes, l'effritement de la décision politique et la persistance d'un système confessionnel qui creuse les divisions au lieu de les traiter.

Les communautés confessionnelles sont devenues, dans bien des cas, des canaux de liaison avec l'extérieur, si bien que chaque axe régional dispose désormais de ses prolongements au sein du Liban. Cette réalité n'a pas été entièrement imposée de l'extérieur : des forces internes y ont contribué, voyant dans l'alliance avec ces puissances un moyen de renforcer leur position dans le pays. C'est ainsi que le local et le régional se sont enchevêtrés, et que l'État a perdu sa capacité à jouer le rôle d'arbitre entre ses composantes.

Dans ce cadre, la formule « le Liban est pris au piège d'une triade extrémiste » devient l'expression d'une conséquence plutôt qu'une explication d'une cause. Elle décrit une situation d'encerclement, mais ne dit pas pourquoi le Liban est devenu, en premier lieu, susceptible d'être encerclé. La raison plus profonde réside dans l'absence d'un projet national fédérateur, capable de redéfinir la relation entre l'État et ses citoyens, et entre le Liban et son environnement.

La sortie de cette réalité ne passe pas uniquement par un changement de comportement des puissances extérieures (ce qui échappe aux capacités du Liban), mais commence par la reconstruction de l'intérieur. Cela requiert des étapes fondamentales : rétablir le concept de souveraineté en confinant les armes aux mains de l'État, afin de réunifier la décision sécuritaire ; réformer le système politique dans le sens d'une réduction du confessionnalisme et d'un renforcement de la citoyenneté, de manière à atténuer la perméabilité aux polarisations extérieures ; bâtir des institutions solides et transparentes qui restaurent la confiance des citoyens et limitent la dépendance aux réseaux de loyautés traditionnels ; adopter une politique étrangère équilibrée, cherchant à réduire l'engagement dans les conflits d'axes plutôt qu'à s'aligner totalement sur l'un d'eux.

En définitive, le Liban ne peut s'isoler de son environnement régional et international, mais il peut en limiter l'emprise sur lui. La différence entre « arène » et « État » ne tient pas à la position géographique, mais à la capacité de gérer cette position. Et lorsque le Liban sera doté de cette capacité, les récits simplificateurs, dont le récit de la « triade extrémiste », perdront une grande partie de leur force, parce qu'ils ne refléteront plus une réalité imposée, mais une étape révolue.


 

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