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Opinion

En Syrie, toute justice sélective est justice émasculée!
Par
Youssef Mouawad
Publié
mai 16, 2026 - 12:23

La marche au supplice avait été filmée : ce n’est pas tous les jours que l’on massacre 288 civils dont 12 enfants ! La scène s’était déroulée dans la banlieue sud de Damas et « dans les règles ». Nous sommes en 2013 au lieu-dit Tadamon. Plus de 24 vidéos avaient saisi des spectacles glaçants d’effroi, dont le suivant : des miliciens pro-gouvernementaux conduisent des civils aux yeux bandés et aux mains attachées dans le dos jusqu’au bord d’une tranchée ; ils les y précipitent avant de tirer dans le tas pour les abattre. Les corps, nous rapporte-t-on, sont ensuite brûlés puis ensevelis à l’aide d’un bulldozer pour ne pas laisser de trace. Comble d’abomination, ces « exploits » de la dynastie el-Assad sont filmés dans le détail par le soin des bourreaux. Or, par un concours de circonstances, cette vidéo incriminante allait faire le tour des réseaux sociaux à partir de 2022 et devenir emblématique de la férocité du régime. Une pièce à conviction qui nous montre le dénommé Amjad Youssef, vedette principale de ce film d’horreur, dispensant la mort en toute quiétude ! Justice sélective n’est pas justice pour tous! Ce sous-fifre syrien, ce non-gradé, avait été alpagué à la fin du mois d’avril dernier par les autorités syriennes et l’on imagine la liesse qui a saisi les proches des victimes et la population en général à l’annonce de sa capture. Seulement voilà, en passant une seconde fois à l’écran, lors d’une émission diffusée par le ministère syrien de l’Intérieur, il fit des aveux pour le moins étonnants : il prit tout sur lui et prétendit avoir agi seul, alors qu’on s’attendait à ce qu’il incriminât ses supérieurs hiérarchiques pour se tirer d’affaire. Il était désormais clair, aux yeux de tous, qu’il s’agissait là d’une confession forcée pour couvrir et disculper certains caciques du régime déchu qui auraient retourné leur veste. Et le public de se demander si le gouvernement en place n’avait pas conclu d’inavouables accords avec ces renégats dont les noms circulent déjà sous le manteau. On a laissé entendre que ce fut probablement pour des raisons de sécurité et pour assurer la. stabilité et l’apaisement dans certaines régions du pays ! Mais ce n’est pas tout. En effet, de méchantes langues ont insinué que des dessous-de-table avaient été versés aux responsables de l’appareil sécuritaire (1). Ce qui fit dire à un chercheur du « Centre d’Études sur les Conflits » de l’Université d’Utrecht : « Nous sommes passés d’une justice transitionnelle à une justice sélective et de façade » (2). En effet, la focalisation de la justice sur certains coupables, plutôt que sur d’autres, n’est pas de nature à en assurer la transparence. De son propre chef? En ce début du mois de mai, un autre triste sire, mais un général cette fois, a être arrêté : Khardal Dayoub s’était impliqué en août 2013 dans l’attaque aux armes chimiques de la Ghouta orientale. Bilan de l’opération : environ 1500 victimes dont plus de 400 enfants. Qui ne se souvient du spectacle des cadavres, l’écume aux lèvres ? Alors, plus que jamais, une reddition de comptes s’impose : le peuple syrien a le droit à la vérité. Et, qu’on ne vienne pas nous dire à la Télé nationale que ce général, mal inspiré, a agi de son propre chef ! 1-Michael Safi & Melvyn Ingleby, “Syria arrests suspected leader of Tadamon massacre”, The Guardian, April 24, 2026. 2--Melvyn Ingleby & William Christou, “Security or justice? Syria faces post-Assad reckoning after string of arrests”, The Guardian, May 4, 2026.

Les exilés en Israël: entre blessure identitaire et absence de justice transitionnelle

Le dossier des Libanais exilés en Israël compte parmi les plus complexes et les plus sensibles de toute la problématique libanaise, précisément parce qu'il se situe au croisement de trois dimensions étroitement enchevêtrées : les séquelles des occupations syrienne et israélienne, les héritages de la guerre civile, et la fracture profonde qui traverse les conceptions mêmes de l'État, de la souveraineté et de la justice. L'État a été absent du Liban-Sud pendant des décennies, laissant les populations livrées aux tiraillements entre l'occupation et les armes des milices. Quand il y revint après la libération, ce fut avec une logique sécuritaire et judiciaire stricte, étrangère à tout esprit de réconciliation nationale digne de ce nom. C'est pourquoi ce dossier est demeuré une plaie ouverte : le Liban n'a pas connu l'expérience d'une véritable justice transitionnelle à la mesure de l'après-guerre et des occupations multiples qui l'avaient meurtri. Sur le plan humain, il serait impensable de nier la tragédie que des milliers de personnes et leurs familles ont traversée, tragédie qui se manifeste dans : · L'arrachement forcé à leur milieu naturel. · La séparation déchirante d'avec leurs proches et leurs villages. · Une crise d'identité et d'appartenance qui les a condamnés à vivre en suspens entre deux pays. Quant aux enfants nés ou élevés là-bas, ils traversent une crise redoublée: ils ne se sont jamais pleinement intégrés à cette société d'accueil, tandis que certains, dans leur propre pays, le Liban, les regardent avec méfiance et hostilité. C'est ici que surgit la question morale fondamentale : est-il légitime d'étendre la responsabilité juridique et politique aux épouses, aux enfants et aux petits-enfants ? Des familles entières paient aujourd'hui le prix de choix que des circonstances écrasantes ont imposés à certains des leurs, alors que la grande majorité d'entre eux n'a jamais porté les armes ni participé à quelque activité sécuritaire que ce soit. Pour éclairer davantage le tableau, il importe d'établir quelques vérités incontestables. 1. L'authenticité de l'identité : Ces gens sont des Libanais de souche, non des étrangers ni des nouveaux venus sur cette terre. 2. Le choix de vivre : Ils ne sont pas partis vers Israël de leur plein gré, mais sous la contrainte d'un exil forcé. Placés devant deux options également amères — soit affronter les menaces d'élimination physique proférées par leurs adversaires d'alors (le sayyed Hassan Nasrallah déclarant : « Nous vous égorgerons dans vos lits »), soit vivre une dure errance loin de la patrie et des êtres chers —, ils ont choisi de rester en vie. 3. L'absence de l'État : Ils n'ont pas conspiré contre l'État ; c'est l'État qui les a abandonnés, les livrant en pâture aux occupations et aux tutelles étrangères. 4. Le bilan pacifique : Ils n'ont trempé dans aucun assassinat de Premier ministre, dans aucune liquidation de députés souverainistes, et ils n'ont fait sauter ni mosquées ni infrastructures publiques. Entre justice et vengeance La différence essentielle tient à la distinction entre une justice fondée sur la responsabilité individuelle et une vengeance collective doublée d'un ostracisme durable. La justice suppose que les responsabilités soient établies avec précision au cas par cas, que les procès se déroulent dans des conditions équitables, et que soit rejeté le principe selon lequel la culpabilité se transmettrait de génération en génération. Conclusion politique et humanitaire Ce dossier ne se résoudra pas à coups de slogans accusateurs ; il exige l'approche d'un « État véritable », fondée sur la reconnaissance de la spécificité de la période d'occupation et des circonstances oppressantes qui l'ont accompagnée, sur la distinction nette entre ceux qui ont commis des crimes avérés et ceux qui ont été victimes des événements, sur le respect d'un pouvoir judiciaire libanais indépendant et la primauté du droit, et enfin sur le traitement de la dimension humaine des familles et des enfants, à l'écart de toute logique de représailles et de haine. Le dossier des expulsés vers Israël ne peut, et ne doit, être amalgamé à quelque autre dossier que ce soit, car l'adversaire véritable en l'espèce est l'État libanais lui-même, et non quelque autre partie. C'est pourquoi la responsabilité nationale et morale incombe au premier chef au Président de la République, en sa qualité de chef de l'État et de garant premier de la sécurité et de l'intégrité du pays, ainsi que du sort de tous ses enfants sans exception. Celui qui a choisi jadis d'affronter Israël au nom de la dignité et de la souveraineté ne saurait se révéler aujourd'hui incapable de trouver la voie permettant de ramener ses enfants des exils forcés et de les rendre à leur patrie sous l'égide de la loi, de la justice et de la réconciliation nationale. En définitive, le défi fondamental qui se pose au Liban demeure le même : accomplir la transition de la mémoire de la guerre et de la division vers l'espace d'un État capable d'articuler justice et réconciliation, sans jamais sacrifier ni la souveraineté ni la dignité humaine de ses citoyens.

Le Liban entre les armes et les négociations
Par
Jad Akhawi
Publié
mai 10, 2026 - 16:02

Dans un moment régional d'une complexité extrême, le Liban se trouve confronté à une question existentielle qui dépasse de loin les calculs politiques du quotidien et les clivages traditionnels : que veut-il obtenir d'éventuelles négociations avec Israël, que peut-il offrir, et dispose-t-il seulement, en son for intérieur, de la capacité nécessaire pour honorer les engagements qui pourraient en découler ? Ces questions ont cessé d'être théoriques. Elles sont désormais directement liées au destin de l'État libanais, à la possibilité pour des centaines de milliers de ses ressortissants de rentrer dans leurs villages, et à la capacité du pays à sortir de sa condition d’ « arène de confrontation ouverte » pour accéder enfin au rang d'un État ordinaire, maître de ses frontières et de ses décisions. Le problème fondamental du Liban aujourd'hui ne réside pas seulement dans la guerre ou dans la menace d'une guerre, mais dans l'absence d'un État capable d'imposer une vision nationale cohérente. Depuis de longues années, le pays vit sous le joug d'une dualité mortifère : d'un côté, un État formel qui possède ses institutions, sa constitution et sa légitimité internationale ; de l'autre, une réalité militaire et sécuritaire dotée d'une capacité autonome à prendre des décisions souveraines touchant à la guerre et à la paix. C'est précisément cette dualité qui rend toute négociation future si épineuse, car la communauté internationale ne demande pas seulement ce que veut le Liban, mais également : qui représente réellement le pouvoir de décision libanais ? Dans le cadre de négociations sérieuses, on n'exigerait pas du Liban des «concessions gratuites», comme certains tentent de le présenter, mais une vision claire d'un État qui entend recouvrer sa souveraineté et son équilibre. Cela commence par l'affirmation d'un principe fondamental : le monopole du pouvoir de guerre et de paix entre les seules mains de l'État libanais. Un État ne peut négocier valablement lorsque ses décisions sécuritaires se trouvent réparties entre des institutions officielles et des forces militaires parallèles. En ce sens, tout processus de négociation authentique sera inévitablement lié à la question des armes hors du cadre étatique, non pas seulement parce qu'Israël ou la communauté internationale soulèvent ce dossier, mais parce que l'émergence d'un État normal au Liban est devenue impossible sans traiter ce dysfonctionnement structurel. C'est là qu'apparaît le grand dilemme. L'armée libanaise peut-elle, à elle seule, résoudre cette équation ? La réponse réaliste est que la question la dépasse de beaucoup. Le dossier des armes au Liban n'est pas une simple affaire sécuritaire pouvant être tranchée par une décision de terrain ou un affrontement intérieur ; il est enchevêtré avec les équilibres confessionnels, les conflits régionaux, la relation entre le Hezbollah et l'Iran, et le conflit ouvert avec Israël. Toute tentative d'imposer une solution par la force intérieure risquerait de précipiter le pays vers une explosion généralisée menaçant l'unité de l'armée elle-même et de reproduire les scènes d'une guerre civile dont les Libanais portent encore les cicatrices. Cela ne signifie nullement que l'armée libanaise soit sans rôle, bien au contraire. L'institution militaire demeure la seule entité nationale capable de jouer le rôle de garant de la stabilité, pour peu qu'on lui fournisse le parapluie politique et les capacités nécessaires. Mais elle ne peut se transformer en instrument de confrontation interne sans une décision politique fédératrice et un soutien intérieur suffisamment large. Toute approche sérieuse du dossier des armes exige donc une stratégie nationale progressive : une stratégie qui commence par le renforcement de l'État lui-même, par la montée en puissance de l'armée, et qui subordonne toute transition sécuritaire à un consensus intérieur large et à un règlement régional plus vaste. Car la réalité commande de reconnaître que la puissance du Hezbollah ne lui vient pas uniquement de l'intérieur du Liban, mais aussi de son appartenance à un axe régional conduit par l'Iran. Tout changement radical dans ce dossier sera dès lors tributaire de l'avenir des relations irano-israéliennes et de la nature des arrangements internationaux dans la région. C'est pourquoi réduire la question au slogan du « désarmement par la force » manque de réalisme, tout autant que la perpétuation du statu quo, qui n'est plus viable pour l'État libanais. Il est par ailleurs un dossier d'une urgence au moins égale, sans doute le plus pressant pour les Libanais aujourd'hui : celui du Liban-Sud, des déplacés et des villages ravagés. Des milliers de familles libanaises vivent un déracinement continu, conséquence de la guerre et des tensions frontalières. La question qui s'impose avec force est la suivante : le Liban peut-il, dans le cadre de négociations éventuelles, arracher à Israël des garanties de retrait et de retour des déplacés ? Théoriquement, oui. Il est légitime que le Liban exige la cessation des opérations militaires, le retrait israélien de tout point qu'il occupe et la sécurisation du retour des habitants dans leurs villages. Mais l'expérience historique de la région a amplement démontré que les « promesses » seules ne suffisent pas. Le Moyen-Orient est parsemé d'accords fragiles et d'ententes qui ont volé en éclats dès le premier retournement de situation sur le terrain ou en politique. Des garanties réelles supposent bien davantage que de simples déclarations politiques ou des arrangements verbaux. Si le Liban s'engage dans un processus de négociation, il lui faudra un accord explicite et écrit, assorti de calendriers précis et de mécanismes de contrôle et d'exécution. Il lui faudra aussi un parrainage et des garanties internationales effectives de la part d'acteurs capables d'exercer une pression réelle, comme les États-Unis, la France et les Nations unies. Le renforcement du rôle de la FINUL — ou de tout autre mécanisme de surveillance international — s'imposera pareillement pour garantir le respect mutuel du cessez-le-feu et prévenir l'effondrement rapide de tout accord. Mais même si les garanties sécuritaires venaient à se concrétiser, une autre bataille, non moins décisive, se dresserait : celle de la reconstruction. Revenir ne signifie pas seulement rouvrir la route vers le village ; cela signifie rebâtir les maisons, les infrastructures, les écoles, les hôpitaux, et assurer les conditions minimales d'une vie normale. Toute négociation sérieuse devrait donc lier impérativement la dimension sécuritaire à un plan de soutien économique et de reconstruction du Liban-Sud, faute de quoi le retour demeurerait factice et précaire. La difficulté au Liban tient pour une large part à ce que le débat intérieur se mène avec une mentalité de slogans absolus. Certains voient dans toute négociation une capitulation ; d'autres s'imaginent que la solution viendra d'un affrontement interne rapide qui réglerait tout d'un seul coup. La réalité est infiniment plus complexe. Le Liban n'est pas, aujourd'hui, en position de se permettre de grandes aventures, ni militaires ni politiques. Le pays traverse un effondrement économique, ses institutions sont à bout de souffle, et la société libanaise elle-même est divisée, apeurée et épuisée après de longues années de crises accumulées. Toute approche réaliste doit donc partir d'un objectif fondamental : la reconstruction de l'État libanais lui-même. Le vrai problème ne réside pas seulement dans l'existence d'une menace israélienne ou d'une influence iranienne, mais dans la faiblesse de l'État, qui a permis au Liban de se muer en espace ouvert aux conflits régionaux. Lorsque l'État est défaillant, tous les règlements extérieurs sont provisoires et toutes les trêves sont vouées à l'implosion. Le défi le plus considérable qui se pose au Liban n'est donc pas simplement de savoir comment négocier avec Israël, mais d'abord comment recouvrer sa décision nationale. Car la véritable négociation ne commence pas autour d'une table, mais lorsque l'État exerce une autorité réelle sur son territoire, ses frontières et ses institutions. Ce n'est qu'à cette condition qu'un accord pourra se transformer d'une trêve fragile en une stabilité durable. Le Liban n'a que faire de slogans de victoire illusoires, pas plus que de discours de reddition. Ce dont il a véritablement besoin, c'est d'un projet d'État : un État qui protège ses frontières par son armée, qui empêche que son territoire soit converti en plateforme pour les guerres des autres, et qui garantit à son peuple le droit naturel à la sécurité, à la stabilité et à la vie. Toute négociation future devra être mesurée à cette seule aune : rapproche-t-elle le Liban de l'État, ou le reconduit-elle dans la logique des arènes de confrontation, des axes régionaux et des guerres sans fin ?

Négociations de Washington : le Liban parviendra-t-il à briser ses chaînes?

Depuis l’émergence du conflit arabo-israélien, le Liban a cherché avec constance à se prémunir contre un glissement total dans le brasier des guerres ouvertes, en adoptant une politique articulée autour de deux piliers : être le dernier État arabe à signer un accord de paix avec Israël, et demeurer un «pays de soutien» à la cause palestinienne plutôt qu’un «pays de confrontation» qui porterait seul le poids de la guerre. Cette approche découlait de la nature singulière du Liban, de ses équilibres subtils et de sa composition politique et sociale qui ne saurait absorber des conflits prolongés dépassant ses capacités et ses ressources. Cet équilibre a toutefois commencé à vaciller progressivement avec la montée en puissance de l’action des fedayin palestiniens armés, lorsque de vastes régions du Liban-Sud se transformèrent en ce que l’on appela le « Fatehland », avec le soutien de forces islamiques et de gauche. Le Liban entra alors dans une nouvelle phase de division, d’autant que le régime d’Assad sut exploiter cette réalité et la mettre au service de ses projets régionaux, faisant du pays une scène ouverte aux guerres et aux règlements extérieurs. Au fil des années, les noms et les visages changèrent sans que le tableau d’ensemble ne se modifie ; les organisations palestiniennes sortirent de scène pour laisser place à l’influence iranienne exercée par le Hezbollah, et le rôle syrien s’effaça au profit de Téhéran qui s’empara des leviers politiques et militaires. Mais la différence fondamentale tient à la nature du lien entre l’Iran et le Hezb : il ne s’agissait plus d’une simple alliance d’intérêts, mais d’une relation doctrinale et organique profonde, ce qui rendit l’opération de découplage entre la décision libanaise et le projet iranien extraordinairement complexe. La région connaît aujourd’hui de grandes transformations qui redessinent les équilibres ; avec le retour du président Donald Trump à la Maison-Blanche, les données internationales se sont modifiées. Sur le plan intérieur, l’élection du général Joseph Aoun à la présidence de la République et la désignation du docteur Nawaf Salam pour former le gouvernement ont fait naître l’espoir d’une reconquête de la souveraineté étatique, après des années d’effondrement et d’hégémonie armée. C’est dans ce contexte que le projet d’un dialogue avec Israël a été mis sur la table, après que Téhéran eut fermé les portes à toute solution et conduit le pays au bord de l’implosion générale. Il est désormais manifeste que la perpétuation du statu quo signifierait l’isolement définitif et dévastateur du Liban ; aussi la nouvelle autorité considère-t-elle que le salut passe par la consolidation de l’autorité de l’État, la concentration du pouvoir de décision en matière de guerre et de paix entre les mains des institutions légitimes, et le retrait du pays du jeu des axes régionaux. Cette orientation se heurte cependant à des obstacles intérieurs ; les relations entre le président de la Chambre Nabih Berry et la présidence de la République traversent une tension croissante, Aïn el-Tiné ressentant que le processus de négociation outrepasse les ententes traditionnelles. La position du Hezbollah apparaît quant à elle plus complexe encore depuis que son pouvoir souverain a migré vers les Gardiens de la révolution iraniens, ce qui subordonne tout dialogue interne aux calculs de Téhéran et à ses négociations avec Washington. L’autorité libanaise affirme aujourd’hui son refus d’arrimer le destin du pays au train de la négociation irano-américaine, convaincue que le Liban ne peut continuer à servir de carte de pression pour des puissances extérieures. Dans ce qui pourrait fonder une nouvelle trajectoire politique, une rencontre entre des délégations libanaise et israélienne est attendue à Washington, dans ce qui constitue une tentative sérieuse de reconquérir le statut d’« État normal ». Le Liban se trouve aujourd’hui à un carrefour historique : soit le retour à la logique de l’État, de la souveraineté et des institutions, soit le maintien en otage des armes et des axes extérieurs qui n’ont légué aux Libanais que destruction et effondrement. Le Liban parviendra-t-il à briser les chaînes de « l’arène » pour entrer dans l’ère de l’« État » ?

Syriens, faites justice - mais que justice!
Par
Youssef Mouawad
Publié
mai 9, 2026 - 02:09

Une potence avait été dressée par des manifestants devant le palais de justice de Damas. Nous sommes le dimanche 27 avril dernier, dans la capitale syrienne: une foule compacte était présente à la première audience des procès censés statuer sur le sort des criminels du régime déchu de Bachar el-Assad. Les manifestants criaient vengeance: ils n’auraient pas hésité à mettre en œuvre leur propre justice! C’est dire l’ambiance générale surchauffée qui pourrait jeter le discrédit sur le cours des développements à venir. Un tribunal spécial pour la Syrie, sur le modèle de celui institué pour l’ex-Yougoslavie, aurait suscité moins d’appréhensions. Tout cela n’augure rien de bon pour la communauté alaouite qui a tenu les rênes du pouvoir pendant plus de 50 ans et à qui on attribue la responsabilité de la répression qui fit des ravages dans la population. État des lieux Aussi fallait-il s’attendre à ce que le système judiciaire syrien actuel reflétât la situation du pays qui n’a pas fini de panser les plaies de la guerre civile. Cette dernière est omniprésente dans l’esprit des survivants et ses péripéties hanteront longtemps encore individus et groupes divers. Un autre facteur qui ne joue pas non plus en faveur de l’équité ni en faveur de l’apaisement : la justice syrienne, prise dans son ensemble, n’avait plus été « souveraine » depuis la prise du pouvoir par le parti Baas. En effet, depuis les années soixante du siècle dernier, les magistrats étaient à la botte du régime et c’est tout dire ! Cinq décennies de sujétion au régime des Assad, père et fils, n’allaient pas générer une classe de magistrats intègres, professionnellement habilités à juger et farouchement indépendants. À cela ajoutons, comme le dit un observateur, que la machine judiciaire s’est constituée, en ce moment précis, autour d’une « constellation hétérogène de mécanismes : des processus nationaux de justice transitionnelle sans précédent, des initiatives locales de recherche de vérité, souvent informelles, à la fois réactives et fragiles, des promesses de futurs procès, ainsi qu’une diversification inédite de l’activité judicaire internationale ». Une justice à deux vitesses En effet, il ne faut pas oublier que les procès des criminels du régime déchu avaient démarré en Europe avant que ne se fût tenue, le mois dernier, une première audience à Damas. C’est qu’en vertu de la « compétence universelle » certains pays d’Europe ont pu poursuivre des crimes qui n’ont pas été commis sur leurs territoires. Si la France a lancé des mandats d’arrêt contre Bachar el-Assad, son frère Maher et d’autres encore, les tribunaux allemands de Coblence, de Stuttgart et de Francfort n’ont pas hésité à condamner des responsables syriens à des peines privatives de liberté, dont deux à perpétuité. Heureux hommes que ces fugitifs qui avaient comparu devant la justice européenne : ils ne risquaient pas la peine de mort et leurs conditions de détention restent autrement plus acceptables que celles prévalant dans les prisons damascènes. La loi du talion? Raison de plus de craindre l’exercice de la loi du talion lors de ce qu’il convient désormais d’appeler les « procès de Damas », procès qui détailleront les horreurs du régime renversé. La prochaine audience se tiendra le 10 mai : elle aura à statuer sur le sort du général de division Atef Najib, cousin du président Bachar el-Assad et ancien chef de la sécurité politique à Deraa, berceau du soulèvement de 2011. Alors, comment assurer la sérénité dans les prétoires lorsque les méfaits de ce bourreau d’enfants auront été divulgués dans le détail ? Et dans quelle mesure le pouvoir d’Ahmad al-Chareh pourra-t-il contenir la vague de fond qui, d’Alep, à Homs et Hama, exige de dresser sans délai les potences sur la place Marjeh?* *Cette même place où furent pendus en 1916 les nationalistes arabes, et en 1965 l’espion Élie Cohen.

La maladie culturelle
Par
Khalil Helou
Publié
mai 5, 2026 - 17:02

La maladie dont souffre le pays n’est pas seulement la milice du Hezbollah, quoiqu’elle constitue le défi le plus important, ni les autres milices, ni les groupes armés dans les camps palestiniens, ni l’absence de souveraineté, ni la corruption sempiternelle depuis l’époque de la Mutasarrifiyah (1862 - 1915). Cette maladie, qui est le déracinement de la culture de l’État et de l’État régalien, infecte les mentalités et y prolifère depuis l’occupation baathiste syrienne. Elle s’est exacerbée plus tard, et s’est cancérisée sous l’hégémonie du Hezbollah. Depuis 21 ans celui-ci, à tous les niveaux de sa hiérarchie, et là où il se trouve dans les institutions, s’acharne à modeler les mentalités et les rendre soumises, et utilise ces institutions comme bouclier sociopolitique et sécuritaire à son profit. L’État et ses institutions se retrouvent ainsi défigurés et tout officiel qui n’adopte pas le discours de la «résistance» est qualifié de «traître» et d’«agent sioniste»; également les pays amis où vivent des centaines de milliers de Libanais naturalisés ou non, doivent être qualifiés d’ennemis et leurs représentants évités ou boycottés sous peine d’accusations de connivence avec l’impérialisme. Le Liban devrait, selon cette culture répandue, s’isoler du monde arabe et du monde occidental. Pour les non admirateurs du Hezbollah, le Syndrome de Stockholm s’installe et se banalise, face à cela les champions du fait accompli ne trouvent mieux à faire que jouer le «pragmatisme» insipide. En contrepartie, la vague qui s’oppose drastiquement au parti armé, responsabilise «l’État profond» pour notre situation. Celui-ci est par définition classiquement affairiste, alors qu’en réalité ce dont nous souffrons est «l’État carapace», ou «l’État masque du Hezbollah». Faire endosser ce qui se passe à «l’État profond» est donc simpliste. De plus, déresponsabiliser les sommets de la hiérarchie de l’État, et les positions intermédiaires entre cette hiérarchie et les gouffres profonds, est erroné. La culture de l’État voulue par les pères fondateurs du Liban moderne depuis un siècle, avait été instaurée peu à peu par une classe élitiste d’abord sous le mandat français, puis sous les présidents et gouvernements successifs jusqu’en en 1975. On peut, en effet la constater en relisant les journaux de l’époque et en récapitulant comment était le quotidien d’avant-guerre. Il y avait certainement en ces périodes, un État et des institutions qui fonctionnaient malgré leurs lacunes, faiblesses et défauts. Celles-ci avaient pris leurs véritables dimensions durant les quatre premiers mandats présidentiels après l’indépendance, mais le laps de temps était insuffisant pour atteindre la maturité sociopolitique requise au niveau de tous les citoyens, surtout après quatre siècles de culture sectaire sous le régime des «millet» de l’Empire ottoman. Depuis 1975 les Libanais sont avides d’un État de droit souverain, le recherchent toujours, mais une grande majorité ne savent plus ce que c’est. Les institutions de l’État, au lieu qu’elles ne soient au service des citoyens, sont devenues des instruments de pouvoir, d’hégémonie et d’enrichissement. Nombreux trouvent cela routinier et vivent «normalement» avec. De plus, le concubinage de l’État avec la milice pro-iranienne est devenu une obligation aux yeux des supporters du Hezbollah, et banal au niveau des autres. Pour renverser la vapeur et remettre les choses à leur place, il manque des hommes d’État, des vrais, et non pas de simples représentants de confessions, qui souvent sont issus du populisme. La diversité confessionnelle est une réalité, mais sa gestion ne pourrait être du ressort des médiocres. Les élites dans chaque confession ou dans chaque parti sont une nécessité dans ces circonstances. Le président de notre parlement n’en est pas un au sens classique du terme. Il exerce un véto sur le pouvoir exécutif et une hégémonie sur l’administration de l’État pour faciliter les affaires de ses proches et partisans. Il gère le parlement beaucoup plus comme une «Loya Jirga» ou conseil tribal, et beaucoup moins comme une équipe qui légifère et qui discute des visions et des plans d’action face aux défis stratégiques, preuve en est l’absence tonitruante du parlement concernant la guerre Hezbollah-Israël depuis 2023. Le Premier ministre à son tour est presque étranger aux décisions sécuritaires et militaires. Notre gouvernement, quoique ses ministres sont qualifiés, ressemble peu à une équipe de travail qui pose les problèmes collectivement et élabore des solutions. Une politique étrangère claire n’est pas apparente, de même qu’une stratégie de négociations avec l’État hébreu, refusées par une partie du pouvoir exécutif et législatif. Le président de la République multiplie ses prises de positions, mais ne réussit pas à jouer le rôle de chef d’orchestre constitutionnel. Les attaques et diffamations qu’il subit ne sont pas contrecarrées par des mesures institutionnelles de poids. De plus, les politiciens, les chefs de clans et de milices, et les caissons de résonance, se disputent les écrans et les colonnes pour affirmer qu’ils sont pour ou contre les négociations avec Israël, et ceci s’arrête au stade des prises de positions. Les plaintes contre «l’État carapace» sont justifiées mais insuffisantes. Ce sont les actions qui manquent de la part d’hommes d’État. Les pays de la région qu’ils soient amis, ennemis ou adversaires, mettent les bouchées doubles pour assurer les intérêts de leurs peuples et sortir avec les moindres dégâts de la crise régionale. Chez nous, si les affaires continuent à être gérées de la sorte, les solutions seront projetées de l’extérieur, sinon on sera condamné à se limiter à gérer le quotidien. Pour finir, ce qui a été dit à propos de l’État de droit et l’État régalien relève peut-être de l’utopie, mais si l’on ne vise pas très haut, non seulement on risque de faire du sur place, mais de glisser très bas.

Le dernier venin
Par
Akram Nehmé
Publié
mai 4, 2026 - 07:57

Le Hezbollah, qui pendant des années faisait trembler tout le pays avec ses armes, ses hommes et ses menaces, en est aujourd'hui réduit à salir le patriarche maronite Béchara Raï à travers des armées de comptes anonymes, de faux courage et d'insultes écrites derrière un écran. Même leur manière de tomber devient petite. Pourquoi cette rage ? Parce que le patriarche a simplement rappelé une chose devenue insupportable pour eux : le Liban appartient aux Libanais. Une phrase simple. Une phrase normale. Et pourtant ils n'arrivent plus à la faire taire. Alors ils frappent dans le vide, comme quelqu'un qui sent que le sol se dérobe sous ses pieds. Ce n'est pas un signe de puissance. C'est exactement l'inverse. Les mouvements sûrs d'eux-mêmes n'ont pas besoin d'envoyer des anonymes attaquer un homme d'Église. Quand on remplace les arguments par la boue, c'est qu'au fond on sait déjà qu'une partie de la bataille est perdue. Il existe un moment dans la vie des organisations où elles comprennent que la peur qu'elles inspiraient commence à disparaître. Et quand la peur s'en va, il ne reste plus grand-chose. C'est là que viennent les réactions nerveuses, les insultes, les excès, les coups inutiles. Comme un scorpion acculé qui pique une dernière fois, non parce qu'il domine encore, mais parce qu'il ne sait plus mourir autrement. Dans l'histoire du Liban, lorsqu'un mouvement commence à s'attaquer avec hystérie à une autorité religieuse, c'est souvent le révélateur qu'il a épuisé ses autres recours. L'argument politique ne convainc plus. L'argument militaire ne suffit plus. Alors il reste la boue. Mais la boue lancée contre un patriarche ne salit pas celui qu'elle vise. Elle révèle surtout celui qui la lance. Ce qui se passe aujourd'hui dépasse largement une polémique contre le Patriarche Raï. C'est le spectacle d'un système qui sent que le temps change autour de lui. Et un système qui sent sa fin devient souvent agressif, désordonné et bruyant. Le plus dur pour eux, c'est ce moment très précis où la peur change de camp. Un mort ne sait pas qu'il est mort. Mais un mourant, lui, le sait.

Enfin, les procès de Damas!
Par
Youssef Mouawad
Publié
mai 2, 2026 - 09:58

Des procès, il y en eut à Nuremberg (1945-46) et à Tokyo (1946-48), et même qu’à Istanbul, on dressa les potences en juillet 1919 pour exécuter de Jeunes Turcs responsables du génocide arménien. Cela dit, l’on s’était légitimement demandé pourquoi le pouvoir d’Ahmed al-Chareh tardait à mettre en branle la machine judiciaire. Ce dernier hésitait-il à sanctionner les exactions commises contre tout un peuple par la dynastie des tyrans Al-Assad et par leurs camarillas? La question était d’autant plus lancinante que plus d’une vingtaine de responsables – des premiers et deuxièmes couteaux, si vous me passez l’expression – avaient été appréhendés et croupissaient dans les geôles en attente d’un jugement. Or voilà que le 26 avril dernier s’ouvrait à Damas la première audience publique par cette déclaration du juge Fakhr al-Din al-Aryane : « Aujourd’hui, nous entamons les premiers procès relevant de la justice transitionnelle en Syrie ». Brève comparaison Qui ne souhaiterait à notre voisine la Syrie la tenue des procès publics lesquels, en condamnant les criminels du régime baasiste, feraient non point vengeance, mais justice? Et pour cela, ne faudrait-il pas éviter de prendre exemple sur le modèle irakien ou sur le modèle libanais ? Rappelons qu’en Irak, se déroula en 2006 un simulacre de procès, le fameux kangaroo trial de Saddam Hussein. Ce dernier fut exécuté à la hâte après sa condamnation dans l’affaire de Dujail et avant que ne s’achevât le procès relatif à l’affaire de Halabja de 1988, où des armes chimiques furent utilisées contre la population civile. Aussi, les Kurdes, comme tant d’autres proches des victimes, furent-ils privés d’une saine administration de la justice, qui aurait certainement atténué le sentiment d’iniquité absolue qu’ils éprouvaient: un procès dans les règles ne pouvant que contribuer au travail de deuil. Quant au Liban, pays d’exception qui avait connu quinze années de conflit civil larvé et d’occupations étrangères, on se révéla plus expéditif et autrement plus laconique : la loi d’amnistie de 1991 effaça d’un trait de plume les horreurs commises. En attendant Bachar et Maher et les autres Faut-il croire que les choses seront différentes en Syrie? En tout cas, les tribunaux syriens ne chôment pas le dimanche puisque c’est en un tel jour que s’était tenue à Damas la première audience d’un processus qui va décidément mettre à nu les horreurs du pouvoir déchu. Manquaient cependant à l’appel deux invités de marque: le président déchu Bachar al-Assad et son frère Maher. Ils s’étaient dissipés dans la nature comme tant d’autres massacreurs qui se la coulent douce soit en Russie, soit au Liban, soit en Irak ou en Iran, voire en Allemagne, en Suède et en Belgique, nous dit-on! Les criminels du régime qui échapperont à la justice de leur pays se comptent par milliers. Des « fusibles » payeront en lieu et place de ceux qui avaient planifié et ordonné carnages et tortures systématiques, cette marque déposée du système pénitentiaire syrien. Justice transitionnelle et règle de droit ? Un procès, il en faut, ne serait-ce que pour ses effets cathartiques. Mais point une revanche dictée par la loi du talion! La « justice transitionnelle » que n’a pas manqué de souligner le juge Al-Aryane ne doit pas prendre l’allure d’un règlement de compte; elle doit établir la vérité des faits, compenser les victimes et préparer la voie à une réconciliation nationale. Mais, est-ce là autre chose qu’un vœu pieux ? Jeunes, nos maîtres nous prévenaient contre les illusions et l’idéalisme. Car, comme la charité, la justice ne saurait être dans sa mise en œuvre que « partielle et partiale ». *Certains crimes comme ceux commis à l’encontre de personnalités politiques, religieuses ou diplomatiques n’étaient cependant pas couverts par la loi d’amnistie.

Le Liban n’est pas Gaza
Par
Makram Rabah
Publié
mai 1, 2026 - 03:43

Lorsque des responsables israéliens menacent de réserver au Liban-Sud le même sort que Gaza, cette déclaration n'est pas seulement irresponsable, mais politiquement révélatrice, en ce qu'elle expose la mesure dans laquelle l'escalade régionale s'est enchevêtrée aux calculs de politique intérieure israélienne, tout en reflétant, parallèlement, la paralysie structurelle propre au Liban lui-même. Une telle rhétorique mérite d'être renvoyée à ce qu'elle est réellement, à savoir une posture électoraliste habillée en doctrine stratégique, sans pour autant qu'on puisse la dissocier d'une réalité autrement plus lourde de conséquences : le Liban a été entraîné, une fois de plus, dans une guerre qu'il n'a pas choisie, par un acteur qui ne répond pas de ses actes devant l'État, et qui ne supporte pas, de manière responsable, le coût de ses décisions. Il n'est pas de comparaison valable entre Gaza et le Liban-Sud, non pas parce que l'ampleur des destructions diffère, mais parce que l'architecture politique qui sous-tend chacun de ces cas est fondamentalement distincte. Gaza est gouvernée par une autorité qui revendique ouvertement la responsabilité de sa posture militaire, tandis que le Liban demeure prisonnier d'une inversion dangereuse où l'État supporte le poids de la guerre sans exercer de contrôle souverain sur les instruments qui la produisent. L'affrontement en cours le long de la frontière sud n'est donc pas simplement un conflit bilatéral entre Israël et le Hezbollah, mais bien la manifestation d'une crise plus profonde de la gouvernance libanaise, où l'absence d'une autorité décisionnelle unifiée a transformé le pays en arène plutôt qu'en acteur. La conduite militaire d'Israël dans le sud, notamment le ciblage systématique des infrastructures et des réseaux de tunnels, est souvent présentée comme une nécessité sécuritaire, alors qu'elle ressemble en pratique à l'application forcée, par une puissance de feu écrasante, de résolutions internationales que l'État libanais a failli à mettre en œuvre ou a refusé d'appliquer. La référence persistante à la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations Unies n'est pas fortuite ; elle souligne à quel point Israël prétend désormais faire respecter, par des voies unilatérales, des obligations auxquelles le Liban s'est dérobé. Cette dynamique ne fait pas seulement éroder une souveraineté libanaise déjà fragile ; elle place également l'État dans la position intenable d'être simultanément jugé et contourné par des acteurs extérieurs qui ne distinguent plus entre les institutions étatiques et le groupe armé qui opère à leurs côtés. Ce qui rend ce moment particulièrement périlleux, c'est l'écart croissant entre les récits officiels et les réalités vécues sur le terrain. L'armée libanaise a à plusieurs reprises signalé sa conformité avec le cadre censé démilitariser la zone au sud du Litani, pourtant les développements en cours suggèrent soit un défaut d'application, soit un manque de volonté politique pour faire face aux violations. Cette ambiguïté a créé un vide dans lequel prolifèrent les revendications concurrentes, offrant à Israël les arguments pour justifier la poursuite de ses opérations, tout en laissant au Hezbollah l'espace pour entretenir son propre discours de dissuasion et de résistance. Dans un tel environnement, la vérité devient secondaire par rapport à l'utilité, et les faits sont mobilisés de manière sélective pour servir des agendas préétablis plutôt que pour éclairer la politique. Les conséquences de cette dissonance ne se limitent pas au champ de bataille ; elles s'étendent au tissu social et politique du Liban lui-même. Le déplacement des populations du sud a mis à nu l'ampleur de l'effondrement infrastructurel et l'impossibilité de maintenir une vie civile digne dans les conditions actuelles, tandis que les évacuations répétées des habitants, souvent sur l'instigation des acteurs mêmes qui prétendent les défendre, révèlent un schéma troublant où les populations sont traitées comme des variables sacrifiables dans un calcul stratégique plus large. La dimension humanitaire de ce conflit, bien que fréquemment invoquée, demeure subordonnée aux impératifs du maintien d'un théâtre d'affrontement qui sert des intérêts extérieurs aux frontières du Liban. Au cœur de cette crise réside une vérité plus inconfortable, que les responsables libanais ont été peu enclins à articuler avec clarté : l'érosion de la souveraineté n'est plus une préoccupation abstraite mais une condition vécue, façonnée par l'enracinement d'une puissance militaire non étatique et son intégration dans un axe régional conduit par l'Iran. La présence de décideurs qui opèrent en dehors du cadre des mécanismes de responsabilité libanais, et dont les priorités s'alignent sur des objectifs stratégiques extérieurs, a effectivement transformé des pans entiers du pays en prolongements d'un affrontement géopolitique plus vaste. Cette réalité complique toute tentative de négocier un cessez-le-feu ou une désescalade, dans la mesure où elle pose la question fondamentale de savoir qui, exactement, détient l'autorité pour engager le Liban sur la voie de la paix. C'est dans ce contexte que doit être compris le débat sur les négociations. L'insistance de certains à considérer l'engagement dans des pourparlers comme une trahison reflète une culture politique qui a longtemps confondu la diplomatie avec la faiblesse et valorisé l'affrontement perpétuel comme marqueur de la dignité nationale. Pourtant, l'alternative, autrement dit poursuivre une guerre sans objectif clair, sans consentement de l'État et sans voie viable vers une résolution, n'offre guère plus que la promesse d'une destruction accrue. Les négociations, en ce sens, ne constituent pas une concession mais une nécessité, à condition qu'elles soient ancrées dans une vision cohérente de l'autorité étatique et soutenues par la volonté d'affronter la cause profonde de l'impasse actuelle : l'existence d'une entité armée opérant indépendamment du commandement national. Les acteurs internationaux et régionaux, notamment ceux du Golfe arabe, ont rendu leur position de plus en plus explicite. L'aide financière et le soutien à la reconstruction ne se déverseront pas dans un système perçu comme subordonné au contrôle des milices, pas plus qu'un appui politique ne sera accordé à un État incapable d'affirmer sa propre primauté dans les domaines de la guerre et de la paix. Cette conditionnalité, souvent critiquée comme pression extérieure, reflète en réalité un consensus plus large selon lequel la stabilité ne peut pas être construite sur l'ambiguïté, et que la souveraineté ne peut pas s'exercer de manière sélective. Le Liban se trouve aujourd'hui à un carrefour qu'il a souvent approché sans jamais le traverser pleinement. Le choix qui se pose à lui n'est pas entre la guerre et la paix au sens conventionnel, mais entre continuer d'exister comme une arène fragmentée pour des puissances rivales ou se reconstituer en État capable de prendre ses propres décisions et de les faire respecter. Tant que le monopole de la violence demeurera contesté, chaque cessez-le-feu sera temporaire, chaque effort de reconstruction provisoire et chaque affirmation de souveraineté incomplète. La voie à suivre n'est ni aisée ni immédiate, mais elle commence par une reconnaissance simple, souvent esquivée : un pays qui ne contrôle pas ses armes ne contrôle pas son avenir.

Quand le vol devient un «trou financier»
Par
Mona Fayad
Publié
avr. 30, 2026 - 20:43

Le Liban n’a pas sombré à cause d’un dysfonctionnement dans les chiffres, mais parce que les significations et les valeurs se sont effondrées. Soudain, l’argent des gens spolié n’a plus été appelé vol, mais « trou financier ». Il n’y a plus eu de responsables, seulement des « pertes ». Et il n’y a plus eu de victimes, mais des « déposants » à qui l’on demande de comprendre la situation et de participer à l’absorption des coûts. Ce n’est pas seulement une question de langage. C’est le cœur même du combat. Quand un crime est réduit à un terme comptable, le débat devient technique plutôt qu’éthique et juridique. La question est soustraite au champ de la justice pour être versée dans celui de la gestion, du « qui a volé ? » au « comment distribuer la perte ? ». C’est là que commence le grand glissement : les victimes se transforment progressivement en acteurs de la solution, et non en détenteurs de droits. Ce qui s’est passé au Liban n’était pas une tempête financière passagère. C’était le résultat d’un complot ourdi par un système intégral : un État qui s’est endetté sans limites, une banque centrale qui a orchestré les illusions, et des banques qui ont accumulé des profits pharaoniques avant de fermer leurs portes au visage de leurs déposants. Et pourtant, les solutions proposées aujourd’hui commencent par les poches des citoyens, et non par les foyers du dysfonctionnement. Des plans se présentent sous des titres « réalistes » ou « sauveteurs », alors qu’ils ne sont en substance qu’une redistribution des pertes, et non un traitement de leurs causes. On demande aux déposants d’accepter l’effacement d’une partie de leurs avoirs, ou leur conversion en actions dans des entités dont la valeur reste indéfinie. Même les propositions qui semblent moins sévères — comme l’idée d’un fonds souverain où seraient logés les actifs de l’État — ne sont pas sans danger, non à cause du concept lui-même, mais à cause de ceux qui le géreraient. C’est pourquoi cette idée demeure ambiguë et périlleuse tant qu’elle n’est pas assortie d’une condition élémentaire : qui garantit la transparence, et qui rend des comptes ? La contradiction fondamentale tient à ce que celui qui réclame transparence et réforme judiciaire propose dans le même souffle de confier les actifs de l’État à un système qui n’a jusqu’ici prouvé aucune capacité de transparence ni de responsabilisation. Pour ma part, le problème ne réside pas seulement dans les solutions, mais dans l’ordre des priorités : commençons-nous par la responsabilisation, ou sautons-nous par-dessus elle ? Comment peut-on parler de « gouvernance » et de « gestion éclairée » des actifs de l’État, dans un pays qui n’a pas encore réussi à mener un seul audit sérieux, ni à demander des comptes à quiconque pour l’effondrement ? Comment croire que ce qui n’a pas pu être préservé dans les banques le sera dans un fonds ? N’est-ce pas là transférer la perte des bilans bancaires au corps de l’État lui-même, c’est-à-dire à la société tout entière ? Plus grave encore, c’est le fait de sauter par-dessus un principe fondamental : aucune solution durable ne peut être bâtie sur l’ignorance des responsabilités. Le débat, dès lors, ne relève plus seulement de l’économie, mais aussi du droit. Car le Liban n’est pas en dehors du monde ; il est engagé par des conventions internationales de lutte contre la corruption, notamment la CNUCC, qui place sans ambiguïté la question du recouvrement des avoirs pillés et la responsabilisation au cœur de tout parcours réformateur. S’il y a eu corruption, il ne suffit pas d’en gérer les conséquences ; il faut la dévoiler, en responsabiliser les auteurs, et recouvrer les fonds détournés. Les États sont tenus de s’efforcer de récupérer les avoirs volés ou transférés par des voies illicites, sans qu’il soit possible de faire l’impasse sur la détermination des responsabilités : qui a pris les décisions ? qui en a profité ? qui a couvert le tout ? Ce qu’il faut, c’est la transparence : toute réforme doit passer par un audit effectif, une justice indépendante et une clarté dans les chiffres. Je ne suis pas experte en finances, mais je sais qu’il y a une différence entre traiter les pertes et traiter leurs causes. Autrement dit : avant de demander aux gens de supporter les pertes, un effort sérieux doit être consenti pour récupérer ce qui a été transféré ou dont on a profité par des voies illégales. Et avant toute restructuration du système bancaire, il convient d’identifier ceux qui en ont abusé. Mais le plus grave n’est peut-être pas dans le contenu de ces propositions, mais dans leur timing. Dans un moment de guerre, d’angoisse existentielle et de négociations cruciales ouvertes sur de longues incertitudes, le dossier des dépôts est rouvert. Non parce que le moment est propice, mais parce qu’il peut l’être pour ceux qui veulent faire passer ce qui ne supporterait pas un débat élargi. Dans les moments d’attention dispersée, la capacité de résistance s’affaiblit, les discussions s’écourtent, et ce qui était inadmissible devient acceptable sous couvert de « nécessité ». Les questions existentielles ont besoin d’une conscience collective, et non d’un épuisement collectif. Elles ont besoin d’un débat ouvert, et non de la pression du temps et de la peur. Car les solutions imposées dans les moments de faiblesse sont rarement justes. Cela ne signifie pas que ce dossier peut être indéfiniment différé. Mais la différence est grande entre soumettre une question fondamentale dans le cadre d’un débat national ouvert et l’introduire dans la cohue de la peur et de la fatigue, là où les citoyens se muent en récepteurs passifs. Les grandes questions ne nécessitent pas seulement des solutions, mais des conditions équitables pour être posées. Elles ont besoin d’une conscience collective, et non d’un épuisement collectif. Sinon, toute solution — aussi technique et équilibrée qu’elle puisse paraître — portera en elle la distorsion du moment qui l’a vu naître. Le problème ne réside pas dans la recherche de solutions, mais dans leur nature et dans l’ordre des priorités. Lorsqu’un plan commence par effacer les droits plutôt que les consolider, et par protéger le système plutôt que le mettre en cause, il ne traite pas la crise : il la reproduit sous une autre forme. Ce qu’on exige aujourd’hui n’est pas un miracle financier, mais un minimum de justice. Que les choses soient appelées par leur nom. Que les responsabilités soient déterminées. Qu’une tentative sérieuse soit faite pour recouvrer les fonds. Sinon, nous serons en présence d’un spectacle familier : Un nouveau langage, de nouveaux termes, une nouvelle formule… mais le même résultat. Pas un « trou financier », mais une histoire limpide : des fonds spoliés, et un système qui tente de convaincre leurs propriétaires d’accepter la perte comme un destin.