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Opinion

Liban: le danger venu de l’intérieur
Par
Najib Zwein
Publié
juin 8, 2026 - 15:22

Les Libanais ont de tout temps répété ce proverbe populaire: «Mieux vaut mille ennemis hors de chez soi qu’un seul ennemi dans la maison.» Et c’est en peu de mots qu’il a résumé, de génération en génération, une vérité politique et nationale immuable: les dangers venus du dehors, si redoutables soient-ils, demeurent moins dévastateurs que ceux qui s’insinuent au-dedans pour frapper l’unité de l’État, paralyser son jugement et saper sa souveraineté. C’est à cette aune que l’on peut comprendre une large part des épreuves que le Liban a traversées au cours des dernières décennies. L’Iran n’a jamais traité avec l’État libanais comme avec un État souverain et indépendant, doté de ses propres institutions constitutionnelles ; il a toujours choisi de passer par des forces et des organisations qui lui doivent allégeance politique et idéologique. Il a trouvé dans les circonstances régionales, au lendemain de la révolution khomeiniste et sous le drapeau de l’«exportation de la révolution islamique», une occasion propice pour tisser des relais et étendre une influence qui déborde largement ses frontières nationales vers plusieurs pays arabes. Avec le temps, l’affaire en vint à une vantardise publique de domination sur quatre capitales arabes, dont Beyrouth figurait en tête. Sur la scène intérieure libanaise, le Hezbollah réussit à instrumentaliser l’étendard de la résistance pour asseoir sa position politique et militaire, jusqu’au point où son ancien secrétaire général, Hassan Nasrallah, déclara ouvertement que l’argent, les armes et les ressources du Parti provenaient d’Iran. Or les deux parties commettent la même erreur. L’Iran s’est comporté comme si le Liban faisait désormais partie intégrante de sa sphère d’influence directe, tandis que le Hezbollah s’est conduit comme s’il était la référence suprême, au-dessus des institutions de l’État et de ses autorités constitutionnelles. Mais les faits ont démontré que le Liban, malgré tout ce qu’il a enduré, n’a pas perdu sa capacité à se relever ni à restaurer son rôle et ses institutions. Avec l’élection du général Joseph Aoun à la présidence de la République et la désignation du docteur Nawaf Salam à la tête du gouvernement, une nouvelle phase politique s’est ouverte, dont le signe distinctif est la réhabilitation de l’État libanais et du concept de souveraineté nationale. Les conditions qui avaient si longtemps permis à des projets de tutelle et d’emprise de perdurer ont changé de nature, et les nuages de l’occupation et de l’influence étrangère commencent à se dissiper progressivement du ciel libanais, tandis que nombre de projets régionaux se révèlent sous leur vrai jour. Le malheur est que le Hezbollah et l’Iran ont refusé de reconnaître ces mutations. Plutôt que de revoir leur manière d’aborder l’État libanais, ils ont continué de s’adresser à lui avec la mentalité d’un passé révolu. L’autorité libanaise avait d’abord tenté d’adopter un langage posé et diplomatique, mêlant le respect à la fermeté, et affirmé la nécessité de traiter avec les institutions légitimes comme avec la seule instance habilitée à exprimer la volonté des Libanais. Mais l’outrecuidance a persisté, jusqu’à ce que la position ferme du président de la République vienne trancher nettement: la légitimité libanaise réside dans la Constitution et dans les institutions de l’État, et le peuple libanais n’est le vassal d’aucun État étranger ni le sujet d’aucune direction partisane, quelle que soit son envergure ou son influence. Malgré tout, certaines postures iraniennes ont continué de faire fi de ces réalités, allant jusqu’à un niveau d’offense politique et morale sans précédent lorsqu’un journal iranien s’en prit au président de la République en des termes indignes des relations entre États et irrespectueux de la souveraineté des nations. Ce comportement témoigne de l’ampleur de la crise que vivent ceux qui n’ont toujours pas assimilé que le Liban n’est la propriété de personne, et que le temps des diktats et des tutelles a commencé à décliner. Les Libanais ont considéré Israël comme un ennemi pendant de longues décennies, et le différend avec lui demeure ouvert sur des questions fondamentales de souveraineté, de frontières et de sécurité. Mais négocier avec des adversaires et des ennemis ne relève ni de la capitulation ni de la concession. Il s’agit d’un instrument politique auquel les États recourent pour défendre leurs intérêts et protéger leurs peuples. Les États négocient depuis une position de confiance en eux-mêmes, non depuis une position de peur ou de sujétion. À l’inverse, la blessure venue du dedans reste la plus dangereuse de toutes. L’histoire libanaise est remplie de moments qui ont montré que les divisions internes et les allégeances extérieures ont toujours constitué la plus grande porte d’entrée aux crises et aux catastrophes. C’est pourquoi les Libanais ont répété sans cesse que la trahison venue de l’intérieur ébranle les montagnes, parce qu’elle vient de ceux qui sont censés partager le même toit. Ce dont le Liban a besoin aujourd’hui, ce ne sont ni de nouvelles loyautés transnationales, ni de projets supplémentaires qui placent les intérêts de l’étranger au-dessus des intérêts des Libanais. C’est un seul État, une seule autorité, une seule décision nationale. Car lorsque l’État avance, l’influence recule ; lorsque la logique des institutions l’emporte, les chimères de la domination s’effondrent d’elles-mêmes ; et lorsque les Libanais se rassemblent autour de leurs institutions constitutionnelles et de leurs autorités légitimes, il ne reste plus de place pour quelque nouveau Brutus qui viendrait poignarder le Liban de l’intérieur.

Le détroit d’Ormuz, miroir des contradictions du monde
Par
Yakzan Takki
Publié
juin 7, 2026 - 06:25

Le détroit d’Ormuz a placé le monde face à un miroir grossissant de ses propres contradictions, à la manière de la crise du Covid-19 ou de la guerre en Ukraine et à Gaza. La prospérité moderne repose sur la stabilité mondiale et la fluidité des échanges matériels — routes maritimes, molécules, câbles, ports, taux d’intérêt — dans une mondialisation fondée sur l’économie du réel contemporain. Confrontées à une crise énergétique, les réactions suivent désormais un schéma familier: la montée du prix du pétrole rend les énergies renouvelables plus attractives, l’envolée du prix du gaz accroît l’importance des routes plus sûres, et les concepts de souveraineté retrouvée s’imposent à nouveau dans le débat. Cette logique n’est pas fausse, mais elle est tout simplement incomplète. Avec la crise d’Ormuz, la mondialisation entre dans une phase de naufrage progressif, sa liquidité se perdant dans les labyrinthes des dunes de sable. Les États qui veulent simultanément se réarmer, décarboner, protéger leur modèle social, financer le vieillissement de leur population, investir dans l’intelligence artificielle, soutenir leur industrie et réduire leur dette se retrouvent pris dans un contexte de croissance atone et de marges budgétaires qui s’amenuisent, au milieu d’effondrements structurels ayant rapproché l’Europe, jadis «cœur du monde», des conditions du tiers-monde, à mesure que s’achève le chapitre de son progressisme culturel et de son autorité intellectuelle. S’y mêle la désillusion mélancolique face à la chute du rêve américain que proclamait jadis la célèbre Déclaration d’indépendance de 1776, tandis que les espaces démocratiques se dissolvent dans les vides et les populismes politiques. Le secteur privé et la société civile ne sauraient se substituer à l’État lorsqu’il s’agit d’assumer les risques politiques ou stratégiques, ni prendre en charge à eux seuls le retour à un état de choses plus satisfaisant. La stabilité ne survient en réalité qu’après un désengagement du risque assumé par le secteur public, et non à sa place. L’équation est redoutable: plus le monde devient dangereux, plus les investissements de souveraineté deviennent indispensables — mais ils exigent des États dotés d’une solvabilité intellectuelle, politique, financière et sociale, alors que la multiplication des crises rend précisément ces mêmes États plus fragiles. Le service mondial est en voie de désintégration — dettes mutualisées, ambitions rabottées —, les solutions sont connues, les désaccords aussi. La crise du détroit ne constitue pas seulement un choc sur les prix des hydrocarbures, une inflation des coûts de fret, des perturbations des chaînes d’approvisionnement et des surcoûts industriels ; elle révèle également le choc subi par la capacité des sociétés modernes à s’adapter aux conflits et aux effondrements dans la « Tour de Babel » des fractures géopolitiques, ainsi que la menace que représente une minorité de milliardaires se présentant comme supérieurs et tout-puissants, capables de mettre le monde en coupe réglée au gré d’intérêts démesurément cultivés, sans en assumer le moindre coût moral. Hamlet , le chef-d’œuvre shakeapearien consacré au prince inconstant, semble traverser un moment singulièrement élu. Cette fiction de la perte qui a inspiré la création de Hamlet — personnage pragmatique et irréductiblement idéal — convient parfaitement à notre époque, où la fluidité des mauvaises nouvelles n’en finit pas d’alimenter des interrogations existentielles, et où les hommes sont épuisés par le déferlement des catastrophes du monde. Comment cet homme aux multiples dissonances intérieures peut-il trouver sa place dans un monde qui persiste à le mécomprendre, à reformuler en récits simplifiés ses angoisses, à le confronter à la complicité avec un système politique défaillant, si étroitement apparenté au nôtre qu’il engendre une tristesse générale et diffuse? Le monde perçoit bien que tout ce que veut le président américain Donald Trump, c’est, en substance : «Prends cette chose et fais-en ce que bon te semble.» Chaque jour, il exhibe ses gesticulations facétieuses, s’adressant directement au public avec une constance théâtrale qui n’est pas sans peser lourd. Et cette manière d’être installe dans le monde un malaise persistant — un président hyperconnecté sur sa plateforme Truth Social , publiant toutes les heures ou presque une déclaration qui mobilise le monde entier, des choses difficiles à déchiffrer. Le rythme du monde tourne désormais sur les récits qui entourent l’Amérique et l’Iran: se rapprochent-elles d’un accord, ou peut-être pas ; l’accord avec l’Iran serait en grande partie conclu et serait annoncé prochainement, ou bien il n’y aurait aucune urgence à l’annoncer, voire aucun accord du tout. Ce ne sont là qu’un échantillon des messages déconcertants de Trump. Il semble pourtant que les parties belligérantes s’approchent effectivement d’une entente, même si celle-ci ne sera pas un accord global mettant fin à la guerre de manière définitive. Dans le meilleur des cas, il s’agirait vraisemblablement d’un accord provisoire autour d’un ensemble de principes généraux — une extension du cessez-le-feu d’au moins soixante jours —, le temps de négocier les modalités de mise en œuvre de ces principes, les négociateurs devant encore travailler sur les détails. Chaque détail, chaque mot d’une déclaration d’intentions aura son poids et sera examiné à la loupe. Mais l’essentiel dépendra de ce qui adviendra par la suite. L’Iran veut à tout prix éviter le scénario d’un accord provisoire et fragile que ses adversaires pourraient utiliser pour préparer une guerre que Trump n’engagera vraisemblablement plus après la fin de la Coupe du monde, et à quelques semaines seulement des élections de mi-mandat. Mais l’Iran peut-il obtenir des États-Unis l’engagement qu’Israël sera également lié par l’accord ? Rien n’est moins sûr. Le régime iranien a peut-être survécu à la guerre. Les Gardiens de la révolution ont consolidé leur emprise sur le pouvoir et ont démontré aux États-Unis, à Israël et aux pays du Golfe qu’une guerre de grande envergure n’avait pas suffi à les faire plier, sans parler de les renverser. Ils ont découvert que la fermeture du détroit d’Ormuz constituait un moyen de dissuasion presque équivalent à une arme nucléaire et entendent désormais en percevoir des droits de passage pour compenser les dommages causés par le conflit. Mais qui se chargera de vérifier le respect des engagements? Que deviendront les installations nucléaires existantes? Ce seront là des discussions nucléaires longues et complexes, portant notamment sur le stock iranien qui dépasse les quatre cents kilogrammes d’uranium enrichi. L’Amérique réclame depuis longtemps son transfert à l’étranger, tandis que l’Iran insiste pour le diluer sur son propre sol. M. Trump a laissé entendre qu’il pourrait accepter cette dernière option, peut-être sous la supervision d’une «commission de l’énergie atomique», sans qu’il soit clair s’il entendait par là l’organisme américain portant ce nom — dissous en 1974 — ou l’Agence internationale de l’énergie atomique, l’instance onusienne de surveillance nucléaire. La question la plus épineuse reste la revendication iranienne de bénéfices économiques substantiels. Le régime espère récupérer rapidement une partie de ses avoirs, estimés à cent milliards de dollars, gelés dans des banques étrangères. Les responsables américains se disent prêts à accorder une dérogation permettant à l’Iran d’exporter une partie de son pétrole, mais refusent tout déblocage direct des fonds tant qu’aucun progrès définitif n’aura été enregistré. Quant au régime théocratique, il table déjà sur tout ce qu’il peut espérer obtenir, à commencer par la reconstruction de son programme de missiles balistiques et de ses milices grâce aux milliards qui afflueront dans ses caisses avec la levée potentielle des sanctions dans le cadre d’un accord final — ce qui ne ferait que compliquer davantage une situation déjà très chargée. Des situations troublantes, ou du moins quasi-troublantes : une guerre partiellement perdue, partiellement manquée, une guerre pour rien ou seulement pour ne rien gagner. Une guerre où les pertes et les gains s’avèrent insuffisants pour justifier la compétition, et qui laisse surtout tout en très deçà du statu quo ante. C’est là la crainte politique de laisser les pays du Golfe et de la région sous le choc, avec un moral au plus bas, menaçant des régimes politiques peu accoutumés, d’un côté comme de l’autre, à cohabiter avec l’instabilité — sous le mot d’ordre de la «paix par la force», censé s’étendre à un Moyen-Orient entièrement nouveau. Et si la confiance n’a pas disparu, mais a tout simplement déserté la région du Moyen-Orient sous l’effet de la volonté américaine d’occuper tout l’espace à des milles marins de la Chine, de tout contrôler, de tout réduire à une narration, et où chaque promesse est perçue comme conçue pour être monnayée — alors le monde doit cesser de chercher une confiance absolue. Les deux années à venir seront décisives dans la capacité à demeurer dans le jeu mondial sur les plans industriel, technologique et géopolitique. Chacun arrivera avec ses pressions, ses craintes et ses priorités nationales propres, au moment même où le monde doit penser collectivement pour régler la facture d’un temps qui passe.

Deux affirmations font une nation
Par
Ibrahim Chamseddine
Publié
juin 5, 2026 - 09:26

Entre mes éminents collègues présents à cette tribune consacrée à la Constitution libanaise, je ne suis qu'un novice au milieu d’experts ; mais je suis aussi un citoyen libanais dans une république démocratique et constitutionnelle, sincèrement et sérieusement attaché à sa citoyenneté. Je connais mes droits constitutionnels, y tiens fermement et refuse de les céder au profit d'une communauté confessionnelle ou d’une zaamat quelconque. Car en cent ans d'histoire, le seul besoin constant qu'a exprimé le citoyen libanais, en tant qu'individu, c'est son besoin de l'État, pas celui de la secte ou du zaïm . Le Bienheureux patriarche Élias Howayek, qui, avec ses compagnons, alluma la flamme du Grand Liban, nous observe maintenant avec un siècle de distance d'un siècle. Son regard porte en lui ce qu'il voit : une déception, une amertume et une douleur. Et pour cause: nous célébrons le fondateur… tout en ruinant ce que lui et ses compagnons ont fondé. On ne bâtit pas un État démocratique sans constitution ni régime constitutionnel, et si cette constitution n'est pas respectée, l'État s'effondre. Ceux qui ont rédigé la Constitution en 1926 et l'ont développée en 1990 n'étaient ni incompétents ni ignorants ni demi-cultivés. Leur patriotisme n'était pas lacunaire ni suspect, et ils n'étaient pas davantage de ces courtisans qui composent des missives ornées et prétentieuses. La Constitution libanaise est un texte rigoureux, rédigé selon les principes et les règles de la science constitutionnelle ; elle est le pacte des Libanais entre eux, pas la faveur accordée par certains d'entre eux aux autres, et elle s'impose à tous sans exception. En tant qu'expression de l'accord de Taëf, elle ne constitue pas une nécessité conjoncturelle que le temps aurait rendue caduque ; elle est devenue au contraire une composante essentielle de l'intégrité et de l'unité du Liban, et la République libanaise édifiée sur elle est une patrie bâtie par le consensus et le consentement, pas par la contrainte, la domination ou la coercition. L'accord de Taëf n'a pas failli pour qu'on le délaisse et l'abandonne. Il n'a simplement jamais été appliqué. Je répète sans cesse que la formule courante relative au parachèvement de la mise en œuvre de l'accord de Taëf est inexacte, puisqu'il n'a tout bonnement pas été appliqué pour qu'on puisse en parachever l'application. Nous n'avons besoin ni d'un nouveau Taëf, ni d'une nouvelle constituante, ni d'un vice-président de la République, ni d'élargissements et d'ajouts administratifs à l'État libanais. Nous avons seulement besoin d'appliquer la Constitution dans son intégralité, de la respecter, de la révérer et de s'y référer ; et en cas d'ambiguïté, de s'appuyer sur un Conseil constitutionnel solide dont les membres ne seraient pas des politiciens en quête de passe-temps. Cette Constitution, en tant que pacte, est l'édifice juridique qui a incarné la composition libanaise subtile et l'équilibre vital qui la traverse, car elle envisage les communautés pour ce qu'elles sont en elles-mêmes, et non pour leur poids démographique et leur nombre. C'est de là que procède l'équilibre entre musulmans et chrétiens, et l'équilibre en leur sein également, ce qui nous donne un régime politique qui est, d'un côté, civil (c'est-à-dire un État civil) et qui, de l'autre, préserve l'équilibre entre les communautés et au sein de chacune d'elles. Par conséquent, cette Constitution est le texte de référence certain pour bâtir l'État et ses institutions sur des fondements sains. Elle représente simultanément la feuille de route permanente et fidèle pour consolider le régime politique, le stabiliser et le faire évoluer. Cette Constitution a besoin d'être appliquée dans sa totalité, dans le respect de la succession des délais légaux que son application requiert. Je sais qu'il se trouve, ici ou là, parmi les Libanais, des gens qui souhaitent sincèrement voir la Constitution appliquée et le réclament, mais qui, dans le même temps, émettent des réserves, tergiversent, ou redoutent d'en activer l'intégralité des articles, nourris d'une vague et obscure illusion que l'application complète ne serait pas en leur faveur. Une constitution partielle, un fragment de constitution ne bâtit pas un État ni ne sauvegarde une patrie. Je ne voudrais pas que nous soyons de ceux que le Coran a réprimandés: «…Croyez-vous donc en une partie du Livre et rejetez-vous le reste ?…», ceux-là mêmes que le juste Jacques, dans son épître du Nouveau Testament, a avertis d'observer la loi dans sa totalité: « Car celui qui observe toute la loi, mais qui pèche contre un seul commandement, devient coupable de tous.» Il est temps, après cent ans, que nous prenions notre destin en mains, nous, Libanais, et que nous bâtissions un seul État unifié, reposant sur une seule constitution, ayant une seule référence, et un seul président — pas trois. C'est l'application sincère et intégrale de la Constitution, avec la résolution inflexible en ce sens de véritables hommes d'État intègres, qui est à même de mettre les armes sous contrôle avant de les interdire, de protéger l'État d’un pillage systématique, et de prémunir ce dernier contre sa réduction à un temple transformé en repaire de brigands. Je reviens à la célèbre formule de Georges Naccache: «Deux négations ne font pas une nation.» Je m'en démarque partiellement, car le consensus sur le «ni Orient ni Occident» a bien fait une nation, ou, plus précisément, a bien consacré une nation. Mais je l'approuve aussi dans l'ensemble, car ces deux négations n'ont pas réussi, à elles seules, à préserver une patrie ni à bâtir un État durable et pérenne: l'État s'est effondré dans des guerres internes, et ces guerres ont failli emporter la patrie avec elles, et risquent encore de le faire. Les premiers Libanais savaient ce qu'ils ne voulaient pas les uns des autres, sans être pourtant certains de ce qu'ils voulaient réellement les uns des autres. Nous savons désormais ce que nous voulons de tous les Libanais et ce à quoi nous sommes nous-mêmes tenus en tant que Libanais, au bénéfice de tous les Libanais: respecter et appliquer Taëf tel qu'il est incarné dans la Constitution ; reconnaître que nous sommes tous libanais dans une patrie définitive ; que la coexistence commune et unifiée est notre manière d'être au monde et notre façon d'être libanais ; que nous ayons un État juste en tant qu'incarnation de cette coexistence ; et que nous y soyons libres, dans une démocratie véritable et accomplie. L'accord de Taëf, tel qu'il s'est incarné dans la Constitution, nous a introduits dans deux grandes vertus positives: la vertu du régime démocratique et la vertu de la participation sincère des communautés. Il nous a également préservés de deux grands vices: celui de l'emprise despotique des communautés sur l'État, et celui du monopole du pouvoir par une fraction d'une seule communauté. Nous abstenir de l'appliquer et de le respecter nous a plongés dans le premier de ces vices, et a failli nous entraîner vers le second. Notre Constitution nous appartient à tous. Elle appartient à tous nos enfants. Ne la bradons pas. *Allocution prononcée dans le cadre d’une conférence-débat sur le centenaire de la Constitution libanaise à l’Université du Saint-Esprit Kaslik le mercredi 3 juin 2026, en marge de l’exposition organisée par l’université à l’occasion de l’événement.

Après la tempête, le vent du changement?
Par
Najib Zwein
Publié
juin 2, 2026 - 22:27

Pendant de longues décennies, Israël attendait le moment propice pour liquider ce qu'il considère comme une menace contre son projet, qu'elle soit palestinienne, libanaise ou liée au projet régional iranien. Au-delà de la préparation militaire, il s'employait à aménager les conditions diplomatiques et médiatiques nécessaires à la mise en place d'une couverture internationale pour une grande bataille dont l'ambition était de redessiner le visage du Moyen-Orient. Lorsqu'éclata l'opération «Déluge d'Al-Aqsa» le 7 octobre, le gouvernement de Benjamin Netanyahu fit valoir le discours du «péril existentiel», tirant parti de l'alignement des grandes puissances occidentales et en tête d'elles les États-Unis. Ce fut alors l'occasion historique qu'attendait Netanyahou pour déclencher la machine de guerre dévastatrice, non pas seulement contre le Hamas, mais contre tout ce qui pouvait être classé comme allié ou soutien. Au cœur de ce plan, l'Iran commit sa première faute en ordonnant l'engagement du Liban dans la guerre par le truchement du Hezbollah, dans ce qu'on appela le «front d'appui», le 8 octobre. Ce jour-là, Israël ne dissimula pas ses intentions mais avertit clairement que le sud du Liban risquait de se transformer en «second Gaza». Vint ensuite la seconde faute, lorsque l'affrontement s'élargit et se mua en bataille directement liée aux calculs iraniens pour venger la mort de Khamenei, sans aucun lien avec l'intérêt libanais ni avec la sécurité des Libanais et l'avenir du Liban-Sud. La réalité catastrophique s'étale au grand jour: à chaque véhicule blindé israélien touché répond l'effacement total d'un village, le déplacement de ses habitants, la mort de ses fils. Il est désormais manifeste que le Liban paie le prix d'un affrontement entre deux projets extérieurs: Israël qui refuse le modèle libanais, civilisationnel, pluriel et prospère, et l'Iran qui s'acharne à faire du Liban un terrain avancé et une première ligne de défense pour sa révolution islamique. Au milieu de ce tableau d'une gravité existentielle, le président de la République lança une initiative courageuse et audacieuse, à laquelle nul avant lui n'avait osé se résoudre, animé par la seule ambition de sauver le pays et de ramener la décision au sein de l'État. En complémentarité avec cette position, le Premier ministre affirma de son côté que la voie du dialogue et de la négociation directe, si difficile et si complexe soit-elle, demeure le seul parcours réaliste pour épargner aux Libanais une hémorragie et une destruction plus grandes encore. Ce qui donne aujourd'hui quelque raison d'espérer, c'est ce cri authentique qui s'est élevé de sous les décombres et les cendres de notre Sud résistant. C'est la voix du Sudiste véritable qui refuse la mort gratuite, qui refuse que ses villages et ses fils soient le combustible des guerres des autres ou le sacrifice sur l'autel de calculs régionaux. Cette voix réclame ouvertement la présence pleine et effective de l'État, le monopole des armes entre les mains des institutions légitimes, et le ralliement à l'armée libanaise en tant que seule référence en matière de sécurité et de souveraineté. Face à cette réalité, on ne peut plus miser sur la conscience ou la bonne foi de parties locales qui continuent de pratiquer la tergiversation et la dissimulation, sachant pertinemment qu'elles sont perdantes d'avance. En ces circonstances décisives, la politique des faux-fuyants, de l'obstination et du sabotage des solutions nationales n'est plus une simple erreur politique ; elle est devenue une forme d'abandon de la responsabilité nationale, une trahison envers le peuple et la patrie. Soutenir le président de la République et le chef du gouvernement, appuyer ces orientations de sauvetage et se ranger fermement derrière l'armée libanaise n'est plus un choix politique ordinaire parmi d'autres ; c'est devenu un devoir national et moral qui s'impose à tous. Et l'interrogation grandit, le cri se fait pressant: où sont les forces du changement? Où sont les révoltés du dix-sept octobre? Où sont les enfants de la révolution du Cèdre et tous ceux qui croient en la souveraineté et en la liberté? Pourquoi ne vous unissez-vous pas aujourd'hui autour du cri de vos proches dans le Sud? Pourquoi ne formez-vous pas un front uni face à l'occupant et à l'usurpateur pour soutenir le projet de construction de l'État? L'heure de vérité et du choix décisif a sonné: soit prendre la direction d'un État souverain, libre, capable, qui détient en exclusivité la décision de guerre et de paix et protège ses enfants, soit demeurer dans le tourbillon de l'effondrement et de la destruction, et laisser la patrie en otage des projets extérieurs qui se disputent son sol.

Le Liban dans cent ans
Par
Samir Abdelmalak
Publié
mai 29, 2026 - 21:00

À une époque où les crises et les défis se multiplient, nous lisons chaque jour des articles, études et analyses centrés principalement sur la description de la réalité actuelle et l’examen de ses dimensions politiques, économiques et sociales. Or, malgré l’importance de comprendre le présent, l’excès de focalisation sur le diagnostic de la situation nous a enfermés dans une pensée circulaire: nous tournons sans cesse autour des mêmes constats et des mêmes blocages, sans réellement avancer vers une réflexion sérieuse sur l’avenir du Liban, celui de ses citoyens, et par conséquent celui de la société et de l’État. Lancer des cercles de réflexion nationale… avec positivité Le Liban a aujourd’hui un besoin urgent de créer des espaces de dialogue et de réflexion réunissant groupes, élites et acteurs de la société, quel que soit leur niveau d’organisation, afin de poser les grandes questions qui détermineront la forme du pays dans les décennies à venir. Les nations qui survivent et progressent ne sont pas celles qui se contentent de gérer leurs crises quotidiennes, mais celles qui ont le courage de penser à long terme et de dessiner une vision claire de leur avenir. Mais avant tout débat, nous devons adopter une pensée positive. Une personne positive est davantage ouverte aux opinions des autres ; elle voit dans la diversité des idées une richesse et de nouvelles opportunités de progrès. À l’inverse, une pensée négative et fermée nourrit la méfiance envers l’autre et finit même par douter des opportunités qui existent pourtant devant elle. Nous devons également regarder la réalité telle qu’elle est, et non telle que nous souhaiterions qu’elle soit. Fuir les faits ou les embellir ne produit pas de solutions ; cela ne fait que repousser l’explosion des crises et les aggraver. Dès lors, il devient essentiel de poser les questions avec objectivité et respect, loin des faux-semblants, des calculs étroits ou des jugements préconçus. Les sociétés vivantes ne craignent pas les questions ; elles les considèrent comme une étape naturelle vers la recherche d’un avenir meilleur. Imaginer les cent prochaines années Le Liban a aujourd’hui plus que jamais besoin de «cercles de réflexion nationale» capables d’aborder avec calme et réalisme les grands défis fondamentaux, d’échanger les points de vue et de rechercher des bases communes susceptibles de garantir la stabilité du pays pour les cent prochaines années. Parmi les questions essentielles à poser: - Quelle est la formule de gouvernance la plus adaptée au Liban à la lumière des expériences passées? Le système centralisé demeure-t-il le meilleur choix? La décentralisation élargie ou le fédéralisme offriraient-ils des solutions plus efficaces? Ou faut-il imaginer une formule totalement nouvelle? - L’Accord de Taëf est-il encore adapté après toutes les transformations qu’ont connues le Liban et la région? - Le modèle du vivre-ensemble et de la démocratie consensuelle est-il toujours capable de produire de la stabilité et de construire un véritable État? - Le vivre-ensemble reste-t-il possible dans sa forme actuelle, à la lumière des expériences, crises et divisions traversées par les Libanais? - Comment gérer la diversité libanaise? À travers un système civil fondé sur l’égalité complète entre les citoyens? Ou à travers un système respectant les spécificités et les équilibres communautaires dans une formule consensuelle garantissant la stabilité? - Quel doit être le rôle de l’État? Doit-il se limiter à assurer la sécurité, la stabilité et les besoins essentiels comme la santé, l’éducation et les infrastructures? Ou doit-il intervenir plus largement dans les différents secteurs économiques et sociaux? - Qu’en est-il de l’éducation? La priorité doit-elle rester accordée à l’enseignement libre, qui a longtemps constitué l’un des piliers historiques du Liban? Ou l’avenir exige-t-il un modèle plus équilibré entre secteurs public et privé? - Quelle économie voulons-nous? L’économie libérale reste-t-elle le choix le plus adapté au Liban? Ou la prochaine étape nécessite-t-elle une économie sociale conciliant liberté économique et justice sociale? - Comment garantir une véritable participation populaire dans la production du pouvoir? Quelle loi électorale permettrait d’assurer une représentation juste et de renforcer la vie démocratique? - Comment les décisions nationales majeures doivent-elles être prises en cas de désaccord? - Et quels mécanismes constitutionnels et politiques permettraient d’empêcher les blocages tout en préservant le partenariat national? Ces questions ne sont que quelques exemples des grands débats qui devraient être abordés avec courage et sérénité. Car bâtir une nation ne consiste pas seulement à gérer les crises du présent, mais aussi à être capable d’imaginer l’avenir et de le préparer. On dit souvent: «En temps de crise naissent les opportunités». Cela est vrai, à condition de savoir lire la réalité avec lucidité et de posséder le courage intellectuel et politique nécessaire pour saisir ces opportunités, plutôt que de se contenter de gérer les effondrements ou d’attendre des solutions venues de l’extérieur. Si le Liban veut demeurer une nation vivante et capable de durer, il a besoin d’un projet intellectuel et national à long terme, élaboré collectivement, afin de construire une stabilité politique, sociale et économique pour les cent prochaines années — et non pour quelques années seulement.

Hezbollah, la résistance qui appelle l'occupation
Par
Hassane Chams
Publié
mai 28, 2026 - 21:25

Dans une émission diffusée sur l’une des chaînes satellitaires libanaises, au lendemain du retrait israélien du Liban-Sud en l’an 2000 et dans le contexte d’une certaine «indigestion patriotique» qui affectait quelques-uns, l’ancien ministre libanais de la Défense Albert Mansour s’en prit aux habitants du Golan syrien occupé, qui ne comptaient à l’époque guère plus de vingt mille âmes et avaient choisi la voie de la résistance pacifique contre l’occupation israélienne, leur lançant avec ironie: «Pourquoi ceux-là ne combattent-ils pas l’occupation israélienne?» Nombre de porte-voix du Hezbollah et de ses affidés en firent autant, n’épargnant pas aux habitants du Golan leurs attaques répétées au motif de ce qu’ils qualifiaient d’écart de conduite par rapport au principe «là où il y a occupation, il y a résistance», comme si la résistance ne pouvait s’incarner que dans les roquettes et les projectiles, oubliant qu’il existe une forme supérieure de patriotisme et de résistance qui réside dans l’attachement à la terre, dans le refus de l’abandonner en pâture aux occupants, et dans la préservation d’un héritage, d’une culture et d’une identité. C’est précisément ce qu’accomplirent les Golanais, dans les limites de leurs maigres et modestes possibilités, et de la manière la plus accomplie qui soit. Ce qui contraignit l’auteur de ces lignes à publier, en janvier 2001, deux études détaillées et consécutives dans le quotidien libanais As-Safir , sous le titre «Et ils vous demandent: quand combattrez-vous Israël?», puis à les compléter par un autre article dans «Qadaya An-Nahar» du 29 novembre 2005, intitulé «Lettre au Hezbollah depuis le Golan occupé», où il l’invitait sans ambages à neutraliser le Liban et à préserver son front des affres du conflit avec Israël, maintenant que les Libanais avaient acquitté leur part du tribut. Or, dans une comédie d’un noir absolu et par un retournement de situation des plus singuliers, c’est le Hezbollah lui-même qui, aux côtés du Hamas à Gaza, en vint à consacrer une autre conception de la «résistance», si étrange qu’elle n’aurait effleuré l’esprit de personne, même dans les songes les plus confus, dont la teneur se réduit à ceci: là où la résistance existe, l’occupation est convoquée. Une posture qui dépasse de loin la notion de trahison nationale issue de la collaboration avec l’occupant, pour s’aventurer vers quelque chose de bien plus grave et de bien plus profond. Ce que le Hezbollah a infligé aux Libanais, aux chiites en particulier, en est venu à requérir de l’Académie de la langue arabe la tenue d’une session d’urgence pour forger un terme nouveau qui laisserait à des années-lumière derrière lui les mots de crime et de trahison. Le Hezbollah ne fut jamais un mouvement de libération nationale et n’a même jamais mérité cet honneur à l’origine ; tout au contraire, il fut en permanence le bras armé et supplétif d’un État étranger qui occupe des terres arabes, la Grande et la Petite Tomb et Abou Moussa, avant d’étendre son emprise sur le Liban, l’Irak, la Syrie et le Yémen dans leur entièreté. C’est ce Hezbollah qui cueillit les fruits de la libération au Liban-Sud en 2000, après avoir procédé, de concert avec son allié le régime Assad, à l’élimination des cadres de la résistance nationale pour s’en arroger le monopole. La voix du de Georges Haoui, que le Hezbollah devait tuer par la suite, résonne encore dans les mémoires, lorsqu’il apparut en 2005, au temps de l’Intifada de l’Indépendance, sur une chaîne satellitaire libanaise, pour rappeler au Hezbollah qu’après les accords de Taëf, les militants du Parti communiste s’infiltraient clandestinement dans la bande frontalière occupée afin d’y mener des opérations contre l’occupation et ses agents, au risque de se faire abattre par ces derniers, et que des éléments du Hezbollah en avaient effectivement liquidé bon nombre sur le chemin du retour. Au regard de ce qui précède, la comparaison avec la mini-État d’Antoine Lahad et son armée dissoute, dont le député du Hezbollah Hassan Yaacoub a menacé le président de la République de voir ressurgir le spectre, et qui ne s’était vu confier par les forces d’occupation israéliennes que la surveillance d’une bande ne dépassant pas dix pour cent du territoire libanais dans le Sud, cette comparaison ne tient plus face au Hezbollah, lequel a permis à l’Iran d’étendre son emprise sur l’intégralité du territoire libanais, sans compter les décennies de mort, de destruction et de ravages qu’il a semés parmi ses proches comme parmi l’ensemble des Libanais, sans parler de sa mise en cause dans l’assassinat des meilleurs fils du Liban et des indices innombrables qui le désignent comme responsable de l’explosion du port de Beyrouth. En toute hypothèse, on dirait bien que c’est la dernière guerre que le Hezbollah attire sur les Libanais, après avoir ruiné leurs demeures durant des décennies. Ce que le Parti a nommé l’opération «Al-A’asf al-Ma’koul», les Libanais en subiront le contrecoup, et les chiites au premier rang. Il est probable que l’issue de cette aventure ne soit autre que la mise hors jeu définitive du Hezbollah, et peut-être l’avènement à Téhéran d’un régime «ami» ou le rognage de ses bras, éventualités que le Hezbollah semble n’avoir nullement intégrées dans ses supputations ésotériques, à savoir la perte de son parrain iranien, lui qui persiste dans ce pari jusqu’au dernier chiite libanais. Tourner la page du Hezbollah au Liban soulagera les Libanais comme les Syriens. Car briser l’épine dorsale du «Croissant chiite» et trancher définitivement le bras iranien au Liban ôterait toute valeur fonctionnelle au régime d’Abou Mohammad al-Joulani en Syrie et pourrait en accélérer la chute. Aussi le désarmement du Hezbollah relève-t-il d’un intérêt libanais au premier, au deuxième et au troisième chef, avant d’être un intérêt israélien, et c’est une nécessité qui s’impose aujourd’hui plutôt que demain. Quant à la poursuite des négociations directes libano-israéliennes en vue d’un accord de paix, contrairement à ce que croient beaucoup, et même si négocier avec Israël ou faire la paix avec lui ne saurait être une promenade de santé, les affirmations tendant à minimiser la capacité des Libanais à rivaliser avec Israël sur des plans et des niveaux multiples relèvent d’une large part d’exagération, à commencer par le dynamisme du peuple libanais et la richesse de ses compétences, de ses énergies et de ses expertises, et jusqu’au tourisme, à la diversité culturelle et à l’économie libre. Toutes les guerres sont suivies d’autres guerres ou de négociations qui débouchent soit sur un traité de paix, soit sur une capitulation, à l’exception de la guerre d’Octobre sur le front syrien et de la guerre du Liban de 1982, dont l’état d’«hostilité» avec Israël fut exploité, après chacune d’elles, comme un «commerce national» rentable pour pérenniser l’équation de l’occupation éternelle là-bas contre la tyrannie et le despotisme éternels ici. Dans un article précédent publié dans le journal online al-Modon sous le titre «17 Mai», l’ancien ministre socialiste Ghazi Aridi rapportait les propos de l’ancien président libanais Amine Gemayel à l’émission «Témoin sur l’époque» d’ al-Jazira : «C’est Israël qui a signé et moi qui n’ai pas signé.» Pourquoi? «J’ai demandé à l’envoyé américain, qui me pressait fortement de signer, de transmettre un message au président Reagan dont voici la teneur: je veux une lettre personnelle de lui par laquelle il s’engage à continuer d’assumer son rôle de médiateur. Si Israël respecte ses engagements, tant mieux ; et si Israël ne les respecte pas, il y aura un engagement américain à se tenir aux côtés du Liban et à protéger sa souveraineté et son unité... » Et d’ajouter: «La lettre est arrivée, mais Israël s’est retiré de l’accord.» Pourquoi? «Il s’est avéré qu’Israël avait signé non pas par engagement envers l’accord, mais parce qu’il voulait obtenir quelque chose des Américains, à savoir la levée des sanctions imposées en raison du dépassement par Israël de l’accord qui limitait l’avancée de son armée à 40 kilomètres dans le Sud seulement. Ce qui signifie qu’Israël ne voulait pas réellement de l’accord tel qu’il était, en dépit de tout ce qu’il en avait retiré.» À la lumière de ce qui précède, ce qui s’impose n’est pas seulement une relecture de cet accord, mais un examen minutieux de chacun des éléments de cette période. Car les déclarations du président Amine Gemayel ne se contentent pas d’ébranler les murs du récit dominant sur l’«accord du 17 Mai», ce récit qui a eu cours pendant plus de quatre décennies ; elles risquent fort de les faire s’effondrer dans leur totalité. Mais l’hypothèse la plus probable demeure que toutes les catastrophes, les horreurs et les guerres qui furent menées et qui se poursuivent contre les Syriens et les Libanais ne sont que des échéances en souffrance et des factures longtemps différées, la contrepartie de la signature par le régime Assad de cet accord de «séparation des forces» avec Israël et de l’annulation de l’accord du «17 Mai» au Liban en mars 1984, sans qu’aucun horizon ni aucune trajectoire ne fussent tracés quant à la manière de trancher un jour le conflit avec Israël.

Liban: face aux crises, Taëf et la garantie du vivre-ensemble
Par
Farès Souhaid
Publié
mai 26, 2026 - 18:41

La nécessité d’une refonte de la formule libanaise, sous prétexte qu’elle serait la «matrice des crises», revient couramment dans le discours politique ces derniers temps. Certains ne sont pas sans parler avec légèreté d'un Liban «autre», quand bien même la région se trouve dans une phase d'une extrême complexité. Certains considèrent, depuis 1989, que l'accord de Taëf est un accord de «nécessité» — au sens où il «ne nous plaît pas», mais la nécessité a ses lois: – la nécessité de mettre fin à la guerre, – la nécessité de passer de la guerre à la paix, – la nécessité de se débarrasser d'un adversaire intérieur, – la nécessité de s'attacher à cet accord face aux armes du Hezbollah. D'autres considèrent l'avoir «éprouvé et constaté son échec», et cette partie revient, depuis le moment même de la proclamation de Taëf, avec des exemples attestant son échec, ignorant les mécanismes qui en ont régi son application sélective : – les armes de la Syrie, de 1989 jusqu'en 2005, – les armes de l'Iran, depuis 2005 jusqu'à ce jour. Et sous prétexte qu'il a «échoué» à gérer le pays, ils s’écartent du texte pour défendre des formules nouvelles telles que le fédéralisme, le «Petit Liban» et d'autres. Pour ma part, j'appartiens au camp qui défend la Constitution en tant que protectrice du sens du Liban, lequel repose sur la triade: caractère définitif de l'entité libanaise, arabité du Liban et vivre-ensemble. Je suis fier également de l'annonce, par le Vatican, de la béatification du patriarche Élias Howayek, et je mets en garde contre : A. La gravité d'une transgression continue de la Constitution et de l'accord de Taëf à un moment où l'on redessine les cartes de la région et où se déterminent les dimensions et les rôles politiques et économiques Nous sommes à un carrefour où se dessinent les contours d'un nouveau tracé de la région, cent ans après l'effondrement de l'Empire ottoman et le début de la phase Sykes-Picot. Aujourd'hui, des courants islamiques — sunnites et chiites, non arabes — sont au premier plan et tentent de définir leur poids politique, économique et militaire aux dépens de l'identité de la région. Pour éviter la chute du Liban et lui épargner d'en payer le prix durant ces phases de grand changement, nous nous attachons à ce que les Libanais ont convenu dans l'accord de Taëf, devenu Constitution, qui affirme la finalité de l'entité libanaise et son appartenance à l'identité arabe. À ce titre, la finalité de l'entité libanaise constitue la principale garantie requise pour que le Liban ne s'oriente ni vers le rapetissement ni vers la dissolution dans un cadre plus vaste. L'arabité du Liban et son appartenance à son environnement arabe lui assurent l'intégration dans le système d'intérêt arabe dont les contours se dessinent dans les premières décennies de ce siècle. B. La gravité d'un retournement contre l'accord de Taëf, la Constitution et les résolutions de la légitimité internationale Sortir de la Constitution au moment où le Hezbollah tente d'imposer l'équation «armes contre Constitution» — c'est-à-dire obtenir des gains pour un camp aux dépens de l'équilibre interne — est extrêmement dangereux, car le Liban ne se gouverne pas par les rapports de force mais par la force de l'équilibre. L'attachement à l'application des résolutions de la légalité internationale, notamment les résolutions 1559, 1680 et 1701, qui puisent dans l'accord de Taëf leur fondement juridique, signifie que s'attacher à l'accord de Taëf revient à s'attacher aux résolutions de la légalité internationale, de même que s'en retirer revient à se retirer de ces résolutions. L'un des points faibles (jusqu'à présent) du contenu des négociations avec Israël à Washington tient peut-être à l'absence d'un texte politique, oral ou écrit, sur les résolutions de la légitimité internationale 1559, 1680 et 1701. C. La question du vivre-ensemble et du partenariat politique dans le contexte de la rébellion d'une partie contre la justice libanaise et internationale Nous sommes dans un moment de réorganisation de la région, où chaque communauté et chaque État cherche une place qui constitue sa raison d'être dans un monde qui change à une vitesse extrême. Nous sommes dépositaires d'une expérience libanaise fondée sur le vivre-ensemble, lequel — à mon sens, c'est-à-dire ce vivre-ensemble — n'est pas le désir des chrétiens de vivre avec les musulmans ni l'inverse, mais bien la conséquence de l'impossibilité, pour chaque camp, de vivre seul. Telle est l'équation que nous avons apprise pendant la guerre et après elle, et qui constitue aujourd'hui l'essence du sens du Liban dans l'étape à venir, dans la région et dans le monde. Le président Ahmad el-Chareh a promis d'élaborer une constitution pour la nouvelle Syrie dans un délai de quatre ans — nous lui souhaitons bonne chance, car nous connaissons la complexité des choses avec les Kurdes, les druzes, les alaouites, les chrétiens, les islamistes, les musulmans, les laïcs et autres. Nous, nous avons une Constitution. Préservons-la. D. Recadrer le débat sur la question de la neutralité de manière à ne pas contredire l'identité du Liban et son appartenance La neutralité repose sur l'arrêt, pour chaque camp interne, du recours à un appui extérieur aux dépens du partenariat national. Car ce recours s'appuie sur l'échange suivant: un camp interne cède une part de souveraineté en échange d'une part de gains, aux dépens du partenaire interne. C'est pourquoi il faut neutraliser le Liban des conflits extérieurs. L'expérience centenaire du Liban confirme que la souveraineté est indivisible et qu'il n'y a pas de gains particuliers pour un camp aux dépens du partenariat interne complet. Toutes les communautés et tous les acteurs au Liban ont fait l'expérience du recours à l'extérieur. Aucune communauté ni aucun parti n'a été épargné par les conséquences des «aventures» de ce recours. L'appel à la neutralité est plus pressant que jamais, et la neutralité est un pacte entre les Libanais qui dépasse les considérations constitutionnelles et juridiques — elle était au fondement même de l'idée libanaise. La neutralité n'est pas une étape fondatrice qui s'ajouterait aux étapes fondatrices précédentes, telles que la fondation de l'État du Grand Liban en 1920, le Pacte national en 1943 ou l'accord de Taëf en 1989. La neutralité requise aujourd'hui comme nécessité nationale protectrice et rassembleuse de tous les Libanais s'inscrit dans le cadre de la préservation du vivre-ensemble islamo-chrétien sous le signe de l'équilibre, de la justice et de la liberté. E. Discussion du rôle économique, culturel, éducatif, hospitalier et bancaire du Liban en vue de retrouver ses avantages comparatifs dans ce domaine pour sortir de son isolement arabe et international actuel Nous entrons aujourd'hui dans une phase qui a porté Israël au cœur de la région, tandis que l'Iran, la Turquie et la Russie s'étendent avec des appétits impériaux suspendus pendant un siècle et qui reviennent aujourd'hui avec l'effondrement de l'ancien ordre arabe. Tout cela coïncide avec le recul du rôle économique, culturel, éducatif, hospitalier et bancaire du Liban. Ce qu'il faut, et de toute urgence, c'est lancer des chantiers dans tous les domaines mentionnés pour retrouver ce rôle à l'échelle mondiale. L'époque du «Liban centre de services de la région» est révolue, en raison du développement de la majorité des États arabes et des répercussions de la mondialisation et de l'intelligence artificielle. S'il est vrai que le Liban a souffert des problèmes du monde arabe et a payé un prix élevé pour les causes arabes, avec l'émergence des courants unitaires et l'élan de la révolution palestinienne et autres, il faut, en toute honnêteté, reconnaître en contrepartie que le Liban a tiré présence, renaissance et essor de son appartenance au monde arabe: – des générations d'étudiants pionniers en ingénierie, médecine et économie depuis les années 1940, qui ont lancé le chantier de la reconstruction du Golfe, – la loi sur le secret bancaire de 1956, qui a attiré les capitaux arabes fuyant les nationalisations en Syrie, en Égypte et en Irak, – la fermeture du canal de Suez en 1967, qui a fait du port de Beyrouth le canal de Suez de la région, – les capitaux palestiniens, arabes et pétroliers. Aujourd'hui, cette phase est achevée et nous devons inventer une nouvelle raison d'être dans ce monde. Je ne prétends pas en connaître les contours, mais je sais que la formule du vivre-ensemble est ce qui nous reste — pour autant que nous sachions la préserver. Nul n'ignore que les ministres des Travaux publics de Turquie et d'Arabie saoudite ont signé le projet de construction de la voie ferrée du «Sultan Abdulhamid» qui relie Istanbul à La Mecque sans passer par le Liban. Nul n'ignore qu'une ligne maritime s'étend des Émirats jusqu'à Aqaba en Jordanie, puis de là à Haïfa-Israël, et de Haïfa à l'Europe, sans passer par le Liban. Et nul n'ignore ce qu'a dit le président Ahmad el-Chareh à la presse arabe: «Le temps de Moïse était le temps de la magie ; le temps du Christ, le temps de la médecine ; le temps de Mohammad, le temps du langage ; quant au temps d'aujourd'hui, c'est le temps du développement.» F. Les hantises récurrentes des communautés Les communautés libanaises ont vécu, depuis la fondation de la République libanaise, des hantises qu'elles ont considérées comme existentielles, et ces hantises ont été un facteur essentiel de l'entrée du Liban dans la funeste guerre. Aujourd'hui, dans le contexte des crises internes que connaît le Liban et des grandes mutations de la région, les hantises des communautés réapparaissent: les chrétiens vivent la hantise démographique qui ne les a jamais quittés, considérant aujourd'hui que le retour au «Petit Liban» constitue leur «garantie» ; Les chiites vivent la hantise de la marginalisation et tentent d'en sortir en exploitant le soutien iranien et en se rebellant contre l'État et ses institutions ; Les sunnites vivent la hantise de l'étouffement, considérant que malgré leur extension arabe ils sont au Liban une communauté comme les autres, à quoi s'ajoute aujourd'hui l'émergence d'un nouveau leadership sunnite en Syrie ; Les druzes vivent la hantise de la communauté fondatrice devenue minorité ciblée, à quoi viennent s'ajouter leurs craintes régionales. L'accord de Taëf est l'unique garant qui, par son application complète, propose des solutions à toutes ces hantises à travers la consolidation du vivre-ensemble, la garantie des communautés et des droits des citoyens. Il existe une réalité commune à tous: la culture de la soumission au fait accompli, dans laquelle tous se sont accommodés de ce fait accompli afin d'obtenir des bénéfices personnels. Aucune communauté ni confession ne s'est abstenue d'utiliser un «escalier d'accès» extérieur aux dépens de l'intérieur libanais: – certains ont gravi l'escalier du Mandat, – d'autres se sont succédé sur l'OLP, Israël, la Syrie et l'Iran. Le cœur de l'accord de Taëf est inscrit dans cet alinéa du préambule de la Constitution: « Tout pouvoir qui viole le pacte du vivre-ensemble est illégitime. »

Quand les Druzes disent : «Assez… il est temps d'aller faire la paix»
Par
Makram Rabah
Publié
mai 23, 2026 - 02:07

Dans le jargon druze, il existe une formule que l'on emploie aux moments de transition : «Assez… il est temps d'aller présenter nos félicitations.» Dans un autre contexte, le même réflexe peut prendre la forme suivante : «Il est temps d'aller présenter nos condoléances.» Il ne s'agit pas là d'une simple courtoisie sociale, mais d'un réflexe politique façonné par l'histoire. Cela signifie qu'un moment s'est achevé, qu'un autre commence, et que ceux qui comprennent le monde tel qu'il est, et non tel qu'ils voudraient qu'il soit, doivent agir en conséquence. Les Druzes ont toujours été sensibles aux changements politiques. La géographie leur a enseigné cela. L'histoire l'a renforcé. La survie en a fait un instinct. Ils n'ont pas toujours besoin de déclarations officielles émanant des capitales pour savoir que le vent a tourné. Souvent, ils le sentent avant les autres. C'est pourquoi les récents sondages révélant un large soutien druze aux négociations, et même à un accord de paix avec Israël, ne devraient pas surprendre autant qu'on le prétend. La surprise n'est pas que les Druzes soient ouverts à une nouvelle orientation politique. La surprise est qu'ils aient dit ouvertement ce que beaucoup de Libanais comprennent en silence : le vieux langage de la guerre permanente s'est épuisé. D'après les chiffres, 72 % des Druzes interrogés se sont déclarés favorables à des négociations directes entre le Liban et Israël, dont une majorité y étant fortement favorable. Plus frappant encore, 84,2 % ont soutenu l'idée d'un accord de paix signé par le président libanais et le gouvernement, tandis que 80,7 % ont approuvé des contacts entre le président libanais et Netanyahu. Des chiffres qui ne sauraient être qualifiés de marginaux, et qui témoignent d'un climat politique clair : le public druze n'attend pas de permission idéologique pour reconnaître que le Liban a besoin d'une issue. Ces chiffres demandent toutefois à être bien lus. Le soutien druze à la négociation ne traduit pas nécessairement de l'amour pour Israël, ni une capitulation devant la mémoire, la souveraineté ou la dignité nationale. C'est une réponse pragmatique à une réalité qui s'effondre. Les mêmes données révèlent une communauté qui relie massivement la stabilité au retour de l'État, au renforcement de l'armée et à la fin du monopole du Hezbollah sur les décisions de guerre et de paix. Les répondants druzes ont accordé à l'armée libanaise et à son commandant l'une des meilleures cotes de popularité, à 93 %, tandis que 77,2 % se sont prononcés pour le désarmement du Hezbollah. Ils ont également exprimé l'un des jugements les plus sévères sur le rôle de l'Iran au Liban, à 93 % d'avis négatifs. Pris dans leur ensemble, ces éléments forment un message cohérent. Les Druzes ne disent pas simplement «la paix avec Israël». Ils disent qu'il faut restaurer l'État, restaurer l'armée, restaurer la capacité de décision, et mettre fin à la guerre sans fin qui a consumé le Liban. C'est précisément là que le Hezbollah et ses alliés déforment délibérément le débat. Ils veulent effacer toutes les distinctions : la paix devient normalisation, la négociation devient capitulation, et le retour de l'autorité étatique devient défaite. Dans leur vocabulaire, toute tentative d'arracher le Liban à la logique de l'affrontement sans fin est une trahison. Toute discussion des intérêts libanais est une défection. Toute proposition visant à restaurer le droit exclusif de l'État à décider de la guerre et de la paix est traitée comme un complot. Or la vérité est bien plus simple. Que l'État libanais négocie dans des conditions clairement souveraines ne signifie pas que le Liban s'agenouille. Cela pourrait signifier le contraire : que le Liban se redresse enfin, après des décennies durant lesquelles sa décision nationale lui a été confisquée. Les Druzes semblent avoir compris ce moment. Ils ne sont pas plus pro-israéliens que les autres, et ils ne sont pas moins attachés au Liban, à la Palestine ou aux causes arabes. Mais historiquement, ils ont été parmi les communautés libanaises les plus alertes à la différence entre un slogan qui protège et un slogan qui met en danger. Ils savent quand le langage se décroche de la réalité. Ils savent quand la résistance passe de la défense nationale à une structure de domination intérieure. Ils savent quand le coût de prétendre devient plus grand que le coût de changer de cap. C'est pourquoi leur position doit être lue comme pragmatique, et non idéologique. Un vote pour arrêter la guerre, et non pour effacer l'histoire. Un vote pour protéger le Liban, et non pour blanchir Israël. Un vote pour restaurer l'État, et non pour célébrer la normalisation. Et pourtant, cette humeur publique druze semble en avance sur une grande partie de la direction politique druze traditionnelle. Cette hésitation est compréhensible dans une certaine mesure. La direction porte le traumatisme des guerres du Liban, des trahisons régionales, des assassinats, des alliances changeantes et des promesses brisées, et elle souffre d'une sorte de coup du fouet historique. Chaque virage brutal au Liban peut avoir un prix, et chaque position avancée peut être exploitée, déformée ou sanctionnée. Or la prudence est une chose, et la paralysie en est une autre. La politique n'est pas seulement mémoire. C'est aussi la capacité de reconnaître l'avenir à mesure qu'il arrive. Si une large part du public druze dit que le temps est venu d'échapper à la captivité de la guerre, sa direction ne peut pas se contenter de gérer la peur. Elle doit contribuer à forger une position nationale sérieuse : pas de paix en dehors de l'État, pas de négociations en dehors de la souveraineté, et pas de décision de guerre ou de paix en dehors des institutions constitutionnelles. C'est là, cependant, que la plus grande responsabilité incombe à l'État libanais. Il n'est pas demandé au peuple libanais de se précipiter émotionnellement vers la paix, ni d'oublier l'occupation, le sang, les déplacements ou la cause palestinienne. Mais si des négociations sont sur la table, l'État a le devoir d'expliquer pourquoi la paix peut être un intérêt libanais. Il doit expliquer ce que le Liban aurait à gagner, quelles garanties seraient nécessaires, ce qu'il adviendrait du territoire libanais occupé, quel rôle jouerait l'armée, et comment un éventuel accord protégerait la souveraineté plutôt qu'il ne la minerait. La paix ne peut pas être vendue comme une vague transaction. Elle requiert un argumentaire national, et elle requiert un État prêt à affronter la machinerie d'intimidation et de bêtise qui s'obstine à qualifier chaque option diplomatique de « normalisation » et chaque sortie de guerre de «défaite». Mettre fin à la guerre n'est pas une défaite. La vraie défaite, c'est que le Liban reste suspendu entre une guerre qu'il ne peut pas gagner et une paix qu'il n'a pas le droit de discuter. La vraie défaite, c'est que des citoyens libanais meurent, émigrent, perdent leurs économies, leurs maisons et leur avenir pour défendre des formules qu'ils n'ont pas le droit de remettre en question. La vraie défaite, c'est qu'un pays ait un État de nom, mais pas d'autorité. La victoire, en revanche, réside peut-être dans le fait que le Liban décide enfin que son intérêt national n'est pas une note de bas de page dans les calculs des autres. Elle réside peut-être dans le fait de dire que le Liban-Sud est protégé par l'État libanais, et non par l'instabilité permanente. Que la dignité ne se mesure pas au nombre de fronts ouverts, mais à la capacité d'un pays à protéger son peuple, sa terre, son économie et ses institutions. Vue sous cet angle, les chiffres druzes ne sont pas une anomalie. Ce sont un avertissement précoce. Une petite communauté, longuement exercée à survivre aux tempêtes, dit au Liban qu'une ère est en train de se clore. Cela ne signifie pas que la paix est facile, garantie ou sans risques. Cela ne signifie pas qu'il faudrait faire aveuglément confiance à Israël, ni que les craintes libanaises sont illégitimes. Mais cela signifie que la guerre ne peut plus être sacralisée, et la paix ne peut plus être traitée comme un crime. Les Druzes ont peut-être dit, à leur manière, ce que l'État libanais craint encore de dire : assez. Il est temps d'aller, non pas féliciter Israël, mais féliciter le Liban s'il parvient à reconquérir son État. Il est temps que la paix cesse d'être traitée comme une accusation, et que la guerre cesse d'être traitée comme un destin. Il est temps que quelqu'un explique aux Libanais que mettre fin à la guerre, lorsque cette décision est prise par l'État et protégée par la souveraineté, n'est pas tant une normalisation avec l'ennemi qu'une normalisation avec l'idée que le Liban mérite de vivre.

La torture, de l’essence du régime syrien déchu!
Par
Youssef Mouawad
Publié
mai 22, 2026 - 23:38

De quoi s’extasier devant la panoplie des instruments de torture figurant au menu des geôles syriennes! C’est que les officines des divers services de moukhabarat n’avaient pas chômé pendant plus de cinquante ans de dictature prorogée. Alors, pour exercer leurs talents pervers, arracher des aveux à leurs victimes et surtout intimider la population, les tortionnaires du Baas avaient le choix entre le « doulab », le « ‘abd al-aswad » et le « bisat al-rih ». Difficile de départager les supplices, mais le deuxième de la liste est d’une telle perversité qu’Amnesty International n’avait pas manqué de le décrire dans son Rapport de 1984 en ces termes : « La victime, ligotée, est assise sur un appareil qui, lorsqu’on le branche, lui introduit une lame de métal chauffée dans l’anus ». Notez bien la date ci-dessus et dites-vous qui était au pouvoir à Damas. Et pour cause, il y en a qui, au Liban, sont nostalgiques du régime de Hafez el-Assad et qui, pour rehausser le prestige de cet autocrate, vont jusqu’à dénigrer la prestation de son fils Bachar qui n’a pas été, d’après eux, à la hauteur de la mission qui lui a été confiée par son géniteur. La Stasi est-allemande pour coach! Un constat préalable : les diverses branches des moukhabarat, piliers du pouvoir instauré à Damas, avaient été encadrées, sinon formées, par la Stasi est-allemande, de sinistre réputation. Et ce, depuis les années 1960 à la chute du mur de Berlin ! Mais là a joué la différence de culture entre les deux services de renseignement et de répression (1). En effet, les agents de la Stasi trouvaient que leurs homologues syriens avaient opté pour un modèle de torture spectaculaire et systématique et que leur modus operandi s’était caractérisé par une brutalité débridée et une « violence sadique immédiate ». Tandis qu’eux, en artistes raffinés des bords de la Spree et de l’Elbe, privilégiaient « la destruction psychologique, la surveillance et le chantage ». C’est dire que même à l’aune des normes est-allemandes, les procédés du clan Assad étaient d’une férocité excessive, gratuite et inutile. À cet égard, les archives de la police politique de l’Allemagne dite démocratique et populaire, ayant été dépouillées par chercheurs et universitaires, laissent entendre combien la « praxis syrienne » était commandée par des logiques vindicatives, claniques et confessionnelles qui n’avaient pas cours derrière le rideau de fer (2). La torture, marqueur d’identité du régime Non seulement les détenus étaient à l’agonie mais également tout un peuple, un peuple dans lequel il fallait étouffer par la terreur et l’intimidation toute forme d’opposition et toute velléité de dissidence. En janvier 2025, se fondant sur plus de 2000 témoignages, la Commission d’enquête des Nations Unies sur la Syrie a publié un rapport, « The Web of Agony » dénonçant la pratique systématique de la torture par le pouvoir en exercice. En donnant libre cours à leurs instincts, voilà à quoi se livraient les exécuteurs des basses œuvres : « Le tabassage, les chocs électriques, les brûlures, l’arrachage des ongles, les viols et autres violences sexuelles, le refus de soins médicaux et les tortures psychologiques ». Et c’est sans parler des détentions arbitraires et liquidations de masse. Les procès de Damas ou l’heure du jugement Une page est tournée ! Les survivants du régime pénitentiaire syrien s’expriment désormais librement sur les réseaux sociaux. Bientôt les audiences des tribunaux prendront le relais des podcasts pour nous détailler des horreurs commises dans les centres de détention. Du parti Baas en Syrie comme en Irak, on ne retiendra que l’oppression, l’épouvante et les crimes. Ce n’est pas à l’époque de Saddam ni à celle des Assad que les libertés ont eu le loisir d’éclore ! Et comme on ne pourra jamais se figurer Hitler sans Auschwitz-Birkenau, ni Staline sans le goulag, on ne pourra guère évoquer Hafez ou Bachar sans l’infamante torture ! 1-John O. Koehler, “Stasi: The untold story of the east German secret police”, Basic Book, 1999. 2- Sophia Hoffmann, “Intelligence fields: The relations of the East German Stasi and Syrian Mukhabarat” (1960-1990), Publications du Leibniz-Zentrum Moderner Orient, Berlin.

Iran et Liban: deux théâtres, une même guerre?
Par
Jean-Patrick Dayras
Publié
mai 19, 2026 - 14:23

Les différentes déclarations et volte-face du président Donald Trump vont modifier les relations avec les Européens, l’OTAN et les alliés des États-Unis. Elles vont entraîner des réactions de la part des pays du Pacifique et du Moyen-Orient qui pensaient la protection des États-Unis crédible. Les Occidentaux jouent la modération et veulent avoir un rôle dans la sécurité du détroit d’Ormuz après la cessation des hostilités. Les États-Unis seront-ils hors-jeu dans la région au profit d’un autre protecteur improbable? Le règlement libanais se fera-t-il avec la France? Avec ou sans l’Europe? Après l’intervention des États-Unis et d’Israël contre l’Iran le 28 février 2026, dont les chefs d’État ou de gouvernement des pays occidentaux, européens et de l’OTAN n’avaient pas été informés, le président Donald Trump a demandé à ces derniers de le soutenir en participant à la préservation de la sécurité dans le détroit d’Ormuz et en assurant un soutien direct aux opérations américaines. Majoritairement, les chefs d’État et de gouvernement ont décliné. La réaction du président Trump a été claire, bien qu’incohérente. Après avoir jugé qu’il s’agissait d’une grossière erreur et après avoir traité les pays européens de lâches, il a affirmé qu’il n’avait pas besoin d’eux et qu’il agirait seul, étant «le plus fort du monde». Faisant un pas de plus dans l’outrance, il déclara que l’OTAN privée des États-Unis serait un «Tigre en papier». Il évoqua même l’idée de se désengager de l’OTAN, faisant ainsi planer la menace de s’affranchir de ses devoirs de membre, s’agissant de l’application de l’article 5 du traité de l’organisation. Pour bien cadrer le sens de ses déclarations, il précisa qu’il reprochait aux alliés de ne pas soutenir les États-Unis en cas de crise et de profiter d’une alliance à sens unique. En conséquence, pour quelle raison garantirait-il automatiquement leur défense? Il formula ensuite ses menaces – retrait partiel des troupes américaines stationnées en Europe – et ses demandes de soutien (participation au blocus naval contre l’Iran). Après avoir exprimé leur position de refus sur ce plan, certains pays interdirent leur espace aérien aux appareils américains participant aux opérations militaires contre l’Iran. Manque de cohérence Dans ses déclarations, le président Trump manque de cohérence. À un besoin de soutien, voire de participation active, succède un désintérêt méprisant puisque les États-Unis – les plus forts au monde – sont en mesure de gagner cette guerre seuls. Apparaît ainsi la notion de guerre, cas pour lequel, invoque le président US, les membres de l’OTAN se doivent de répondre à leurs obligations sur base du traité fondateur. Or il a lui-même déclenché cette guerre – incité par Israël, cobelligérant. Il est donc l’agresseur. L’organisation transatlantique a une fonction «défensive». Dans le cas précis, l’article 5 ne s’applique pas. S’il lui est arrivé d’intervenir, elle ne l’a fait qu’avec un mandat de l’ONU. Soudainement, le président des États-Unis juge qu’il n’appartient pas à l’OTAN d’agir, et il veut la tenir hors de ce conflit, puis il exerce à nouveau une pression sur les alliés et déclare en même temps qu’il va agir seul car il le peut. En réalité, il souhaite un soutien participatif de ses alliés sans que ce soutien se fasse au titre de l’OTAN. Il en résulte, partout où les États-Unis jouent un rôle de protecteur, un doute sur la fiabilité des garanties déclarées et officialisées. Les pays de l’OTAN et les Européens ne sont pas les seuls à douter. Les pays du Pacifique – Japon, Australie, Corée du sud, en premiers – ne peuvent désormais que douter du soutien assuré en cas d’intervention chinoise. À ces pays s’ajoutent Taïwan, l’Indonésie, les Philippines et les États riverains du Golfe arabo-persique, Arabie Saoudite, Émirats, Oman. Lorsqu’un chef d’État, « primus inter pares » au sein de l’OTAN, déclenche un conflit qui peut aboutir à une guerre mondiale, il ne peut pas demander aux membres de l’organisation concernée de le suivre et de le soutenir, de participer activement aux opérations militaires, les yeux fermés. Il ne peut pas, après les avoir traités de façon inconvenante, vulgaire et blessante – il s’adresse à des élus, donc aux peuples qu’ils représentent – déclarer d’un ton méprisant qu’il peut agir seul et n’a pas besoin d’eux. En tout état de cause, force est de souligner que les membres de l’OTAN, même s’ils n’ont pas une attitude unanime, même s’il y a eu quelques désaccords, se retrouvent sur une longueur d’onde certes pas unique mais identique, et sont rejoints par des pays du Pacifique. Le projet d’assurer la sécurité dans le détroit d’Ormuz, après la cessation des hostilités, rassemble bon nombre d’entre eux. Le monde entier, dont le Proche et le Moyen-Orient, donc le Liban, peut apprécier la retenue de la Russie et de la Chine. Il serait naïf de penser qu’ils n’agissent pas en sous-main en fonction de leurs intérêts propres. Mais leur position, analogue à celle des Européens et alliés des États-Unis, portant sur leur non-participation aux opérations militaires, éloigne le risque d’une dérive vers un affrontement dont l’ampleur serait mondiale. Nous ne pouvons qu’approuver la position générale adoptée par les gouvernements européens, les pays de l’OTAN et les principaux pays du Pacifique concernés, sans oublier néanmoins leur engagement de principe visant à assurer la sécurité dans le détroit d’Ormuz qu’il serait bon d’étendre à la mer d’Oman et au Golfe arabo-persique puis à toute les mer Rouge. Le cas échéant, nous ne pourrons que nous féliciter de leur sagesse. Est-il illusoire, voire utopique, de penser que cette attitude commune pourrait être prise en considération par les Iraniens lors des pourparlers de paix? On pourrait penser qu’au Liban il s’agit de la même guerre. Les protagonistes sont, au premier regard, identiques. D’un côté, le Hezbollah télécommandé par l’Iran, Israël en maître du jeu et derrière les États-Unis qui, pour l’heure, se positionnent en modérateurs. De l’autre, l’Iran maître du jeu quoi qu’on le veuille, les États-Unis autres maîtres du jeu, et Israël qui, d’instigateur malheureux puis recadré, est devenu suiveur. Mais les différences sont importantes pour ce qui a trait à l’avenir de ces deux théâtres. L’un est régional, l’autre mondial. L’un exclut l’Europe, et surtout la France. L’autre exclut pour l’instant l’Europe et le regroupement envisagé d’une quarantaine de pays – dont des pays du Pacifique. Le problème iranien semble insoluble tant les exigences – justifiées – des États-Unis vont à l’encontre des exigences défendues fermement par les Gardiens de la révolution, désormais maîtres du pays. Au-delà de ces exigences, pour l’instant incompatibles, le comportement de Donald Trump en matière d’analyse, de diplomatie et de savoir-faire dans une telle négociation est très éloigné de ce qu’il faudrait. Il n’a rien d’autre à présenter que la violence. S’il le fait, gardons-nous de voir les Russes et les Chinois agir. Pour la suite, le comportement et les décisions qu’il sera amené à prendre auront des conséquences sur la conduite des affaires internationales et pour le règlement des différends entre pays. Il est fort possible que Donald Trump gagnera. Mais au prix de quels abandons? Qui et quoi sacrifiera-t-il avant novembre? Il est probable que le véritable vainqueur à long terme sera l’Iran. Sur l’échelle des risques, le probable est au-dessus du possible. Une remise en cause profonde de la fiabilité de la protection étatsunienne par les pays du Golfe ne pourrait-elle pas se traduire par un remplacement des bases américaines? Par quel protecteur? La Chine et la Russie en tireront avantage. Si la France décide d’épauler le Liban dans la position de fermeté qui anime son président, désormais, elle devra le faire avec conviction et fermeté. Les demi-mesures n’ont plus leur place. Il s’agit donc de deux guerres différentes dont les résolutions doivent être coordonnées. L’une pourrait être traitée isolément, l’autre non. Le président Trump en tiendra-t-il compte lors du «round» final de la négociation avec les Gardiens de la Révolution? «Ce qui a le plus changé là-bas, ce n’est pas la Chine, ce n’est pas la Russie, c’est l’Europe: elle a cessé d’y compter» ( Les Conquérants , postface – André Malraux). Plutôt que qu’avoir les yeux de Chimène pour l’Ukraine et ne penser que prix du pétrole s’agissant du Moyen-Orient, les Européens et la France devraient avoir l’ambition de promouvoir au Liban une «paix ferme».