


La nécessité d’une refonte de la formule libanaise, sous prétexte qu’elle serait la «matrice des crises», revient couramment dans le discours politique ces derniers temps. Certains ne sont pas sans parler avec légèreté d'un Liban «autre», quand bien même la région se trouve dans une phase d'une extrême complexité.
Certains considèrent, depuis 1989, que l'accord de Taëf est un accord de «nécessité» — au sens où il «ne nous plaît pas», mais la nécessité a ses lois:
– la nécessité de mettre fin à la guerre,
– la nécessité de passer de la guerre à la paix,
– la nécessité de se débarrasser d'un adversaire intérieur,
– la nécessité de s'attacher à cet accord face aux armes du Hezbollah.
D'autres considèrent l'avoir «éprouvé et constaté son échec», et cette partie revient, depuis le moment même de la proclamation de Taëf, avec des exemples attestant son échec, ignorant les mécanismes qui en ont régi son application sélective :
– les armes de la Syrie, de 1989 jusqu'en 2005,
– les armes de l'Iran, depuis 2005 jusqu'à ce jour.
Et sous prétexte qu'il a «échoué» à gérer le pays, ils s’écartent du texte pour défendre des formules nouvelles telles que le fédéralisme, le «Petit Liban» et d'autres.
Pour ma part, j'appartiens au camp qui défend la Constitution en tant que protectrice du sens du Liban, lequel repose sur la triade: caractère définitif de l'entité libanaise, arabité du Liban et vivre-ensemble. Je suis fier également de l'annonce, par le Vatican, de la béatification du patriarche Élias Howayek, et je mets en garde contre :
A. La gravité d'une transgression continue de la Constitution et de l'accord de Taëf à un moment où l'on redessine les cartes de la région et où se déterminent les dimensions et les rôles politiques et économiques
Nous sommes à un carrefour où se dessinent les contours d'un nouveau tracé de la région, cent ans après l'effondrement de l'Empire ottoman et le début de la phase Sykes-Picot.
Aujourd'hui, des courants islamiques — sunnites et chiites, non arabes — sont au premier plan et tentent de définir leur poids politique, économique et militaire aux dépens de l'identité de la région.
Pour éviter la chute du Liban et lui épargner d'en payer le prix durant ces phases de grand changement, nous nous attachons à ce que les Libanais ont convenu dans l'accord de Taëf, devenu Constitution, qui affirme la finalité de l'entité libanaise et son appartenance à l'identité arabe.
À ce titre, la finalité de l'entité libanaise constitue la principale garantie requise pour que le Liban ne s'oriente ni vers le rapetissement ni vers la dissolution dans un cadre plus vaste.
L'arabité du Liban et son appartenance à son environnement arabe lui assurent l'intégration dans le système d'intérêt arabe dont les contours se dessinent dans les premières décennies de ce siècle.
B. La gravité d'un retournement contre l'accord de Taëf, la Constitution et les résolutions de la légitimité internationale
Sortir de la Constitution au moment où le Hezbollah tente d'imposer l'équation «armes contre Constitution» — c'est-à-dire obtenir des gains pour un camp aux dépens de l'équilibre interne — est extrêmement dangereux, car le Liban ne se gouverne pas par les rapports de force mais par la force de l'équilibre.
L'attachement à l'application des résolutions de la légalité internationale, notamment les résolutions 1559, 1680 et 1701, qui puisent dans l'accord de Taëf leur fondement juridique, signifie que s'attacher à l'accord de Taëf revient à s'attacher aux résolutions de la légalité internationale, de même que s'en retirer revient à se retirer de ces résolutions.
L'un des points faibles (jusqu'à présent) du contenu des négociations avec Israël à Washington tient peut-être à l'absence d'un texte politique, oral ou écrit, sur les résolutions de la légitimité internationale 1559, 1680 et 1701.
C. La question du vivre-ensemble et du partenariat politique dans le contexte de la rébellion d'une partie contre la justice libanaise et internationale
Nous sommes dans un moment de réorganisation de la région, où chaque communauté et chaque État cherche une place qui constitue sa raison d'être dans un monde qui change à une vitesse extrême.
Nous sommes dépositaires d'une expérience libanaise fondée sur le vivre-ensemble, lequel — à mon sens, c'est-à-dire ce vivre-ensemble — n'est pas le désir des chrétiens de vivre avec les musulmans ni l'inverse, mais bien la conséquence de l'impossibilité, pour chaque camp, de vivre seul.
Telle est l'équation que nous avons apprise pendant la guerre et après elle, et qui constitue aujourd'hui l'essence du sens du Liban dans l'étape à venir, dans la région et dans le monde.
Le président Ahmad el-Chareh a promis d'élaborer une constitution pour la nouvelle Syrie dans un délai de quatre ans — nous lui souhaitons bonne chance, car nous connaissons la complexité des choses avec les Kurdes, les druzes, les alaouites, les chrétiens, les islamistes, les musulmans, les laïcs et autres. Nous, nous avons une Constitution. Préservons-la.
D. Recadrer le débat sur la question de la neutralité de manière à ne pas contredire l'identité du Liban et son appartenance
La neutralité repose sur l'arrêt, pour chaque camp interne, du recours à un appui extérieur aux dépens du partenariat national. Car ce recours s'appuie sur l'échange suivant: un camp interne cède une part de souveraineté en échange d'une part de gains, aux dépens du partenaire interne. C'est pourquoi il faut neutraliser le Liban des conflits extérieurs.
L'expérience centenaire du Liban confirme que la souveraineté est indivisible et qu'il n'y a pas de gains particuliers pour un camp aux dépens du partenariat interne complet.
Toutes les communautés et tous les acteurs au Liban ont fait l'expérience du recours à l'extérieur. Aucune communauté ni aucun parti n'a été épargné par les conséquences des «aventures» de ce recours.
L'appel à la neutralité est plus pressant que jamais, et la neutralité est un pacte entre les Libanais qui dépasse les considérations constitutionnelles et juridiques — elle était au fondement même de l'idée libanaise.
La neutralité n'est pas une étape fondatrice qui s'ajouterait aux étapes fondatrices précédentes, telles que la fondation de l'État du Grand Liban en 1920, le Pacte national en 1943 ou l'accord de Taëf en 1989. La neutralité requise aujourd'hui comme nécessité nationale protectrice et rassembleuse de tous les Libanais s'inscrit dans le cadre de la préservation du vivre-ensemble islamo-chrétien sous le signe de l'équilibre, de la justice et de la liberté.
E. Discussion du rôle économique, culturel, éducatif, hospitalier et bancaire du Liban en vue de retrouver ses avantages comparatifs dans ce domaine pour sortir de son isolement arabe et international actuel
Nous entrons aujourd'hui dans une phase qui a porté Israël au cœur de la région, tandis que l'Iran, la Turquie et la Russie s'étendent avec des appétits impériaux suspendus pendant un siècle et qui reviennent aujourd'hui avec l'effondrement de l'ancien ordre arabe.
Tout cela coïncide avec le recul du rôle économique, culturel, éducatif, hospitalier et bancaire du Liban. Ce qu'il faut, et de toute urgence, c'est lancer des chantiers dans tous les domaines mentionnés pour retrouver ce rôle à l'échelle mondiale.
L'époque du «Liban centre de services de la région» est révolue, en raison du développement de la majorité des États arabes et des répercussions de la mondialisation et de l'intelligence artificielle.
S'il est vrai que le Liban a souffert des problèmes du monde arabe et a payé un prix élevé pour les causes arabes, avec l'émergence des courants unitaires et l'élan de la révolution palestinienne et autres, il faut, en toute honnêteté, reconnaître en contrepartie que le Liban a tiré présence, renaissance et essor de son appartenance au monde arabe:
– des générations d'étudiants pionniers en ingénierie, médecine et économie depuis les années 1940, qui ont lancé le chantier de la reconstruction du Golfe,
– la loi sur le secret bancaire de 1956, qui a attiré les capitaux arabes fuyant les nationalisations en Syrie, en Égypte et en Irak,
– la fermeture du canal de Suez en 1967, qui a fait du port de Beyrouth le canal de Suez de la région,
– les capitaux palestiniens, arabes et pétroliers.
Aujourd'hui, cette phase est achevée et nous devons inventer une nouvelle raison d'être dans ce monde. Je ne prétends pas en connaître les contours, mais je sais que la formule du vivre-ensemble est ce qui nous reste — pour autant que nous sachions la préserver.
Nul n'ignore que les ministres des Travaux publics de Turquie et d'Arabie saoudite ont signé le projet de construction de la voie ferrée du «Sultan Abdulhamid» qui relie Istanbul à La Mecque sans passer par le Liban.
Nul n'ignore qu'une ligne maritime s'étend des Émirats jusqu'à Aqaba en Jordanie, puis de là à Haïfa-Israël, et de Haïfa à l'Europe, sans passer par le Liban.
Et nul n'ignore ce qu'a dit le président Ahmad el-Chareh à la presse arabe: «Le temps de Moïse était le temps de la magie ; le temps du Christ, le temps de la médecine ; le temps de Mohammad, le temps du langage ; quant au temps d'aujourd'hui, c'est le temps du développement.»
F. Les hantises récurrentes des communautés
Les communautés libanaises ont vécu, depuis la fondation de la République libanaise, des hantises qu'elles ont considérées comme existentielles, et ces hantises ont été un facteur essentiel de l'entrée du Liban dans la funeste guerre. Aujourd'hui, dans le contexte des crises internes que connaît le Liban et des grandes mutations de la région, les hantises des communautés réapparaissent:
les chrétiens vivent la hantise démographique qui ne les a jamais quittés, considérant aujourd'hui que le retour au «Petit Liban» constitue leur «garantie» ;
Les chiites vivent la hantise de la marginalisation et tentent d'en sortir en exploitant le soutien iranien et en se rebellant contre l'État et ses institutions ;
Les sunnites vivent la hantise de l'étouffement, considérant que malgré leur extension arabe ils sont au Liban une communauté comme les autres, à quoi s'ajoute aujourd'hui l'émergence d'un nouveau leadership sunnite en Syrie ;
Les druzes vivent la hantise de la communauté fondatrice devenue minorité ciblée, à quoi viennent s'ajouter leurs craintes régionales.
L'accord de Taëf est l'unique garant qui, par son application complète, propose des solutions à toutes ces hantises à travers la consolidation du vivre-ensemble, la garantie des communautés et des droits des citoyens.
Il existe une réalité commune à tous: la culture de la soumission au fait accompli, dans laquelle tous se sont accommodés de ce fait accompli afin d'obtenir des bénéfices personnels. Aucune communauté ni confession ne s'est abstenue d'utiliser un «escalier d'accès» extérieur aux dépens de l'intérieur libanais:
– certains ont gravi l'escalier du Mandat,
– d'autres se sont succédé sur l'OLP, Israël, la Syrie et l'Iran.
Le cœur de l'accord de Taëf est inscrit dans cet alinéa du préambule de la Constitution:
« Tout pouvoir qui viole le pacte du vivre-ensemble est illégitime. »