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Opinion

Deux affirmations font une nation

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Par Ibrahim Chamseddine
Publié juin 5, 2026 - 09:26

Entre mes éminents collègues présents à cette tribune consacrée à la Constitution libanaise, je ne suis qu'un novice au milieu d’experts ; mais je suis aussi un citoyen libanais dans une république démocratique et constitutionnelle, sincèrement et sérieusement attaché à sa citoyenneté. Je connais mes droits constitutionnels, y tiens fermement et refuse de les céder au profit d'une communauté confessionnelle ou d’une zaamat quelconque. Car en cent ans d'histoire, le seul besoin constant qu'a exprimé le citoyen libanais, en tant qu'individu, c'est son besoin de l'État, pas celui de la secte ou du zaïm.

Le Bienheureux patriarche Élias Howayek, qui, avec ses compagnons, alluma la flamme du Grand Liban, nous observe maintenant avec un siècle de distance d'un siècle. Son regard porte en lui ce qu'il voit : une déception, une amertume et une douleur. Et pour cause: nous célébrons le fondateur… tout en ruinant ce que lui et ses compagnons ont fondé.

On ne bâtit pas un État démocratique sans constitution ni régime constitutionnel, et si cette constitution n'est pas respectée, l'État s'effondre.

Ceux qui ont rédigé la Constitution en 1926 et l'ont développée en 1990 n'étaient ni incompétents ni ignorants ni demi-cultivés. Leur patriotisme n'était pas lacunaire ni suspect, et ils n'étaient pas davantage de ces courtisans qui composent des missives ornées et prétentieuses.

La Constitution libanaise est un texte rigoureux, rédigé selon les principes et les règles de la science constitutionnelle ; elle est le pacte des Libanais entre eux, pas la faveur accordée par certains d'entre eux aux autres, et elle s'impose à tous sans exception. En tant qu'expression de l'accord de Taëf, elle ne constitue pas une nécessité conjoncturelle que le temps aurait rendue caduque ; elle est devenue au contraire une composante essentielle de l'intégrité et de l'unité du Liban, et la République libanaise édifiée sur elle est une patrie bâtie par le consensus et le consentement, pas par la contrainte, la domination ou la coercition.

L'accord de Taëf n'a pas failli pour qu'on le délaisse et l'abandonne. Il n'a simplement jamais été appliqué. Je répète sans cesse que la formule courante relative au parachèvement de la mise en œuvre de l'accord de Taëf est inexacte, puisqu'il n'a tout bonnement pas été appliqué pour qu'on puisse en parachever l'application.

Nous n'avons besoin ni d'un nouveau Taëf, ni d'une nouvelle constituante, ni d'un vice-président de la République, ni d'élargissements et d'ajouts administratifs à l'État libanais.

Nous avons seulement besoin d'appliquer la Constitution dans son intégralité, de la respecter, de la révérer et de s'y référer ; et en cas d'ambiguïté, de s'appuyer sur un Conseil constitutionnel solide dont les membres ne seraient pas des politiciens en quête de passe-temps.

Cette Constitution, en tant que pacte, est l'édifice juridique qui a incarné la composition libanaise subtile et l'équilibre vital qui la traverse, car elle envisage les communautés pour ce qu'elles sont en elles-mêmes, et non pour leur poids démographique et leur nombre. C'est de là que procède l'équilibre entre musulmans et chrétiens, et l'équilibre en leur sein également, ce qui nous donne un régime politique qui est, d'un côté, civil (c'est-à-dire un État civil) et qui, de l'autre, préserve l'équilibre entre les communautés et au sein de chacune d'elles.

Par conséquent, cette Constitution est le texte de référence certain pour bâtir l'État et ses institutions sur des fondements sains. Elle représente simultanément la feuille de route permanente et fidèle pour consolider le régime politique, le stabiliser et le faire évoluer.

Cette Constitution a besoin d'être appliquée dans sa totalité, dans le respect de la succession des délais légaux que son application requiert. Je sais qu'il se trouve, ici ou là, parmi les Libanais, des gens qui souhaitent sincèrement voir la Constitution appliquée et le réclament, mais qui, dans le même temps, émettent des réserves, tergiversent, ou redoutent d'en activer l'intégralité des articles, nourris d'une vague et obscure illusion que l'application complète ne serait pas en leur faveur.

Une constitution partielle, un fragment de constitution ne bâtit pas un État ni ne sauvegarde une patrie. Je ne voudrais pas que nous soyons de ceux que le Coran a réprimandés: «…Croyez-vous donc en une partie du Livre et rejetez-vous le reste ?…», ceux-là mêmes que le juste Jacques, dans son épître du Nouveau Testament, a avertis d'observer la loi dans sa totalité: «Car celui qui observe toute la loi, mais qui pèche contre un seul commandement, devient coupable de tous.»

Il est temps, après cent ans, que nous prenions notre destin en mains, nous, Libanais, et que nous bâtissions un seul État unifié, reposant sur une seule constitution, ayant une seule référence, et un seul président — pas trois.

C'est l'application sincère et intégrale de la Constitution, avec la résolution inflexible en ce sens de véritables hommes d'État intègres, qui est à même de mettre les armes sous contrôle avant de les interdire, de protéger l'État d’un pillage systématique, et de prémunir ce dernier contre sa réduction à un temple transformé en repaire de brigands.

Je reviens à la célèbre formule de Georges Naccache: «Deux négations ne font pas une nation.» Je m'en démarque partiellement, car le consensus sur le «ni Orient ni Occident» a bien fait une nation, ou, plus précisément, a bien consacré une nation. Mais je l'approuve aussi dans l'ensemble, car ces deux négations n'ont pas réussi, à elles seules, à préserver une patrie ni à bâtir un État durable et pérenne: l'État s'est effondré dans des guerres internes, et ces guerres ont failli emporter la patrie avec elles, et risquent encore de le faire.

Les premiers Libanais savaient ce qu'ils ne voulaient pas les uns des autres, sans être pourtant certains de ce qu'ils voulaient réellement les uns des autres.

Nous savons désormais ce que nous voulons de tous les Libanais et ce à quoi nous sommes nous-mêmes tenus en tant que Libanais, au bénéfice de tous les Libanais: respecter et appliquer Taëf tel qu'il est incarné dans la Constitution ; reconnaître que nous sommes tous libanais dans une patrie définitive ; que la coexistence commune et unifiée est notre manière d'être au monde et notre façon d'être libanais ; que nous ayons un État juste en tant qu'incarnation de cette coexistence ; et que nous y soyons libres, dans une démocratie véritable et accomplie.

L'accord de Taëf, tel qu'il s'est incarné dans la Constitution, nous a introduits dans deux grandes vertus positives: la vertu du régime démocratique et la vertu de la participation sincère des communautés. Il nous a également préservés de deux grands vices: celui de l'emprise despotique des communautés sur l'État, et celui du monopole du pouvoir par une fraction d'une seule communauté. Nous abstenir de l'appliquer et de le respecter nous a plongés dans le premier de ces vices, et a failli nous entraîner vers le second.

Notre Constitution nous appartient à tous.

Elle appartient à tous nos enfants.

Ne la bradons pas.

*Allocution prononcée dans le cadre d’une conférence-débat sur le centenaire de la Constitution libanaise à l’Université du Saint-Esprit Kaslik le mercredi 3 juin 2026, en marge de l’exposition organisée par l’université à l’occasion de l’événement. 

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