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Opinion

Qui a gagné? Qui a perdu? On n'en sait rien, on ne sait plus!
By
Youssef Mouawad
Published
juin 27, 2026 - 13:24

Au lendemain de la funeste guerre de juin 1967, la guerre dite des Six jours, les pays arabes devaient faire un constat amer: l’Égypte avait perdu la bande de Gaza et le Sinaï, le Royaume hachémite avait été délesté de Jérusalem et de la Cisjordanie, alors que la Syrie s’était piteusement retirée de son Golan. Or le Baas au pouvoir à Damas, refusant d’assumer la responsabilité d’un revers historique, laissait entendre que les Israéliens ne l’avaient pas emporté tant qu’ils n’avaient pas renversé son régime! Tant que ce dernier tenait bon, Tel-Aviv ne pouvait se prévaloir d’une victoire! Cette attitude de déni allait constituer un précédent chaque fois que les Arabes subissaient un Waterloo. Et voilà que, pour ne pas déroger à la règle, le secrétaire général du Hezbollah, haussant le ton en dépit de la reculade, a annoncé la veille des célébrations d’Achoura, la victoire du parti de Dieu «face au complot tissé par l’alliance des États-Unis et d’Israël et où l’État libanais a servi de couverture». Ne manque pas de toupet celui qui s’arroge les lauriers de la victoire, au moment même où Tsahal grignote le Sud et le vide de ses habitants. Il s’agit de sauver la face Et Donald Trump alors, comment se fait-il qu’il soit si triomphant? Pour Nicolas Baverez du Figaro , le protocole signé à Versailles par le président américain présente de nombreux traits communs avec le traité de 1919, qui mit fin au premier conflit mondial et entérina «une fausse paix et une simple suspension des hostilités». Partant de là, cet éditorialiste sauta aux conclusions et rendit le verdict suivant: «Le protocole de Versailles acte ainsi la débâcle stratégique qui clôt la guerre d’Iran pour les États-Unis, Israël, les monarchies du Golfe, l’Europe et les alliés asiatiques de l’Amérique». Cela dit, mieux vaut se méfier de l’antiaméricanisme primaire d’une certaine presse française et prêter une oreille attentive à Thomas Friedman du New York Times , organe de presse qui n’est pas tendre avec l’actuelle administration américaine. Voilà ce que Friedman nous dit : les leaders d’Israël, d’Iran, du Hezbollah, du Hamas et des États-Unis n’ont qu’une chose en commun: nul d’entre eux ne voudrait de l’établissement d’une commission d’enquête pour examiner sa conduite et ses performances lors du dernier conflit au Moyen-Orient! Alors qui a gagné et qui a perdu ? Mais n’est-ce pas trop tôt pour poser cette question ou pour y répondre ! L’Axe du mal, ou celui du bien, peut n’avoir pas remporté une bataille, mais il n’aura pas pour autant perdu la guerre. On ne juge pas d’un conflit sur les premières manches, mais sur l’issue finale! Et le conflit larvé se poursuivra sous une forme ou une autre, sous un prétexte ou un autre, avec le Liban comme champ d’expérimentation et pour les règlements de compte ! Se dissocier de l’Iran à tout prix Notre Liban, plus que jamais punching-bag des belligérants, est ravagé depuis début mars par une nouvelle guerre entre Israël et le Hezbollah: il a subi des dégâts estimés à plus d'un milliard de dollars, 11000 bâtiments ayant été totalement détruits dans le Sud. Et c’est sans parler du nombre des milliers de tués, de blessés et de déplacés. Cependant, ce qui est encore plus grave, et que Naïm Qassem appelle de ses vœux, c’est le maintien du lien entre le cessez-le-feu instauré au Liban et celui intervenu entre l’Iran et les États-Unis. Or rendre les deux fronts indissociables aboutirait à sacrifier la cause libanaise sur l’autel des intérêts iraniens lors des négociations qui se tiennent à Bürgenstock en Suisse. Alors que pour se tirer d’affaire, notre pays doit demeurer un théâtre d’opérations autonome et aux conditions qui lui sont propres. Si l’arrêt des combats au Sud venait à dépendre d’un entendement entre Téhéran et Washington, c’en est fait de notre souveraineté! Et cela établirait une tutelle persane sur l’État, plus pernicieuse que la tutelle syrienne sous la dynastie Assad. Naïm Kassem n’attend que cela pour claironner sa victoire. Néanmoins, ce serait là une victoire de l’Iran, non du Liban.

Le Liban d’abord…
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Samir Abdelmalak
Published
juin 27, 2026 - 09:15

Les grandes crises révèlent une vérité simple: aucun pays ne peut tenir lorsque les allégeances qui le dépassent demeurent plus fortes que le sentiment d’appartenance nationale. Les États qui parviennent à surmonter les épreuves sont ceux qui font de l’identité nationale le cadre qui rassemble tous leurs citoyens, quelles que soient leurs appartenances politiques, religieuses ou culturelles. La patrie n’efface pas la diversité ; elle lui offre le cadre qui la protège. Cette leçon est apparue avec netteté dans les récentes évolutions en Iran, où le discours national et patriotique a gagné en vigueur, en intégrant des catégories qui, jusqu’à récemment, étaient considérées comme étrangères au cercle de la loyauté politique. Les autorités ont compris que les défis existentiels imposaient d’élargir le cercle de l’appartenance, la force d’un État se mesurant autant à la cohésion de son pouvoir qu’à sa capacité d’embrasser l’ensemble de la société dans toute sa diversité. Au Liban, la même interrogation continue pourtant de s’imposer. À qui revient la priorité : à la communauté, au parti, à l’axe régional ou à l’État? La récente signature de la déclaration d’intention entre le Liban et Israël, sous parrainage américain, ainsi que les divisions qu’elle a suscitées sur la scène intérieure, ont rappelé que le véritable problème ne réside pas seulement dans le contenu d’un accord, mais dans l’absence d’un cadre national commun où les choix déterminants puissent être débattus avant de devenir des facteurs de fracture. Il ne s’agit pas de demander à une partie de renoncer à ses convictions ou à ses inquiétudes, pas davantage d’imposer des choix au nom de la majorité ou par la force. Il s’agit de faire du slogan «Le Liban d’abord» un principe politique et moral autour duquel tous puissent se rassembler. Cela suppose l’ouverture d’un dialogue national franc sur les questions qui divisent, de la stratégie de défense aux relations extérieures, afin que les décisions soient élaborées au sein des institutions constitutionnelles plutôt que dans les arènes des rivalités régionales ou autour des tables de négociations étrangères. Car la paix véritable naît d’abord à l’intérieur du pays, la souveraineté commence par l’unité de la décision, et la stabilité ne naît pas d’un accord conclu à l’extérieur tant que les Libanais demeurent divisés sur la conception même de l’État. Lorsque le Liban vient d’abord, les divergences cessent d’être une menace pour devenir une source de force, car tous demeurent différents sous le toit d’une même patrie, d’un même État et d’un même avenir.

Retour sur le projet d’avion de combat franco-allemand
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Jean-Patrick Dayras
Published
juin 22, 2026 - 20:33

L’article de Roger Barake «Avis de tempête dans le ciel européen» - Levant Time, 13 juin 2026 - présente les raisons invoquées de l’abandon du projet de SCAF (Système Aérien de Combat Futur). Cet article offre un éclairage particulier en présentant les relations franco-allemandes telles qu’elles sont perçues par beaucoup de Français. Il donne un éclairage spécifique sur cet abandon regrettable. Voici quelques extraits éclairants de l’introduction de l’article précité : « L’échec du programme a immédiatement relancé les critiques visant Dassault Aviation et son président-directeur général, Éric Trappier. Dans certains milieux politiques allemands et européens, le patron du constructeur français est présenté comme l’un des principaux responsables du blocage. Ses détracteurs lui reprochent d’avoir défendu une vision trop nationale du programme, incompatible avec la logique de coopération européenne. Depuis plusieurs années, Éric Trappier répète que le problème n’est pas européen mais industriel. Selon lui, un avion de combat ne peut être conçu en ayant recours à des compromis permanents entre plusieurs entreprises et plusieurs États. Son raisonnement est simple : la responsabilité doit être indissociable de l’autorité. Si un constructeur est chargé de développer l’appareil principal, il doit également disposer du pouvoir décisionnel correspondant. Deux conceptions de l’Europe de la défense s’affrontent depuis le début du programme. La première, souvent associée à Berlin et aux institutions européennes, privilégie le partage des compétences, l’intégration industrielle et la mutualisation des technologies. La France exige un appareil capable d’être embarqué sur porte-avions et de participer à la composante aéroportée de sa dissuasion nucléaire. L’Allemagne ne partage aucune de ces contraintes. Quant à l’Espagne, elle cherche avant tout à préserver sa place dans l’industrie aéronautique européenne.» Ces extraits présentent parfaitement deux conceptions qui s’opposent: Dassault, qui ne réclame la direction et la maîtrise de la conception que d’une seule partie du programme, a bien le souci de faire valoir une cohérence conceptuelle et industrielle garantissant la production d’un appareil performant dont la réalisation et la production au profit des armées de l’Air, et aussi de la Marine pour la France, rapide et à un coût certainement plus modéré que ne le serait celui d’un modèle conçu avec de multiples contraintes et modifications dont certaines seraient refusées par l’un ou l’autre des partenaires au motif qu’il n’est pas demandeur (particularités dues à l’emport d’une arme nucléaire ou de l’appontage sur un porte-avions qui ne concernent que la France par exemple, ce qu’aucun n’ignorait dès le départ). La lecture de ces seuls extraits présente le point d’orgue de l’incompréhension des deux points de vue. Berlin, et l’Europe derrière elle, privilégie le partage des compétences, l’intégration industrielle et la mutualisation des technologies. Dassault privilégie l’efficacité et sa propre compétence liée à l’expérience, s’agissant de l’avion proprement-dit et seulement de celui-ci ; et préserve son savoir-faire. Il faut donc faire quelques rappels pour expliquer ce qui se cache derrière la divergence des points de vue français et allemand. En réalité un désaccord. Dans la remarquable biographie de Talleyrand, Jean Orieux expose précisément ce qui grève encore de nos jours une bonne relation et une parfaite entente entre les deux pays. Au Congrès de Vienne en 1815, suite à la chute de l’Empereur Napoléon, «la Prusse réclamait sans cesse la Saxe, la Rhénanie, le Luxembourg et la Belgique ; l’Angleterre appuya ses revendications sur un point: la Rhénanie. Elle le fit surtout pour placer une machine de guerre sur la frontière française (…) On avait abattu Napoléon au nom de la sécurité européenne. On donnait la Rhénanie à la Prusse et la sécurité européenne était ruinée pour un siècle et demi (…) La France se trouvait ainsi sous la surveillance menaçante d’une armée cantonnée en permanence à 220 km de Paris sur une frontière ouverte. On installait à notre porte une nation ivre de haine depuis Iéna. L’Angleterre (…) installait gratuitement un terrible gendarme sur le Rhin. On connait la suite : Bismarck, Sadowa, Sedan, l’annexion de l’Alsace-Lorraine, la guerre de 1914, Hitler. L’Europe assassinée». Les conséquences se font sentir jusqu’à aujourd’hui, y compris au Proche-Orient : après Hitler, il faut ajouter que pour gommer la culpabilité de la Shoah, il a été créé un Etat juif sur un territoire déjà occupé. Le Liban en est un témoin, une victime. Jean Orieux ne mâche pas son propos - le choix des mots l’atteste - lorsqu’il évoque une nation ivre de haine depuis Iéna. Plus modérément, une certaine détestation des Allemands envers les Français aujourd’hui ne serait-elle pas la suite lointaine post-Iéna pour avoir été représentés lors de la signature de la capitulation sans condition des forces armées allemandes mettant ainsi fin à la Seconde Guerre mondiale en Europe, le 7 mai 1945? En 1962, De Gaulle invite Adenauer à assister à une messe dans la cathédrale de Reims, ville symbole des conflits franco-allemands, afin de montrer la volonté de tourner la page des guerres passées, d’ancrer durablement la réconciliation et faire de la coopération franco-allemande un moteur de la construction européenne. Le 22 septembre 1984 lors des commémorations de la bataille de Verdun, Mitterrand et Kohl se tiennent la main devant l'ossuaire de Douaumont, symbole choisi pour sceller la réconciliation européenne, approfondir l'intégration européenne et consolider la paix en Europe. A ces occasions, les deux présidents français ont été moteurs pour une sincère réconciliation définitive. De Gaulle et Adenauer ont construit la réconciliation; Mitterrand et Kohl l'ont approfondie pour faire du couple franco-allemand le moteur de l'Europe. Pourquoi alors ce désamour perceptible? Aujourd’hui, si la France parle encore de couple franco-allemand, ce terme est inusité en Allemagne. La création d’un Euro, si défavorable à la France pour ses échanges commerciaux, la désindustrialisation de la France orchestrée en partie par l’Allemagne, l’abandon unilatéral du nucléaire par Mme Merkel, amenant la France sur le banc des accusés au tribunal des écologistes allemands et français, les choix de fixation du coût de l’électricité en Europe* appliqués en France font la preuve d’une animosité à l’encontre des Français par ceux que nous classifions comme «nos amis». Mais les peuples n’ont pas d’amis, seulement des partenaires, parfois des alliés, le temps que l’alliance dure! Les politiques français imposent à la France une intégration dans l’Europe à marche forcée; les Allemands ne se positionnent-ils pas souvent, eux, pour une Europe allemande? Il est sans aucun doute trop tôt pour déclarer Dassault – donc la France – coupable! L’avenir dira quels avions l’Allemagne achètera. Le F-35?** *La fixation du prix de l’électricité sur le prix du gaz est défavorable à la France nucléarisée. Cette mesure est soi-disant prévue pour faciliter la transition énergétique en intégrant davantage d’énergies renouvelables. Les Allemands estiment que le nucléaire n’appartient pas au domaine du renouvelable mais a compensé l’élimination du nucléaire partiellement pas des centrales au charbon! ** Pour compléter sa flotte de 35 appareils commandés en catastrophe en 2022 et dont l’entrée en service est prévue pour 2028.

Quelle vérité Naïm Kassem tente-t-il de dissimuler?
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Jad Akhawi
Published
juin 20, 2026 - 13:31

Chaque fois que le Hezbollah affronte une crise politique, militaire ou populaire, ses dirigeants reviennent au même lexique: la résistance, la victoire, la souveraineté, le refus de toute tutelle. Des mots lourds, chargés d'une forte charge émotionnelle, mais qui perdent chaque jour davantage leur pouvoir de conviction auprès des Libanais, à mesure que se creuse l'écart entre le discours et la réalité. Dans son dernier discours, le secrétaire général du Hezbollah, cheikh Naïm Kassem, a affirmé que le Hezb restait fidèle à l'accord de Taëf et à la Constitution libanaise, que ses armes étaient dirigées contre Israël, et qu'il faisait face à des projets d'allégeance et de tutelle étrangère. Un propos qui paraît cohérent au premier abord, mais qui s'effondre dès qu'il affronte les faits. Car la politique ne se résume pas à ce qui se dit sur les tribunes, mais à ce qui se pratique sur le terrain. Et les faits vécus par les Libanais au cours des dernières décennies ne ressemblent en rien au récit présenté par Kassem ; ils en sont presque l'exact contraire. Si le Hezbollah demeure fidèle à l'accord de Taëf, comment expliquer alors la persistance d'une force militaire indépendante de l'État, plus de trois décennies après la signature de cet accord? L'accord de Taëf ne fut pas un simple arrangement politique destiné à mettre fin à la guerre civile, mais bien un projet de construction étatique. L'essence de ce projet tient en peu de mots: un seul État, une seule armée, une seule autorité détenant le monopole des armes et de la décision sécuritaire et militaire. Or, cela s'est-il accompli? La réponse, tous les Libanais la connaissent. Une autorité parallèle à l'État a vu le jour au Liban au fil des dernières décennies, une autorité disposant des armes, de la décision, et de la capacité d'imposer des faits politiques et militaires en marge des institutions constitutionnelles. Et lorsque la décision de la guerre et de la paix échappe au Conseil des ministres, au Parlement et à la présidence de la République, parler de fidélité à Taëf relève davantage de la réécriture de l'histoire que de la description du réel. Le problème ne réside pas dans l'existence d'un désaccord politique sur le rôle de la résistance ou sur l'avenir des armes ; ce débat est légitime en soi. Le problème tient à la prétention de présenter les choses comme si le Liban avait vécu, durant toutes ces années, sous le régime d'une application pleine et entière de Taëf, alors que chacun sait que l'une des causes majeures de la crise libanaise fut précisément cette dualité du pouvoir et de la décision. Quant à l'affirmation selon laquelle les armes ne viseraient qu'Israël, c'est une assertion que la mémoire libanaise peut difficilement prendre au sérieux. Les Libanais n'ont pas oublié le 7 mai 2008. Ils n'ont pas oublié ces années d'intimidation politique durant lesquelles les rapports de force furent imposés par les armes, ou par leur seule ombre. Ils n'ont pas oublié que la simple existence d'une force militaire hors du cadre de l'État suffisait à renverser les équilibres politiques, à bloquer les échéances constitutionnelles, et à imposer ses conditions aux gouvernements, aux présidents et aux parlements. Même lorsque les armes ne furent pas employées directement, leur seule présence demeurait un facteur déterminant de la vie politique libanaise. Et c'est là que se situe le nœud du problème. La démocratie ne saurait s'établir lorsqu'une seule partie détient la capacité d'imposer sa volonté par la force, si elle le décide. Et un État ne mérite ce nom que si aucune force politique ne sait qu'il existe, au-dessus des institutions constitutionnelles, une décision plus haute encore. Vient ensuite le discours sur le refus de la tutelle étrangère. C'est là que le paradoxe atteint son comble. Car quelle tutelle le Hezbollah a-t-il donc rejetée, toutes ces années durant? Et de quelle autonomie de décision parle-t-il? Depuis de longues années, le Hezb n'a jamais caché son lien stratégique avec l'Iran. Ce ne fut jamais une accusation portée par ses adversaires, mais bien un élément assumé de sa propre littérature politique. Il a mené des batailles régionales d'envergure, fondées sur des calculs dépassant largement l'intérêt libanais immédiat. Il est entré dans la guerre syrienne. Il s'est engagé dans les conflits de la région. Il a lié le destin du Liban à tout un axe régional. Et il a transformé le pays, que les Libanais le veuillent ou non, en un élément des équations du conflit entre l'Iran et ses adversaires. Aujourd'hui, tandis que Kassem évoque la confrontation des tutelles, des négociations américano-iraniennes se déroulent sur les dossiers de la région, le Liban en faisant partie. Et ce seul fait suffit à dévoiler l'ampleur de la contradiction entre le slogan et la réalité. Si la décision était purement libanaise, l'avenir des armes et du rôle sécuritaire et politique du Liban ne figurerait pas sur les tables des négociations régionales et internationales. Et si la souveraineté dont ils parlent existait réellement, les Libanais ne se trouveraient pas à attendre, pour connaître le sort de leur propre pays, l'issue d'arrangements conclus hors de leurs frontières. Mais ce qui mérite peut-être le plus de s'y arrêter, c'est cette notion de «victoire» que le Hezbollah présente aux Libanais. Dans le discours de Kassem, comme dans ceux qui l'ont précédé, tenir devient victoire, durer devient victoire, et ne pas s'effondrer totalement devient victoire. Selon cette équation, il devient possible de proclamer la victoire en toute circonstance. Mais les peuples ne mesurent pas les victoires de cette manière. Les peuples mesurent la victoire à leur niveau de vie, à leur sécurité, à leur stabilité, à la capacité de leurs enfants à demeurer dans leur pays, et à la capacité de leur État à protéger leurs intérêts. Alors, quel fut le résultat, après tant d'années de ces politiques? Une économie effondrée. Une monnaie ayant perdu l'essentiel de sa valeur. Un État en faillite. Des institutions paralysées. Une émigration massive des jeunes et des compétences. Un isolement arabe et international croissant. Et des régions détruites, qu'il faudra des années pour reconstruire. Sont-ce là les signes d'une victoire? Ou sont-ce plutôt les signes d'une crise nationale profonde, que certains tentent d'envelopper dans des slogans? Ce qui est douloureux, c'est que les Libanais ayant payé le plus lourd tribut ne cherchent plus à entendre des discours. Les habitants du Liban-Sud n'ont pas tant besoin de nouvelles théories sur la victoire que de reconstruire leurs maisons. Les familles ayant perdu leurs enfants ne cherchent pas l'éloquence politique, mais une explication rationnelle à l'ampleur des pertes qu'elles ont subies. Et les jeunes qui quittent le Liban par milliers ne s'interrogent pas sur les discours idéologiques, mais sur un avenir qui n'existe plus dans leur propre pays. C'est pourquoi le langage des victoires répétées paraît chaque jour plus déconnecté de la réalité que vivent les gens. Le Hezbollah s'est habitué à triompher dans le récit, même lorsqu'il perd dans les faits. Mais il affronte aujourd'hui un dilemme différent. Car les faits sont devenus trop vastes pour être dissimulés, les prix payés trop lourds pour être justifiés, et les questions trop hautes pour être étouffées par des slogans. Au fond, les Libanais n'ont besoin de personne pour les convaincre que ce qu'ils ont vécu fut une victoire ou une défaite. Ils le savent déjà, par les détails de leur vie quotidienne. Ils le savent quand ils se tiennent devant leurs banques en faillite. Ils le savent quand ils cherchent un emploi et n'en trouvent pas. Ils le savent quand ils accompagnent leurs enfants aux aéroports. Ils le savent quand ils attendent que des décisions prises hors du Liban déterminent l'avenir de leur pays. C'est pourquoi la vraie question n'est plus: le Hezbollah a-t-il vaincu ou non? La question qui s'impose aujourd'hui est plus cruelle, et plus essentielle encore: Si tout ce qui s'est produit au cours des dernières décennies fut une victoire, comme l'affirme Naïm Kassem, à quoi aurait donc ressemblé la défaite? C'est précisément cette question que redoutent les tenants des slogans, car c'est la question à laquelle les discours ne peuvent répondre, que les drapeaux ne peuvent recouvrir, et que les célébrations ne peuvent dissimuler. C'est la question des faits. Et les faits, contrairement aux discours, ne mentent pas.

Hé l’Iran, de quoi je me mêle?
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Youssef Mouawad
Published
juin 20, 2026 - 00:50

La question ainsi formulée est quelque peu tardive, cependant elle a le mérite d’être posée en des termes exprès! En vertu de quelle norme juridique ou de quelle convention internationale, l’Iran s’immisce-t-il dans les affaires libanaises? Et en toute impunité depuis plus de quarante ans! Profitant de la faillite de l’État, l’ingérence s’est faite sous forme de soutien militaire, politique et financier dispensé au Hezbollah, allant jusqu’à impliquer notre pays dans des conflits et des affrontements qui n’étaient pas à l’ordre du jour de son gouvernement légitime. Comment frôler l’incident diplomatique sans y succomber? Déjà que l’ambassadeur des mollahs ne jouit pas du «persona grata», locution adjectivale qui certifie qu’il est accrédité par la puissance auprès de laquelle il a été missionné et qui est censée l’agréer. Bien sûr, Téhéran n’allait pas attendre que Mohammad Reza Shibani ait présenté ses lettres de créance pour piétiner nos plates-bandes, empiéter sur notre part de souveraineté et encore moins pour engager les hostilités avec Israël ou les interrompre. Sans-gênes, les Pasdarans allaient faire comme s’ils étaient chez eux et, pour toute réaction, nos officiels, quand ils n’étaient pas de mèche avec ces derniers, allaient se contenter de détourner pudiquement le regard comme pour ne pas se rendre à l’évidence. Cette situation était censée se poursuivre indéfiniment, le Liban ayant bon dos. Mais c’était ne pas compter avec l’embardée du chef de l’État, qui a récemment tenu à faire la différence entre l’aide apportée par la République islamique et l’ingérence qu’elle se permet dans nos affaires propres. L’immixtion en question, constituant une atteinte grave à la souveraineté d’un pays, ne pouvait être conçue qu’à l’époque des «tutelles étrangères auxquelles il est interdit de revenir». Mais l’embellie, due à ce déportement, risque d’être de courte durée, car pour Abbas Araghchi, ministre iranien des Affaires étrangères, le volet libanais ne saurait être dissocié du volet iranien. Se solidarisant soi-disant avec notre pays, et exigeant le retrait israélien du Sud libanais pour parvenir à la paix conformément à l’accord d’Islamabad, Téhéran nous implique plus que jamais dans son jeu politique et dans les négociations qui portent sur l’avenir du golfe Persique. Notre sort se déciderait donc à Islamabad plutôt qu’à Washington! La fin de non-recevoir qu’a opposé le parti de Dieu à l’accord du cessez-le-feu du 3 juin dernier (1), ne s’expliquerait, suivant le président du Conseil Nawaf Salam, que par la volonté de Téhéran de rappeler que telle décision lui appartient: en tant que capitale iranienne, celle-là ne saurait être exclue des pourparlers. L’Iran, d’après un de ses haut placés, a consenti bien trop de sacrifices sur la scène du Moyen-Orient, pour qu’un cessez-le-feu ait été négocié entre le Liban et Israël sans son assentiment. D’ailleurs, que savait-on du mémorandum d’entente concocté à Islamabad, et dont les diverses versions étaient jusque-là truffées d’inexactitudes et d’omissions? Et maintenant qu’il a été signé électroniquement dans sa forme définitive, qui parierait sur sa mise en œuvre ou sa «durabilité»? (2) Vous avez dit ingérence? Devant les échéances qui se précipitent, Téhéran a cherché cependant à reprendre langue avec Baabda par l’intermédiaire de Abbas Araghchi. Ce ministre même qui s’était récemment gaussé des propos du président Joseph Aoun en se demandant: est-ce la République islamique ou bien l’État hébreu qui occupe un cinquième du territoire libanais? Mais, ce disant, le diplomate en chef s’était laissé prendre à son propre piège et on pourrait aisément lui rétorquer que c’est son pays qui occupe du «Liban utile» une portion autrement plus large que celle occupée par Israël (3). Et c’est sans parler de la mainmise de wilayat al-faqih sur les rouages de l’État profond qui nous régente. Tout cela, bien sûr, par le truchement de son supplétif, le Hezbollah. Ce dernier n’était-il pas habilité, par les soins des Pasdarans, à embarquer le Liban dans des conflits dévastateurs et à entraîner des évacuations de masse! (1) Les négociations libano-israéliennes redémarreront le 23 juin. (2) Sina Toossi, «Even if Iran benefits from this deal with Washington, any peace is likely to be temporary», The Guardian, 16 juin 2026. (3) Le «Liban utile», une expression péjorative et assassine, mais on a bien parlé de la «Syrie utile».

Défaites cumulées ne font pas victoire
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Najib Zwein
Published
juin 18, 2026 - 19:34

Au cœur des grandes mutations que connaît la région, le front libanais semble être le seul à attendre encore que se dessine clairement l'image finale de ce qui se joue entre les États-Unis et l'Iran. L'accord qui a mis fin à la machine de guerre et redessiné les lignes d'affrontement régional n'a pas encore livré toutes ses répercussions sur le Liban, tandis que les Libanais guettent ce que les prochains jours révéleront sur la direction qu'emprunteront les forces liées au projet iranien, après de longues années de paris risqués, de guerres et d'aventures. Certes, le cessez-le-feu représente un acquis pour l'ensemble des Libanais, après que le pays a payé un prix exorbitant en vies humaines, en ressources économiques, en infrastructures et en cohésion sociale. Mais cette évolution ne peut ramener les aiguilles en arrière, ni effacer les résultats catastrophiques engendrés par la guerre. Chaque camp cherche aujourd'hui à se présenter en vainqueur, pourtant la question qui importe aux Libanais n'est pas de savoir qui a gagné ou perdu, mais bien ce qu'a gagné l'État libanais, et où sont les acquis qui consolident la légitimité, les institutions et la souveraineté nationale. La guerre fut, dans son essence, une confrontation entre les États-Unis et Israël d'un côté, l'Iran et ses bras militaires dans la région de l'autre. L'État libanais, lui, n'était ni partenaire dans la décision d'entrer en guerre, ni dans celle d'en sortir ; il n'avait aucun rôle dans la définition des objectifs de l'affrontement ou dans la conduite de son déroulement. Et pourtant, il en assumera l'intégralité des conséquences, politiquement, en matière de sécurité, économiquement, financièrement et sur le plan urbain. Sur le plan juridique et constitutionnel, aucune guerre, aucune entente, aucun arrangement régional ne saurait modifier d'un iota les décisions émanant des institutions constitutionnelles libanaises. La guerre a commencé sur décision iranienne, et s'est achevée, en pratique, sur décision iranienne. Le Hezb n'a jamais dissimulé son attachement doctrinal, politique, militaire et financier à Téhéran, pas plus que ses dirigeants n'ont caché leur subordination aux décisions de la direction iranienne. Les déclarations répétées des responsables iraniens ne font que confirmer la nature de cette relation, qui transcende le soutien politique pour atteindre le niveau d'une fusion organique avec le projet iranien dans la région. Mais quelles que soient les évolutions de la conjoncture régionale, une réalité fondamentale demeure qu'on ne saurait contourner: les développements militaires et politiques ne sauraient annuler les décisions du gouvernement libanais. Une décision gouvernementale ne peut être abrogée que par une décision gouvernementale ; la légitimité ne se substitue pas à une autre légitimité ; l'État ne tombe pas au profit d'une organisation, d'un parti ou d'une milice, quelle que soit l'étendue de son influence. C'est dans cette perspective que la position officielle libanaise demeure parfaitement claire: toute arme qui n'est pas soumise à l'autorité de l'État et de ses forces militaires et sécuritaires légitimes est une arme illégale, et toute tentative de lui conférer un statut légal reste en contradiction avec le concept même d'État, avec sa souveraineté, et avec les dispositions de la Constitution et des lois en vigueur. Et même si l'Iran a contribué, directement ou indirectement, à parvenir au cessez-le-feu, c'est en vertu de ses propres intérêts et de sa propre stratégie, nullement par souci de l'intérêt libanais. Les États agissent selon leurs calculs, et l'Iran ne fait pas exception. L'intérêt libanais, lui, ne peut être défini que par les Libanais eux-mêmes, à travers leurs institutions constitutionnelles légitimes. Il faut par ailleurs rappeler que le seul représentant du Liban dans toute négociation relative à son avenir, à sa souveraineté et à ses frontières est l'État libanais. Négocier au nom des intérêts iraniens ou les défendre est une affaire qui regarde Téhéran. Le président de la République a affirmé à maintes reprises que l'État est la référence unique dans la gestion des grands dossiers nationaux, et que les Libanais, tous les Libanais, sont enfants de l'État libanais et non d'un quelconque projet extérieur ou axe régional. L'ère des mandats politiques et militaires est révolue, et les illusions de tutelles qui ont tenté de contrôler le décision libanaise pendant de longues décennies se sont effondrées. Ce que connaît aujourd'hui la région — ce retraçage des équilibres — confirme que ce sont les États qui perdurent, tandis que les projets qui transcendent les frontières reculent, si puissants qu'ils aient pu paraître à un moment donné. Avant que certains ne s'empressent de proclamer la victoire, il convient de s'arrêter sur les faits, non sur les slogans. Les données qui circulent sur l'accord américano-iranien ne suggèrent pas un triomphe de l'axe iranien ; elles indiquent plutôt un important recul stratégique qui pourrait avoir des répercussions directes sur le Hezbollah et sur l'ensemble des bras liés à Téhéran. Si ces données se confirment, l'Iran aurait été contraint d'abandonner l'un des objectifs les plus saillants de son projet stratégique, à savoir la capacité de produire une arme nucléaire ou d'en approcher le seuil, en acceptant des restrictions sévères sur ses opérations d'enrichissement d'uranium. Il aurait également renoncé à utiliser le détroit d'Ormuz comme levier de pression permanent sur la communauté internationale, laissant la navigation y reprendre son cours ordinaire sans que soient obtenus les gains politiques et financiers longtemps escomptés. La perte la plus sensible réside toutefois dans le resserrement de l'étau financier autour du financement de ses bras militaires dans la région. Car le problème fondamental pour ces organisations ne tient pas au discours politique ou médiatique, mais à leur capacité à préserver les sources de financement, d'armement et de recrutement qui ont constitué, pendant des décennies, le ressort essentiel de leur puissance. Dans le cas libanais en particulier, le tableau paraît encore plus sévère. La guerre n'a produit aucune libération nouvelle de territoire, n'a pas modifié les rapports de force ; elle a laissé derrière elle des villages en ruines, des dizaines de milliers de déplacés, des pertes humaines et matérielles immenses, ainsi qu'un épuisement sans précédent de la structure militaire et logistique du Hezb. Toute lecture objective des résultats rend dès lors difficile de parler de victoire, d'autant que les réalités du terrain, de l'économie et du tissu social désignent, avant quiconque, l'environnement porteur du parti comme le premier à avoir acquitté ce prix exorbitant. Le tableau ressemble ainsi davantage à une tentative de maquiller la défaite en victoire, et à une recherche de sorties qui sauvent la face après des années de paris ayant abouti à un rétrécissement du l'influence iranienne sur plusieurs fronts, plutôt qu'à l'élargissement annoncé et promu. La question la plus importante demeure entière : quelle est la place du Liban dans toutes ces mutations? Quelle est sa position dans ce Nouveau Moyen-Orient qui se forme? Quels sont ses liens avec les pays du Golfe arabe? Comment construira-t-il ses partenariats avec la Turquie, les pays arabes et la communauté internationale? Redeviendra-t-il un État normal, capitalisant sur sa situation géographique, son ouverture et les énergies de son peuple, ou restera-t-il l'otage des projets des autres et de leurs conflits? L'avenir du Liban commence le jour où la décision de guerre et de paix sera une décision purement libanaise, où l'État aura recouvré l'intégralité de son autorité sur son territoire et ses institutions, et où tous auront compris que la légitimité est indivisible, que l'État seul est appelé à durer — et que les milices, si longtemps qu'elles persistent, sont vouées à disparaître.

À Baysarieh comme au Palais Bourbon, un vent de fronde …
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Youssef Mouawad
Published
juin 13, 2026 - 00:26

Au moment même où se tenait à Paris, à l’Assemblée nationale, un colloque donnant la parole à nos concitoyens chiites libres*, un village du Sud perché à 180 mètres, se rappelait à notre bon souvenir. Le vendredi 5 juin, un vent de fronde se levait à Baysarieh: une échauffourée y opposa les habitants, en majorité duodécimains et acquis à Nabih Berri, à des hezbollahis qui voulaient installer des lance-roquettes en plein milieu de la localité. L’armée libanaise dut s’interposer pour séparer les antagonistes et rétablir l’ordre. Une vidéo a enregistré la mêlée collective qui, comble d’ironie, s’est déroulée dans une rue pavoisée d’étendards vert pistache, aux couleurs du mouvement Amal! L’accrochage est survenu au moment même où le Centre des opérations d’urgence du ministère de la Santé publique nous informait que notre pays déplorait 3558 tués et 10870 blessés depuis le 2 mars, date à laquelle le Hezbollah a rallumé la mèche pour soi-disant venger l’exécution du Guide suprême iranien. D’aucuns diront que ce n’est pas cher payer l’appui iranien apporté à la libération du Sud-Liban et à celle de la mosquée Al-Aqsa. Le ras-le-bol est contagieux Baysarieh n’allait cependant pas être la seule à se cabrer en territoire national. Au même moment, et comme s’ils s’étaient donné le mot, le président de la République et le président du Conseil se sont «mutinés» contre la vulgate hezbollahi. Joseph Aoun a déclaré à CNN que l’Iran n’avait pas à se servir de notre pays comme monnaie d’échange, que Naïm Qassem ne représentait pas le Liban et que la seule option sensée était la négociation pour mettre un terme définitif à l’état d’hostilité entre le Liban et Israël. Quant à Nawaf Salam, il s’est rebiffé en rappelant que le Liban n’était pas un terrain où les autres pouvaient s’affronter et que les « Sudistes » n’avaient pas à payer le prix de « calculs dont ils ne maîtrisent pas les décisions ». En l’espèce, il ne restait plus qu’au président Nabih Berri à s’exprimer ! Mais nous ferons le black-out sur ses propos, dictés qu’ils sont par la crainte révérencielle que lui inspire le Hezbollah. Car, de toute manière, Baysarieh a déjà répondu pour lui, au nom du mouvement Amal et de tous les chiites ulcérés par l’absurdité des combats qui se poursuivent et par l’accaparement du pouvoir par la milice iranienne. Comme partout ailleurs au Liban, le ras-le-bol se diffuse et se généralise au vu des destructions et des déplacements des populations. L’inamovible Nabih Berri a beau refuser d’accorder son satisfecit à l’accord intervenu à Washington, sa base électorale ne semble plus vouloir payer le prix des aventures insensées de Naïm Qassem. Avoir attendu si longtemps pour renverser la table! C’est que jusqu’à récemment nos cercles officiels faisaient preuve de discrétion. Attention de heurter la Résistance : celle-ci était à prendre avec des pincettes. Par respect et considération pour les sacrifices du Hezb, il ne fallait point porter atteinte à son image de libérateur. Mais là soudain, un changement de paradigme ! Le narratif n’est plus le même. C’est comme s’il y avait eu une « rupture épistémologique », c’est-à-dire un changement radical dans la manière d’envisager la réalité, qui rompt avec le discours antérieur et les clichés que nous imposaient le parti iranien et ses écorcheurs. Ce seul changement est un marqueur de libération car, sur de longues années, l’Exécutif avait fait sienne la rhétorique du Hezbollah. Et de ce fait, notre État républicain relevait plus de la Commedia dell’arte et d’une pitrerie. Nos responsables n’étaient plus que des grimaciers et des cabotins qui s’évertuaient à défendre les thèses du parti de Dieu, thèses qu’ils récusaient au fond d’eux-mêmes. Alors, au diable la pudeur avec laquelle on traitait la question des négociations directes avec Israël. La tension va, à l’évidence, monter d’un cran et un processus de délivrance va s’enclencher. Et celui-ci ira jusqu’à dresser et afficher officiellement la liste des crimes sériels commis par le parti de Dieu. Merci Baysariyeh, merci le Palais Bourbon, la peur que le Hezbollah instillait dans sa propre communauté comme dans certains cercles n’a plus cours ! *Colloque « Le Liban entre paix et guerre : légitimité de l’État et rôle de la société civile », Assemblée nationale, 5 juin 2026, Paris. Les intervenants, qui y ont tenu le Hezbollah et la « sainte alliance » iranienne pour responsables de la catastrophe actuelle, ont appelé à la réhabilitation de l’État de droit.

«On n'est jamais si bien servi que par soi-même»
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Samir Abdelmalak
Published
juin 12, 2026 - 18:18

Le monde semble vivre aujourd’hui entre la fièvre de la Coupe du monde et les publications du président américain Donald Trump sur les réseaux sociaux, avec tout ce qu’elles entraînent comme répercussions immédiates sur les violentes fluctuations des cours du pétrole et de l’or, et sur les profits considérables qu’en tirent les spéculations qui leur sont liées. Ce «vacarme» médiatique dissimule pourtant des mutations plus profondes et plus déterminantes, qui se traduisent par un retraçage du réseau des alliances régionales et internationales, sous l’effet des retombées accélérées de l’affrontement en cours entre les États-Unis et Israël d’une part, l’Iran et ses ramifications de l’autre. Les partenaires arabes des États-Unis au Moyen-Orient ont ainsi entrepris de réévaluer leur positionnement stratégique et leurs alliances traditionnelles, même si les contours de ces reconfigurations ne se sont pas encore pleinement dessinés. Les Émirats arabes unis adoptent une posture plus ferme à l’égard de l’Iran, tout en continuant de renforcer leurs liens avec Israël et l’Inde, tandis que l’Arabie saoudite a activé une coopération défensive plus étroite avec le Pakistan, intensifiant dans le même temps sa coordination politique et sécuritaire avec la Turquie et l’Égypte. Face à ces évolutions, il semble que l’expression «Nouveau Moyen-Orient», largement répandue ces dernières années, ne parvienne plus à rendre compte avec précision de la réalité émergente, ni à embrasser les nouvelles alliances stratégiques qui refaçonnent l’architecture sécuritaire et les équilibres de la région. La conception traditionnelle de ce «Nouveau Moyen-Orient» se trouve ainsi dépassée par les faits qui s’imposent. En attendant que ces mutations stratégiques se précisent davantage, les marchés mondiaux continuent de s’agiter au rythme des spéculations et des déclarations politiques, désormais capables de déplacer des capitaux et des fortunes en quelques minutes. Et pendant ce temps, les pays pauvres et en développement continuent de payer le prix le plus lourd de ces turbulences. Toute hausse des prix de l’énergie ou de l’alimentation, tout ébranlement des marchés mondiaux se répercute directement sur la vie des citoyens de ces pays, qui se retrouvent tributaires de décisions et d’événements sur lesquels ils n’ont aucune prise. C’est là que s’impose la nécessité de reconsidérer les modèles de développement adoptés, et de s’employer sérieusement à atteindre le plus haut degré possible d’autosuffisance dans les domaines de l’alimentation, de l’énergie et de la production, en s’appuyant sur le renforcement de l’unité nationale et la conjugaison des efforts de tous les enfants du pays, qu’ils vivent dans leur pays ou se trouvent établis aux quatre coins du monde. L’expérience a démontré que les États ayant réussi à édifier les fondements de leur puissance propre ont été les plus capables de résister aux crises mondiales, et les plus à même de défendre leurs intérêts nationaux en toute indépendance. Et au fond, c’est la sagesse populaire qui exprime cette vérité avec le plus de justesse: «On n’est jamais si bien servi que par soi-même.» Les nations qui s’appuient sur leurs capacités propres et investissent dans les talents de leurs enfants sont les mieux armées pour protéger leur avenir et préserver l’indépendance de leur décision économique et politique.

Ce n'est pas la paix qui est en jeu
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Jad Akhawi
Published
juin 12, 2026 - 09:25

Au milieu du vacarme politique et médiatique qui accompagne les négociations en cours entre le Liban et Israël sous parrainage américain, beaucoup s'affairent à poser la question traditionnelle: Israël veut-il la paix? Sommes-nous face à une nouvelle phase dans les relations entre les deux pays, ou simplement à des arrangements sécuritaires imposés par les rapports de force nés de la guerre? Mais la vérité est que cette question, si importante soit-elle, n'est pas la plus importante pour le Liban. La question fondamentale d'aujourd'hui ne porte pas sur ce que veut Israël, mais sur ce que le Liban a réussi à reconquérir pour lui-même après de longues décennies de confiscation de sa décision nationale. Pour la première fois depuis de nombreuses années, le Liban ne s'assoit pas à la table des négociations en tant que terrain de conflits ou monnaie d'échange dans les mains des autres, mais en tant qu'État qui se représente lui-même. Et ce changement, en lui-même, constitue l'événement politique majeur de tout ce qui se joue en ce moment. Les Libanais se sont malheureusement habitués à voir leur pays faire partie des guerres des autres. Ils se sont habitués à ce que les dossiers existentiels relevant de la guerre, de la paix, de la souveraineté et de la sécurité soient gérés en dehors des institutions légitimes, à ce que l'État devienne un simple témoin de décisions prises ailleurs. Durant de nombreuses périodes de notre histoire récente, ce n'était pas le Liban qui négociait: c'était lui l'objet même des négociations. Et les Libanais en payaient toujours le prix. Le prix des guerres dont ils n'avaient pas décidé le moment. Le prix des compromis auxquels ils n'avaient pas participé. Le prix des conflits régionaux qui avaient fait de leur patrie une boîte aux lettres pour les messages militaires et politiques des autres. Aujourd'hui, pour la première fois depuis longtemps, le tableau semble différent. Non parce qu'Israël aurait soudainement changé, ni parce que la région serait devenue plus pacifique, mais parce que l'État libanais a commencé à reconquérir un droit souverain fondamental: le droit de parler au nom du Liban. Les Libanais pourront diverger sur les détails des négociations. Les positions pourront différer sur certaines clauses, certaines orientations ou certaines priorités ; et c'est là quelque chose de naturel et de sain dans toute société démocratique. Mais ce qui devrait faire l'objet d'un consensus national, c'est que la décision libanaise est revenue aux institutions constitutionnelles, et que c'est l'État qui gère ce dossier au nom de l'ensemble des Libanais. C'est précisément là que réside la valeur réelle du processus actuel. Car les États ne se mesurent pas seulement à l'étendue de leur territoire, à la taille de leur population ou au volume de leur économie, mais à leur capacité à détenir le monopole de la décision souveraine. Et la souveraineté n'est pas un slogan qu'on brandit lors des cérémonies, mais une pratique quotidienne qui commence par la maîtrise du droit de décider de la guerre et de la paix, et s'achève par la capacité de l'État à parler au nom de ses citoyens sur la scène internationale. De ce point de vue, le débat sur les intentions d'Israël devient moins important que celui sur la manière de protéger le gain libanais nouvellement acquis. Oui, Israël cherche à défendre ses intérêts sécuritaires. C'est là une réalité qui n'a pas besoin d'être découverte. Tout État négocie à partir de ses intérêts, recherche sa sécurité et sa stabilité, et tente d'obtenir le maximum possible. Mais la question qui devrait occuper les Libanais est celle-ci: le Liban est-il enfin capable de défendre ses intérêts nationaux à travers ses institutions légitimes? Si la réponse est oui, alors nous nous trouvons devant un tournant historique qui dépasse les résultats des négociations elles-mêmes. Les accords peuvent réussir ou échouer. Les ententes peuvent être mises en œuvre ou piétiner. Mais la reconquête par l'État de son rôle naturel demeure un acquis stratégique de long terme. Le Liban a payé un prix exorbitant lorsque la décision de guerre et de paix est sortie des institutions de l'État. Il a payé un prix plus lourd encore lorsque les priorités libanaises se sont mêlées aux agendas régionaux. Et il a payé un prix immense lorsque le destin des Libanais s'est trouvé lié à des calculs étrangers à l'intérêt national libanais. C'est pourquoi le véritable défi d'aujourd'hui ne consiste pas seulement à parvenir au meilleur accord possible, mais à empêcher tout retour en arrière ; autrement dit, à empêcher que la décision soit de nouveau arrachée à l'État pour être rendue aux zones d'influence, aux axes et aux conflits extérieurs. Ce qu'il y aurait de plus dangereux serait que le débat autour des négociations se transforme en un nouvel affrontement intérieur entre Libanais. Car les expériences passées ont démontré que la division interne a toujours été la porte par laquelle l'extérieur s'est infiltré dans la décision nationale. En revanche, lorsque les institutions s'accordent autour de l'intérêt libanais supérieur, le Liban devient plus solide face aux pressions et plus apte à défendre ses droits. Ce dont le Liban a besoin aujourd'hui n'est pas seulement d'une trêve à ses frontières, mais d'une trêve avec son histoire politique fondée sur la dualité de la décision. Il n'a pas seulement besoin d'arrangements sécuritaires, mais de consolider le principe que l'État seul est l'instance ultime dans les grandes causes nationales. Tel est le sens véritable de l'État de citoyenneté pour lequel nous nous battons: un État qui ne se réduit ni à une communauté, ni à un parti, ni à un axe. Un État où tous les citoyens sont égaux devant la loi, où toutes les forces sont soumises aux institutions, et où toutes les décisions souveraines émanent du seul pouvoir légitime. Car sans État, il n'y a pas de citoyenneté. Et sans souveraineté, il n'y a pas d'État. Et il n'y a pas de souveraineté lorsque la décision se trouve dispersée entre de multiples centres de pouvoir. C'est pourquoi la valeur politique des négociations actuelles ne réside pas seulement dans les ententes ou les accords qu'elles pourraient produire, mais dans le fait qu'elles reflètent le début d'une transition du Liban depuis la position de terrain vers celle d'État ; depuis la position de celui qui reçoit vers celle de celui qui participe, et depuis la position de monnaie d'échange vers celle de celui qui détient la monnaie. Et c'est ce tournant qu'il faut préserver, quels que soient les développements à venir. Si le siècle dernier a été marqué par la lutte des Libanais autour de l'identité de l'État, la prochaine étape doit être celle de la reconquête de l'État lui-même. Un État fort par ses institutions, libre dans sa décision, souverain sur son territoire, et dont seuls ceux qu'ont élus les Libanais et que la Constitution a habilités à représenter la République libanaise peuvent prendre la parole en son nom. La route ne sera peut-être pas aisée, et elle sera sans doute jalonnée d'obstacles, de pressions et de défis. Mais ce qui a été accompli jusqu'à présent mérite d'être préservé. Car les nations ne se construisent pas seulement par les victoires militaires ni par les accords politiques, mais en bâtissant des institutions et en reconquérant la décision nationale. Et en définitive, si les Libanais peuvent diverger sur les résultats des négociations, ils ne devraient pas diverger sur une seule vérité: le Liban qui négocie par lui-même vaut mille fois le Liban au nom duquel les autres négocient.

L’affaire Riad Salamé: regarder la paille dans l’œil du voisin…
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Antoine Menassa
Published
juin 9, 2026 - 20:38

Il est ahurissant, curieux, déconcertant, voire étrange et paradoxal, de lire encore aujourd’hui des informations partisanes réductrices, publiées par une presse intéressée et relayées par les réseaux sociaux, au moment où le pays est confronté à des développements cruciaux, tant à l’intérieur qu’à l’international, et que son sort est mis à rude épreuve depuis des décennies. Malheureusement, il ne s’agit pas là d’une «première». Nous nous trouvons face à des manipulations médiatiques visant à faire diversion et à détourner l’attention des sujets brûlants de l’heure, en l’occurrence une guerre sans merci qui entraîne le pays dans une destruction totale et le plonge dans un gouffre socio-économique et financier sans précédent. Toute cette saga, qui n’a rien d’étrange en définitive, semble tenir du déjà-vu. Un leitmotiv retentissant et bien rodé, reflétant une volonté de sape évidente: détruire, en revenant mille fois sur le sujet, la réputation de l’ancien gouverneur de la Banque du Liban, Riad Salamé, et de son frère, Raja. En y ajoutant, cette fois encore, un grain de sel avec l’évocation du rôle de la banque HSBC. Riad Salamé serait donc à l’origine de la faillite et de l’effondrement de notre système financier et économique. Il est aisé, en effet, d’abreuver l’opinion de cette rengaine après toutes les manipulations médiatiques observées sur la scène politique libanaise, relatives aux milliards de dollars dilapidés et peut-être dérobés, durant des années, par l’entremise de ministères et sur base de résolutions adoptées par les gouvernements successifs, puis votées par la Chambre des députés et puis, hélas, bien souvent oubliées. Dans ce contexte triste et trouble, frôlant souvent l’obsession, rien ne semble émouvoir ou du moins porter à la réflexion sereine, tant les esprits sont prisonniers de leurs fantasmes. Le quotidien français Le Monde rapporte, citant les avocats de Riad Salamé, que ce dernier avait pu acquérir ses biens immobiliers grâce aux revenus élevés qu’il percevait lorsqu’il exerçait ses fonctions de conseiller financier auprès de la société Merrill Lynch, avant sa nomination au poste de gouverneur de la Banque du Liban… Mais cette indication du quotidien français s’envole en fumée comme tomberaient au sol les feuilles d’automne. Il en est de même lorsque l’avocat de l’ex-gouverneur fournit à la Justice les preuves documentées, prouvant l’origine et la provenance des fonds se rapportant à ses divers investissements. Pourrait-on enfin laisser libre cours à la justice avant de se lancer dans des accusations sans fondements! Parlant de justice, n’est-il pas en fait surprenant que ce corps emblématique de l’État s’interdise de poursuivre certains leaders politiques et chefs de partis lourdement responsables – et ce n’est un secret pour personne – des failles survenues dans la gestion de la sécurité, de la justice et des dépenses de l’État dans les domaines du social, de l’électricité, de l’éducation! Cela, sans parler de certaines associations fictives, civiles ou religieuses, ou des milliards de dollars qui se sont évaporés en subventions sur l’essence, le blé, et d’autres produits alimentaires… Ne nous laissons donc pas piéger par ces manipulations médiatiques et par le choix délibéré de ce timing politique déloyal qui n’a rien, rappelons-le, d’une simple coïncidence. Si jeter le blâme sur un haut responsable vise à lui attirer les foudres du ciel et des sanctions, ayons au moins le courage et la décence de reconnaître que Riad Salame est le SEUL, à ce jour, à avoir payé. Et il n’est point sorti de l’auberge pour autant. Laissons donc le soin à la Justice d’accomplir son travail et de statuer dans un climat serein, sans pour autant retirer à l’ex-gouverneur le droit de se défendre. Pour clore ce chapitre humblement, il serait opportun de rappeler une célèbre réplique: «Si tu cherches à voir la paille dans l’œil de ton voisin, faut-il encore que tu aies l’honnêteté de voir la poutre qui est dans ton œil.» On conviendra que cette réplique mérite aujourd’hui réflexion. * Antoine Menassa est le président et fondateur de l’Association des hommes d’affaires libanais de France (HALFA).