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Opinion

Le détroit d’Ormuz, miroir des contradictions du monde

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Par Yakzan Takki
Publié juin 7, 2026 - 06:25

Le détroit d’Ormuz a placé le monde face à un miroir grossissant de ses propres contradictions, à la manière de la crise du Covid-19 ou de la guerre en Ukraine et à Gaza. La prospérité moderne repose sur la stabilité mondiale et la fluidité des échanges matériels — routes maritimes, molécules, câbles, ports, taux d’intérêt — dans une mondialisation fondée sur l’économie du réel contemporain. Confrontées à une crise énergétique, les réactions suivent désormais un schéma familier: la montée du prix du pétrole rend les énergies renouvelables plus attractives, l’envolée du prix du gaz accroît l’importance des routes plus sûres, et les concepts de souveraineté retrouvée s’imposent à nouveau dans le débat.

Cette logique n’est pas fausse, mais elle est tout simplement incomplète. Avec la crise d’Ormuz, la mondialisation entre dans une phase de naufrage progressif, sa liquidité se perdant dans les labyrinthes des dunes de sable. Les États qui veulent simultanément se réarmer, décarboner, protéger leur modèle social, financer le vieillissement de leur population, investir dans l’intelligence artificielle, soutenir leur industrie et réduire leur dette se retrouvent pris dans un contexte de croissance atone et de marges budgétaires qui s’amenuisent, au milieu d’effondrements structurels ayant rapproché l’Europe, jadis «cœur du monde», des conditions du tiers-monde, à mesure que s’achève le chapitre de son progressisme culturel et de son autorité intellectuelle.

S’y mêle la désillusion mélancolique face à la chute du rêve américain que proclamait jadis la célèbre Déclaration d’indépendance de 1776, tandis que les espaces démocratiques se dissolvent dans les vides et les populismes politiques. Le secteur privé et la société civile ne sauraient se substituer à l’État lorsqu’il s’agit d’assumer les risques politiques ou stratégiques, ni prendre en charge à eux seuls le retour à un état de choses plus satisfaisant.

 

La stabilité ne survient en réalité qu’après un désengagement du risque assumé par le secteur public, et non à sa place. L’équation est redoutable: plus le monde devient dangereux, plus les investissements de souveraineté deviennent indispensables — mais ils exigent des États dotés d’une solvabilité intellectuelle, politique, financière et sociale, alors que la multiplication des crises rend précisément ces mêmes États plus fragiles. Le service mondial est en voie de désintégration — dettes mutualisées, ambitions rabottées —, les solutions sont connues, les désaccords aussi. La crise du détroit ne constitue pas seulement un choc sur les prix des hydrocarbures, une inflation des coûts de fret, des perturbations des chaînes d’approvisionnement et des surcoûts industriels ; elle révèle également le choc subi par la capacité des sociétés modernes à s’adapter aux conflits et aux effondrements dans la « Tour de Babel » des fractures géopolitiques, ainsi que la menace que représente une minorité de milliardaires se présentant comme supérieurs et tout-puissants, capables de mettre le monde en coupe réglée au gré d’intérêts démesurément cultivés, sans en assumer le moindre coût moral.

 

Hamlet, le chef-d’œuvre shakeapearien consacré au prince inconstant, semble traverser un moment singulièrement élu. Cette fiction de la perte qui a inspiré la création de Hamlet — personnage pragmatique et irréductiblement idéal — convient parfaitement à notre époque, où la fluidité des mauvaises nouvelles n’en finit pas d’alimenter des interrogations existentielles, et où les hommes sont épuisés par le déferlement des catastrophes du monde. Comment cet homme aux multiples dissonances intérieures peut-il trouver sa place dans un monde qui persiste à le mécomprendre, à reformuler en récits simplifiés ses angoisses, à le confronter à la complicité avec un système politique défaillant, si étroitement apparenté au nôtre qu’il engendre une tristesse générale et diffuse? Le monde perçoit bien que tout ce que veut le président américain Donald Trump, c’est, en substance : «Prends cette chose et fais-en ce que bon te semble.» Chaque jour, il exhibe ses gesticulations facétieuses, s’adressant directement au public avec une constance théâtrale qui n’est pas sans peser lourd. Et cette manière d’être installe dans le monde un malaise persistant — un président hyperconnecté sur sa plateforme Truth Social, publiant toutes les heures ou presque une déclaration qui mobilise le monde entier, des choses difficiles à déchiffrer.

 

Le rythme du monde tourne désormais sur les récits qui entourent l’Amérique et l’Iran: se rapprochent-elles d’un accord, ou peut-être pas ; l’accord avec l’Iran serait en grande partie conclu et serait annoncé prochainement, ou bien il n’y aurait aucune urgence à l’annoncer, voire aucun accord du tout. Ce ne sont là qu’un échantillon des messages déconcertants de Trump. Il semble pourtant que les parties belligérantes s’approchent effectivement d’une entente, même si celle-ci ne sera pas un accord global mettant fin à la guerre de manière définitive. Dans le meilleur des cas, il s’agirait vraisemblablement d’un accord provisoire autour d’un ensemble de principes généraux — une extension du cessez-le-feu d’au moins soixante jours —, le temps de négocier les modalités de mise en œuvre de ces principes, les négociateurs devant encore travailler sur les détails. Chaque détail, chaque mot d’une déclaration d’intentions aura son poids et sera examiné à la loupe. Mais l’essentiel dépendra de ce qui adviendra par la suite. L’Iran veut à tout prix éviter le scénario d’un accord provisoire et fragile que ses adversaires pourraient utiliser pour préparer une guerre que Trump n’engagera vraisemblablement plus après la fin de la Coupe du monde, et à quelques semaines seulement des élections de mi-mandat. Mais l’Iran peut-il obtenir des États-Unis l’engagement qu’Israël sera également lié par l’accord ? Rien n’est moins sûr.

 

Le régime iranien a peut-être survécu à la guerre. Les Gardiens de la révolution ont consolidé leur emprise sur le pouvoir et ont démontré aux États-Unis, à Israël et aux pays du Golfe qu’une guerre de grande envergure n’avait pas suffi à les faire plier, sans parler de les renverser. Ils ont découvert que la fermeture du détroit d’Ormuz constituait un moyen de dissuasion presque équivalent à une arme nucléaire et entendent désormais en percevoir des droits de passage pour compenser les dommages causés par le conflit. Mais qui se chargera de vérifier le respect des engagements? Que deviendront les installations nucléaires existantes? Ce seront là des discussions nucléaires longues et complexes, portant notamment sur le stock iranien qui dépasse les quatre cents kilogrammes d’uranium enrichi. L’Amérique réclame depuis longtemps son transfert à l’étranger, tandis que l’Iran insiste pour le diluer sur son propre sol. M. Trump a laissé entendre qu’il pourrait accepter cette dernière option, peut-être sous la supervision d’une «commission de l’énergie atomique», sans qu’il soit clair s’il entendait par là l’organisme américain portant ce nom — dissous en 1974 — ou l’Agence internationale de l’énergie atomique, l’instance onusienne de surveillance nucléaire.

 

La question la plus épineuse reste la revendication iranienne de bénéfices économiques substantiels. Le régime espère récupérer rapidement une partie de ses avoirs, estimés à cent milliards de dollars, gelés dans des banques étrangères. Les responsables américains se disent prêts à accorder une dérogation permettant à l’Iran d’exporter une partie de son pétrole, mais refusent tout déblocage direct des fonds tant qu’aucun progrès définitif n’aura été enregistré. Quant au régime théocratique, il table déjà sur tout ce qu’il peut espérer obtenir, à commencer par la reconstruction de son programme de missiles balistiques et de ses milices grâce aux milliards qui afflueront dans ses caisses avec la levée potentielle des sanctions dans le cadre d’un accord final — ce qui ne ferait que compliquer davantage une situation déjà très chargée.

 

Des situations troublantes, ou du moins quasi-troublantes : une guerre partiellement perdue, partiellement manquée, une guerre pour rien ou seulement pour ne rien gagner. Une guerre où les pertes et les gains s’avèrent insuffisants pour justifier la compétition, et qui laisse surtout tout en très deçà du statu quo ante. C’est là la crainte politique de laisser les pays du Golfe et de la région sous le choc, avec un moral au plus bas, menaçant des régimes politiques peu accoutumés, d’un côté comme de l’autre, à cohabiter avec l’instabilité — sous le mot d’ordre de la «paix par la force», censé s’étendre à un Moyen-Orient entièrement nouveau.

 

Et si la confiance n’a pas disparu, mais a tout simplement déserté la région du Moyen-Orient sous l’effet de la volonté américaine d’occuper tout l’espace à des milles marins de la Chine, de tout contrôler, de tout réduire à une narration, et où chaque promesse est perçue comme conçue pour être monnayée — alors le monde doit cesser de chercher une confiance absolue. Les deux années à venir seront décisives dans la capacité à demeurer dans le jeu mondial sur les plans industriel, technologique et géopolitique. Chacun arrivera avec ses pressions, ses craintes et ses priorités nationales propres, au moment même où le monde doit penser collectivement pour régler la facture d’un temps qui passe.

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